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Documents

Date Juillet 2002
Titre Sous les auspices de la déesse H. : Renaud Camus voyageur achrien
Auteur Paul Léon
  Paul Léon est maître de conférences à la Faculté des Lettres de Nice.
  Ce texte fut présenté à Versailles, lors du colloque Seuils et Traverses III qui s'est tenu du 10 au 13 juillet 2002. Il n'a pas été publié dans les actes du colloque.

Er, pur signifiant, cellule au sens musical, serait, selon Alain Roger [1], de Gilberte en Albertine, de Guermantes en Verdurin, la “matrice” même du récit à la recherche du temps perdu (on n'ose en inférer le douloureusement proustien signifié air !)

Renaud Camus, dont nous évoquerons ici la figure voyageuse, pourrait bien tout entier – sa vie et son œuvre, comme on dit ! – être conduit par cet autre signifiant, un suffixe, point trop insignifiant non plus, age. Nous n'avons guère au demeurant de mérite à cette découverte : l'article « Paysage » d'un petit ouvrage naguère publié, Etc, où sont rangés alphabétiquement les figures de son parcours (le grand ancêtre est visiblement le fameux RB par RB) annonce :

« Tous les mots en age (page, plage, passage, hommage, langage, visage, voyage, paysage, etc.) Entre langage et paysage, recherche obstinée du passage (que l'amour de l'un comme l'amour de l'autre sont nécessairement malheureux, puisque les aimer c'est souffrir en vain, jour après jour, de toutes les atteintes qui leur sont portées (ou bien ce que l'on considère comme des atteintes ?)) » [2]

Une cinquantaine d'ouvrages pour la plupart volumineux (romans “textuels”, romans historiques, élégies, chroniques, essais, journaux, récits de voyage, etc.), et néanmoins un lectorat confidentiel : c'est que l'homme est parfaitement inactuel, parfaitement hors mode, insupportable à l'époque, on l'a vu dernièrement, homme des « langages abandonnés, se plait-l à dire, des sentiments répudiés, des émotions refoulées. » [3] Et dans le même temps, contradictoirement, semblerait-il, fin pratiquant et commentateur de l'avant-garde littéraire et artistique, d'obédience strictement ricardolienne circa 1970 : « J'étais dans une phase de formalisme implacable, et je ne pensais pas qu'on pût concilier le loyalisme à Ricardou avec la possession des œuvres de Mauriac. » [4] – ce qui, non moins, n'a guère de chance de retenir l'intérêt du grand nombre. Or, cette apparente contradiction se résoudra sans difficulté par le truchement de l'outil bathmologique, cette science des échelonnements des langages, pressentie par Roland Barthes et brillamment illustrée par Camus dans un court essai intitulé Buena Vista Park [5] : une idée, un jugement, une pratique, dans un premier temps récusés, peuvent revenir en “vérité”, mais à un autre tour de la spirale, et cela sans terme. La bathmologie, un concept majeur pour qui veut lire et comprendre l'œuvre.

Le premier livre de Renaud Camus, s'intitule Passage (1975) [6], le tout dernier Hommage au carré (il s'agit de son journal 1998 publié en 2002) [7], entre temps, nous ouvrirons son Journal d'un Voyage en France publié en 1981 et tout entier coulé dans la tradition des grands journaux de voyage (Chateaubriand – 26 mentions – ou Stendhal – 32 – y sont inlassablement convoqués) mais avec ce tour supplémentaire : sous la description attendue des paysages, place essentielle est faite aux visages, et par îlots dans le texte, à la mise en “effervescence” du langage pour reprendre précisément un terme ricardolien, et particulièrement, mise en “effervescence” de l'onomastique. Journal d'un voyage en France, le premier, donc, de la série des écrits de voyage et de promenade – trois d'entre eux sont des sortes de guides [8] –, est le résultat d'une insolite commande. Un éditeur (P.O.L.) confie à Renaud Camus, auteur à cette époque du fameux Tricks [9] – un classique de la littérature homoérotique –, un véhicule léger et une modeste allocation journalière. Il s'agit de traverser la France en solitaire, et de la dire au jour le jour. Commencé à Paris par un fatal hasard, au lendemain de la mort de « Roland », le périple s'achèvera trois mois plus tard symptomatiquement du côté de ces pays de l'Adour où repose, désormais, le maître et ami. Entre temps, une sorte de parcours multiple : celui, imprévu, d'un pélerinage barthésien avec ses différentes stations (écriture de l'hommage en quelque sorte, laquelle prend la forme d'une dédicace généralisée, les lieux, les êtres, les pensées renvoient de page en page à Roland Barthes, nous avons recensé plus d'une quarantaine de références explicites ou allusives, l'index fait état de trente et une occurrences du nom), celui impulsé par la lecture des Guides Bleus (écriture du paysage dans la tradition), celui suscité par la séduction des « noms de pays » et le souvenir d'anciens passages, les siens et ceux de « ses » auteurs (écriture appuyée au langage en quelque sorte), celui enfin que stimulent les indications et commentaires du Guide Spartacus, lequel surimprime à la quête des lieux, la quête des corps (écriture du visage sil'on veut). C'est que, nul ne l'ignore précisément depuis Tricks, Renaud Camus est homosexuel, ou pour mieux dire, selon un vocable par lui aléatoirement fabriqué, achrien, ce mot prétendant se substituer à l'autre, à bien des titres inadéquat. On songe de nouveau à Roland Barthes et à son article intitulé « La déesse H. » :

