Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus

Documents

Paru dans Le Monde
Date 27/12/1991
à propos de Fendre l’air (Journal 1989)
Titre Cher Journal
Auteur Michel Braudeau

Un observateur étranger des lettres françaises qui aurait la passion ethnologique assez chevillée au corps ne manquerait pas, dans la section « Nombrilisme hexagonal », au chapitre « Extravagants, graphomanes et forcenés », de consacrer un petit dégagement au cas de Renaud Camus. On imagine mal un autre pays que la France, une autre capitale que Paris, abriter un phénomène aussi concentré d'égotisme débridé, d'écriture sans frein, une pareille quantité de pages sur si peu de choses. On débat, ici et là, à propos de Céline, de l'impossibilité qu'il y aurait d'être à la fois un grand écrivain et un pauvre type, ce qui correspond sur le plan de la morale à une auto-amnistie de type socialiste. Mais il y a plus étonnant  : on peut également avoir du talent pour de banales inconsistances, un beau style pour des platitudes. Et, par-dessus le marché, trouver le moyen de captiver le lecteur ironique en l'embobinant avec des riens, des ragots et des pages très belles, des idées générales pas toujours foudroyantes, des révélations personnelles assez drôles, tout un fatras d'intimité où l'on s'enlise avec une lâcheté savoureuse.

à quarante-cinq ans, Renaud Camus, alias Denis Duvert, alias Tony Duparc, natif de Chamalières, auteur de deux romans (Roman Roi, Roman Furieux), de trois livres d'églogues, de cinq livres d'élégies, de cinq livres de miscellanées, de chroniques autobiographiques (dont le fameux Tricks, trente-trois récits de drague, préfacé par Roland Barthes), publie le quatrième tome de son Journal. Après les très copieux Journal romain 1985-1986, Vigiles (Journal 1987), Aguets (Journal 1988), voici que choit sur notre table de rude labeur un fort pavé, intitulé Fendre l'air, qui nous dit tout sur les faits et gestes, les méditations et les rêveries de Renaud Camus pour l'année 1989.

Il est possible, théoriquement, de lire un tel ouvrage de façon linéaire, de la première à la dernière page. Son caractère décousu, bifurqué, zigzagueur, incite plutôt à une lecture piochée, à de longs coups de sonde qui sont dans sa manière de sauter du coq à l'âne, si l'on peut introduire ici ces deux braves bêtes, en se reportant à l'index des noms cités ou en recherchant ce qu'il faisait tel ou tel jour de l'année. L'amour le plus souvent, à se demander où il trouve le temps. Parce que, en plus de ces heures consacrées à se raconter par le menu, à se débattre avec sa machine à traitement de texte (heureusement, l'excellent ami Emmanuel Carrère vient le dépanner), il va au cinéma, lit, regarde la télévision. Et il a un avis sur tout, qu'il nous donne, ô public impatient.

Critique de cinéma, il illustre cette idée reçue par tous les spectateurs que n'importe qui peut être critique de cinéma. Idée fausse, à en lire les journaux. Pour la musique, il penche essentiellement vers les classiques et les baroques. En peinture, en revanche, ses goûts vont aux modernes, à Cy Twombly par exemple. C'est encore devant son poste de télévision qu'il est le plus amusant. Il ne loupe aucune émission d'« Apostrophes » et, comme il ne fréquente pas le gratin littéraire et n'y prend aucun appui pour faire carrière, ce qui est tout à son honneur, il dit sans ambages ses sympathies et ses antipathies. Ainsi, il ne peut pas souffrir Jean-François Kahn. Le directeur de l'Evénement du Jeudi le met dans tous ses états. Il le trouve trop sûr de lui, de son intelligence, trop reconnu. Et pourtant, il partage beaucoup de ses idées. Tandis qu'il aime bien Jean Lacouture, « allez savoir pourquoi, là encore ! », cela doit relever d'une préférence pour le côté british de Lacouture en opposition avec le style plus bouillant de Kahn, et pourtant il n'est pas souvent d'accord avec Lacouture. A propos de l'Indochine, notamment, il considère que Lacouture s'est planté sur toute la ligne, comme la plupart des intellectuels de gauche. Non, à la télévision, son chouchou, c'est Jean d'Ormesson. Voilà un homme poli, enjoué, de bonne humeur, bien habillé, « je ne veux à ce gentilhomme que du bien ».