« Le pouvoir de jouissance d'une perversion (en l'occurrence celle des deux H : homosexualité et haschich) est toujours sous-estimé. La Loi, la Doxa, la Science ne veulent pas comprendre que la perversion, tout simplement, rend heureux ; ou pour préciser davantage, elle produit un plus : je suis plus sensible, plus perceptif, plus loquace, mieux distrait, etc. – et dans ce plus vient se loger la différence (et partant, le Texte de la vie, la vie comme texte). Dès lors, c'est une déesse, une figure invocable, une voie d'intercession. » [10]

La question ici posée est précisément celle des modalités de passage entre les différents régimes d'écriture, et puisque Camus le suggère à l'aube de son voyage et de son texte, celle de l'incidence du regard achrien, sur l'ensemble du dispositif :

« Le goût des lieux a bonne presse. C'est là, pour l'écrivain, un grave danger. Car d'aller contre la doxa, qu'elle ait tort ou qu'elle ait raison, toujours décante le style, tandis que de la flatter laisse sans défense contre l'excès de l'expression, la complaisance, l'obscénité. Dire son amour des garçons, de leur corps, raconter ses dragues, relater dans le moindre détail une expérience sexuelle est encore, quoi qu'on en ait pu dire, assez peu approuvé des contemporains pour que le langage qui s'y emploie bénéficie d'emblée d'une certaine fraîcheur. Mais dire l'émotion qu'inspirent un site, un ciel, la lumière d'un matin ou d'un soir, voilà que menacent de bien plus près le vulgaire et le poisseux. » [11]

« Plus sensible, plus perceptif, plus loquace », disait donc Roland Barthes, c'est là un quasi topos de la littérature homosexuelle : le regard homosexuel voit plus, voit mieux, voit ce qui n'est jamais vu, en tout cas jamais dit, à commencer, il va de soi, mais pas seulement, la beauté des garçons :

« Des centaines d'écrivains voyageurs ont célébré la beauté des filles d'Angoulême (« Admirables sourcils des filles d'Angoulême » note Stendhal), d'Arles ou de la Morée, je ne vois pas pourquoi je devrais me gêner pour célébrer ici celle d'un adolescent de Saint-Martin-de-Valamas, trop brièvement aperçu près du pont, ou celle d'un jeune cuisinier du Cheylard en veste blanche… » [12]

C'est Michel Cressole, autre voyageur achrien, qui dans une série de chroniques regroupées sous 1e titre Une folle à sa fenêtre témoigne avec causticité de la cécité généralisée de la majorité orthodoxe :

« Un photographe hétéro de bonne volonté accompagnait la Folle dans ce reportage à l'étranger : “Pour les portraits de garçons, tu me dis quand tu vois quelqu'un qui t'intéresse”. Eh bien là, dans ce groupe de trois terrassiers, l'apprenti aux cils poudrés, spectaculaire […] Oui, oh oui ! celui avec les gros pieds nus, qui tient sa cigarette comme la tige d'une fleur. Le photographe emmène les trois à la recherche de la bonne lumière, et revient sur ses pas : “Excuse-moi, mais je ne sais lequel tu voulais. Tu peux me le montrer ?” Il fera le coup à chaque fois […] Il ne comprend pas qu'il est aveugle, il pense que c'est elle qui est spéciale. Elle sait pourtant voir les filles aussi bien que lui… » [13]

Renaud Camus quant à lui ne cesse de revenir sur cette proposition l'homosexualité n'est pas une “nature”, elle est au plein sens une culture, et particulièrement la culture d'un regard. Ici, en la figure du jeune terrassier « qui tient sa cigarette comme la tige d'une fleur », une apparition à la Genet, la pure effraction dans le réel du Miracle de la rose ou de Notre-Dame des Fleurs. Car bien entendu, l'objet désirable a besoin de m'être désigné, c'est là le principe même de la fameuse triangulation freudienne. Or chez l'écrivain, c'est la littérature qui tient lieu de déictique, personnages et auteurs confondus, en témoigne cette réflexion de la page 435 : « Pourtant ce garçon me plaisait. Il ressemblait à Pierre Louys, dont enfant j'aimais le visage, tel qu'il était reproduit dans la Littérature française de chez Larousse. » [14]

Ainsi, le Voyage en France est-il traversé de ces sortes d'apparitions “littéraires”, à cette nuance près, mais d'importance, que l'objet entrevu, l'est toujours dans un “cadre”, cadré, encadré pourrait-on dire, par le paysage, partie intégrante du paysage. On songe ici à ces agencements deleuziens qui font du désir une construction :

« Vous ne désirez jamais quelqu'un ou quelque chose, vous désirez toujours un ensemble […] Je ne désire pas une femme, je désire un paysage qui est enveloppé dans cette femme. Paysage qu'au besoin je ne connais pas et que je pressens […] Je ne désire pas un ensemble non plus, je désire dans un ensemble, en d'autres termes, il n'y a pas de désir qui ne coule, je dis bien qui ne coule, dans un agencement. » [15]

Il est temps de dérouler ici, quelques unes de ces épiphanies du regard camusien. Page 202 :

« Comme nous partons et que je me retourne, au porche, je vois un jeune gardien debout, appuyé au chambranle de la porte d'entrée. Il porte des jeans et un tee-shirt blanc, il est bronzé et musclé, ses cheveux noirs lui tombent sur un œil. Au-dessus du toit dépassent les vastes feuillages des arbres du jardin. Parfaite dernière touche. » [16

La dernière touche dit en effet parfaitement la construction, ici picturale, du désir. Plus loin, page 215 :

« L'œil doit parcourir d'abord […] une très ingrate vallée littorale. La traversant au printemps, j'ai aimé trente secondes, en amont d'un feu rouge, un beau coiffeur sur le pas de sa porte. » [17]

C'est moins ici de beau coiffeur qu'il est question, que de beau coiffeur au printemps. « L'ensemble d'une jupe, poursuit Deleuze, d'un rayon de soleil, d'une rue, l'agencement d'une femme, d'un paysage, d'une couleur. » Le feu rouge n' est donc pas fortuit. Plus loin encore, page 285 :

« Je suis sous le coup de la vision, à la sortie de Cadenet, d'un beau cantonnier torse nu […] que malgré un soudain intérêt passionné prétendu de ma part pour le canal de la Durance je ne suis pas arrivé à voir aussi bien que je le voulais, de sorte que je vais retourner là-bas malgré ma précipitation. Retourné : plus de cantonnier. » [18]

L'erreur fut bien entendu d'y retourner : le cantonnier eût-il encore été là, la lumière eût changé sur son torse nu. Intérêt feint pour la Durance, mais une autre fois, c'est la somptuosité du site qui a raison de la vision, page 356 :

« On observe, à Fauzan, un beau garçon blond avec une moustache en guidon de bicyclette qui téléphone dans une paradoxale cabine vitrée telle qu'il s'en voit sur Park Avenue. Et soudain l'on voit Minerve, Minerve qu'on a toujours voulu voir… » [19]

Exit le cycliste. à ce point d'exaltation, l'auteur s'avoue au « bord des larmes » pour reprendre le titre de l'une de ses Elégies [20]. Ailleurs, page 494, la construction n'est que le fait d'un souvenir, de surcroît rapporté, mais elle suffit à l'attrait irrésistible du lieu :