L'une de ses têtes de Turcs 1989, c'est Pierre Arpaillange : « On remarque assez généralement, depuis qu'il est en poste, que l'actuel garde des sceaux donne l'impression d'une inquiétante proximité à la débilité mentale », etc. L'autre, c'est Claire Gallois. L'auteur de l'Homme de peine l'exaspère. Il juge son livre « une malheureuse petite chose sans existence ; que de convention, de complaisance et de plaisanterie triste… » et s'indigne des bontés de la presse à l'endroit de cette romancière. Comment Pierre Sipriot peut-il lui consacrer une émission ? Jean-François Josselin estimer sans rire (audiblement) que « c'est un roman beau comme un adieu » ? Et François Nourissier s'empêtrer dans des compliments ambigus ? « Ô la putridité du monde, ou du moins de la ville ! », s'exclame notre Alceste furibond, sans lâcher pour autant ses journaux, ni sa télé ni la ville.

Invité à l'Elysée, il remarque : « Nous sommes gouvernés par des nains. Mitterrand et Rocard sont encore plus petits qu'en images. » Il aime mieux Alain Juppé, Chirac et surtout Giscard, l'autre grand de Chamalières, avec lequel les jeunes rénovateurs sont bien injustes.

Avec ses confrères en littérature, il s'inquiète, il n'a toujours pas lu le Grand Incendie de Londres de Jacques Roubaud, alors que Roubaud le lui a gentiment envoyé. Ou il se gendarme, en lisant la Croyance des voleurs de Michel Chaillou, dont il trouve la langue exagérément fautive, le jeudi 29 juin 1989 à 15h46, consacrant toute une page aux « fautes » de Chaillou, avant de faire machine arrière le 17 juillet à 11h27 : il a sans doute été un peu sévère, un peu cynique, passablement injuste, à propos de ce livre. Sans doute. Et tant qu'à s'occuper de la paille dans l'oeil du voisin, que n'échange-t-il sa propre « bonasse financière » du 10 janvier contre une « bonace » qui désigne le calme de la mer après un orage ? Laquelle bonace est un peu d'argent que lui envoie son éditeur, ce qui lui donne à réfléchir à tout le papier utilisé, au coût de la dactylographie, aux heures passées à calculer tout ce qu'il économiserait par après-midi de promenade en quittant sa table. Et son éditeur donc, à qui ces livres ne rapportent rien ou presque.

C'est l'ambiguïté même de son entreprise, qu'il définit bien par ailleurs comme un maniaque souci d'exhaustivité : « L'auteur souhaite que figure entre ses pages le plus possible de ce qu'il entrevoit de l'époque, afin qu'elles aient du moins l'excuse de constituer une petite anthologie de son temps. » L'intérêt de ce genre de projet, qui n'est pas nouveau, tient à de nombreux facteurs. L'instrument d'optique que constitue le journal, parfois longue-vue, souvent microscope. La qualité de l'oeil qui s'y colle. Celui de Camus est vif, honnête, parfois emporté d'une belle poésie, parfois empêtré dans des bricoles de coucheries (le poète est souvent sur le toit, mais la concierge toujours dans l'escalier). Enfin, et là nul n'en peut mais, l'intérêt de ce que l'on regarde. Le Versailles de Saint-Simon est d'une grandeur inoubliable jusque dans ses petitesses, le New-York d'Andy Warhol d'une froideur de glace, tétanisé par l'argent. La France de Renaud Camus est moins grandiose. Ce n'est pas sa faute, mais c'est à nous tous d'ouvrir les fenêtres.


Réagir à ce document.

L’avis des lecteurs