« Si j'ai voulu venir d'emblée dans ce grand jardin public de Tarbes, c'est en souvenir d'un jeune jardinier dont m'ont parlé à plusieurs années de distance, deux amis tarbais, et qui m'est familier comme si je l'avais connu. » [21]

Mais sans doute le plus somptueux des agencements du désir se trouve à la page 187. Notre héros est attablé sur la place de la cathédrale de Mende :

« J'en avais gardé un bon souvenir parce que semblent s'y retrouver tous les jeunes gens du pays, dont beaucoup sont très beaux ; aujourd'hui, trois sur une quinzaine : l'un objectivement, avec un nez aquilin, de longs cils et de longs cheveux de page, style “atelier de Botticelli” […] Chaque table a son chef, ou du moins son étoile. Botticelli règne sur la sienne, avec une autorité lasse, comme il convient : les trois autres se penchent en avant pour l'écouter, même quand il ne dit rien. Quels troubles il doit semer dans l'atelier ! Zefirelli tournerait cela très bien. » [22]

Camus, quant à lui, sait le rendre très académiquement visuel. Or il arrive, et fréquemment, dans le Voyage en France, que l'objet entrevu soit en quelque sorte extrait de son épiphanie et que la rencontre ait lieu. Il est alors flagrant que le dragueur, puisque de cela il s'agit, n'a de cesse d'installer l'objet de sa drague dans un dispositif “imaginaire”. Quelques exemples, page 227 :

« Il portait au cou une petite chaîne d'or enserrant les lettres d'un nom. Pour ce nom, j'étais transporté d'enthousiasme. Presque aucun ne m'est si cher et je n'ai jamais rencontré personne qui le portât : Tristan. L'amour avec un Tristan, cette idée me mettait en joie. » [23]

On notera bien : « Pour ce nom », c'est à dire pour l'agencement de ce garçon-ci et de ce nom-là. Même type d'émerveillement page 434 :

« Est-il possible que le barman s'appelle Michel-Ange ? il me semble bien que je viens d'entendre « Un café Michel-Ange ! » (Oh, la vie est une chose merveilleuse) » [24]

Quelquefois, l'imaginaire construit (Deleuze affirme en suivant : « Si je cherche le terme abstrait qui correspond à désir, je dirai : constructivisme. ») est plus ténu encore, un mot dans la phrase, une notation, suffisent à communiquer au lecteur l'épaisseur “culturelle” de tel enthousiasme. Page : 309 :

« Je le suis. Il s'arrête près d'un banc, moi aussi, mais nous hésitons encore et ne nous parlerons qu'au troisième : et d'abord comme deux promeneurs se saluent et échangent quelques mots si leurs promenades coïncident, unter den Linden. » [25]

Une scène d'approche banale, mais in extremis, cette notation qui renvoie à un autre temps, à d'autres cieux : « unter den Linden ». Toute une bouffée de germanité romantique : peinture, musique et littérature confondues. Or parfois, plus trivialement, référence est faite à un simple chromo :

« Cette haute vallée […] qui d'être suspendue dans le brouillard, m'a paru immense comme le paradis à colorier du premier catéchisme. » [26]

Ce qui débouche sur cette pénétrante réflexion, où se tient toute la sensibilité camusienne : « Il (Marcel Arland à propos du Valbois de Larbaud) parle joliment de “courtes vallées pré-romantiques”, ce qui me semble une vue très juste du rapport des paysages avec les lettres et les arts. » [27]

Ainsi, au fil du texte, visages et paysages, réels ou imaginés, se superposent-ils en une sorte de surimpression : cette emblématique notation après une scène d'amour sur l'emplacement même de la maison d'enfance disparue : « Notre foutre s'est perdu dans les ruines. » [28] Fusion ou confusion des désirs ailleurs clairement exprimée : « Je ne savais pas que son pays était si beau […] H. Comme je pense tendrement à lui ! » [29] Et il advient même que par une sorte de zeugme, la syntaxe conjoigne les deux termes de l'émotion :

« Ce village, dont je me suis un peu éloigné, sur la route de Fleurance, pour le voir mieux est merveilleux et cette campagne. Un moins viril voyageur, certainement, ici pleurerait d'amour de la France, de ses champs, de ses collines, de ses arbres immenses, de Patrick et des roses. » [30]

L'amour des roses et de Patrick… Ce qui nous conduit, via un prénom, à cet autre pourvoyeur permanent du désir et donc de ses agencements, l'onomastique, autrement dit, la coalescence d'un site ou d'un être et d'un nom propre. On pourra sans doute juger significatif le fait que les quatre prénoms rencontrés au fil des citations qui précèdent, soient précisément quatre prénoms à forte résonance : “Tristan” (on ne saurait faire plus mythologique), “Michel-Ange” (enté de “Botticelli”, c'est l'amoureux d'Italie qui parle ici), “H.” dont la pure initiale semble une invite à invoquer la “déesse” du même nom, et “Patrick” (« tous les garçons s'appellent Patrick » !), lequel présente l'exorbitant avantage de receler en soi le trick, mot désignant, on l'aura compris, tout à la fois la rencontre érotique et le garçon rencontré ! Au demeurant, les prénoms sont chez Renaud Camus, spécialement chez le diariste, l'objet de perpétuelles délibérations, dans la mesure même, où par souci de discrétion, il se sent tout à la fois contraint de les travestir, mais ce faisant, d'en garder néanmoins, sinon la séduction phonique, du moins les imaginaires et connotations qui s'y attachent. La page 317 porte la trace de ce débat :

« Pour en revenir aux nécessités de transposition : je dois changer les noms, alors qu'ils sont tellement l'essence même de qui les porte. Nemer veut dire Tigre en arabe […] Le Nemer d'aujourd'hui avait en fait un prénom merveilleux, et qui s'inscrivait admirablement dans le rudimentaire système onomastique de ce livre. » [31]

Ajoutons que Renaud Camus est un prosélyte ardent du “cratylisme”, au sens étendu dont il a enrichi cette notion dans plusieurs de ses écrits – ces dernières années, la question est sans cesse débattue –, c'est à dire la ressemblance, sinon la coïncidence, « non pas seulement des mots avec leur sens […] mais aussi de l'apparence avec l'essence, du paraître avec l'être, de l'existence avec l'origine » [32]

Mais ce sont les « noms de pays » qui constituent inlassablement un appel. Et d'abord, leur pure poésie sonore telle qu'elle s'exprime de loin en loin en cascades de toponymes : « En des cercles de plus en plus larges autour de Nitry, j'ai exploré. Puits-de-Bon, Moutot, Clavisy, Perrigny, Annay, Arton, Aigremont, Lichères. » [33] Car il apparait bien alors, que c'est le mot plus que la chose – en tout cas le mot greffé sur la chose – qui capture le désir, ce que confirme clairement la citation suivante :

« J'ai dû renoncer, comme à chaque embranchement je dois renoncer à tous les noms qui m'appellent, surtout vers ces confins méridionaux du Massif Central qui me semble la France la plus profonde, la plus mystérieuse, la plus romanesque, Saint-Guilhem-le-Désert, Saint-Affrique, Séverac-le-Château, Réquista, Villefranche-de-Rouergue et ce Gramat que je ne trouve même pas sur la carte […] Gramat est bien plus exotique pour moi qu'un vulgaire Acapulco. » [34]

Gramat le nom ou Gramat le lieu ? « Tous les noms qui m'appellent » dit explicitement Camus, Gramat le nom, donc. Et puis Gramat, c'est un peu le gramme, la lettre… : « La voie royale du désir », ainsi Barthes, cité dans Etc. [35], définissait-il les noms propres. Et Camus, on le voit, de lui emboîter le pas jusqu'à l'ivresse :

« Tous ces pays abondent en noms ronflants pour Cadets de Gascogne et vers de Rostand : Castéra-Verduzan, Miramont d'Astarac, Castelnau-Barbarens, Montestruc, Rabastens et bien sûr Montesquiou et Fézensac.  » [36]

Castéra-Verduzan, Miramont d'Astarac, / Castelnau-Barbarens, Montestruc, Rabastens : deux alexandrins parfaitement cyranesques ! Mais il y a, revenons-y, que les noms propres peuvent, par delà les sonorités, avoir aussi un sens. Camus ne les manque guère, qui le font se détourner de sa route. Ainsi, dès la préface, prévenant que ce récit relèvera du « far presto » et non d'une écriture “textuelle” comme il la pratique alors dans ses romans d'avant-garde, cette notation :

« Le signifiant, dirait-on sur un autre mode, n'est pas ici générateur, sauf, peut-être, éventuellement, par automatisme d'habitude et parce que Sens, après tout, ou Romans, m'attirent surtout par leur nom. » [37]

Plus tard, il avouera par exemple, n'avoir guère aimé du Sidobre que son nom. En réalité, la tentation est permanente de ce type de séduction et elle dessine, au moins autant que la recherche des êtres et de lieux, la carte du voyage :

« Quand on me demandait où j'allais aller, en France, au cours de ce voyage, je répondais : – Oh, je ne sais pas exactement, dans des villes du genre de Castres. Castres a de longue date joui pour moi d'un très grand prestige romanesque, dû pour partie à son nom effrayant… » [38]

Castres, nom effrayant, mais aussi cet autre :

« Cerbère a une gare impressionnante, et un vieil hôtel abandonné, entre route et voie ferrée, qui reposant tout entier, d'un côté, sur un énorme pilier, en prend l'allure saisissante de gigantesque jet d'eau figé. Et ce nom, pour une ville frontière ! » [39]

Or quelquefois, plus malicieusement : « Sur l'initiative du soldat, quelques attouchements ont repris. Nous sommes partis sur la route de Lombez (je vous en prie). » [40] Page suivante le périple continue : « Nous sommes partis cette fois sur la route de Condom (please !) » [41] Il s'agit ici, on le voit, d'entraîner le lecteur, par l'humour connivent, sur son propre terrain monomaniaque, érotique autant qu'onomastique.

C'est par une dernière citation – en avons-nous abusé ? – que nous conclurons sur cette esthétique de la surimpression et de l'agencement (terme très adéquat !) de tous les age. Evoquant in extremis « l'horrible Gore Vidal pour qui un cul c'est un cul » Camus au bout du compte affirme une morale : « Ah non, un cul c'est un prénom, un coin de rue, une saison, un état du ciel, une province, “de la terre et des morts”. » [42]

De fait, le périple se termine fort filialement sur la fraîche tombe de Roland Barthes, où seront déposées quelques roses. Il est vrai qu'ici la terre et le mort se confondent mieux qu'ailleurs : « Les Barthes sont les rives plates de l'Adour, que sans doute il peut facilement inonder, j'avais remarqué ce nom sur les cartes. » [43]


Notes

[1] Alain Roger, Proust, Les plaisirs et les noms, Denoël/L'Infini 1985
[2] Renaud Camus, Etc, POL 1998, p. 142
[3] Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, Hachette/POL 1981, p. 79
[4] Ibid, p. 502
[5] Renaud Camus, Buena Vista Park, Hachette/POL 1980
[6] Renaud Camus, Passage, Textes/Flammarion 1975
[7] Renaud Camus, Hommage au carré, Journal 1998, Fayard 2002
[8] Renaud Camus, Le département de la Lozère, Le département du Gers, Le département de l'Hérault, POL 1996, 1997 et 1999
[9] Renaud Camus, Tricks, Editions Mazarine 1979
[10] Roland Barthes, Roland Barthes par lui-même, Seuil/Ecrivains de toujours 1975, p. 68
[11] Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, op. cit, p. 13
[12] Ibid, p. 180
[13] Michel Cressole, Une folle à sa fenêtre, Cahiers Gai-Kitch-Camp 1992, p. 48
[14] Renaud Camus, op. cit, p. 135
[15] Gilles Deleuze, L'Abécédaire, Vidéo Editions Montparnasse 1996
[16] Renaud Camus, op. cit, p. 202
[17] Ibid, p. 215
[18] Ibid, p. 285
[19] Ibid, p. 356
[20] Renaud Camus, Le Bord des larmes, POL 1990
[21] Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, op. cit, p. 494
[22] Ibid, p. 187
[23] Ibid, p. 227
[24] Ibid, p. 434
[25] Ibid, p. 309
[26] Ibid, p. 361
[27] Ibid, p. 101
[28] Ibid, p. 117
[29] Ibid, p. 367
[30] Ibid, p. 482
[31] Ibid, p. 317
[32] Renaud Camus, Etc, op. cit, p. 55
[33] Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, op. cit, p. 41
[34] Ibid, p. 419
[35] Renaud Camus, Etc, op. cit, p. 130
[36] Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, op. cit, p. 493
[37] Ibid, p. 12
[38] Ibid, p. 415
[39] Ibid, p. 377
[40] Ibid, p. 485
[41] Ibid, p. 486
[42] Ibid, p. 501
[43] Ibid, p. 508


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