Photo © Renaud Camus
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Date 24/02/2004
Titre L'Amour dans l'œuvre de Renaud Camus
Auteur Jacqueline Voillat
  Ce texte est celui de la conférence donnée le 24 février 2004, à la librairie Ô mots doux, à Genève.

Introduction

« Il vit sur les bords extrêmes du monde. Après de longs voyages, il s'installe à Plieux et il écrit. Peut-être est-il un de ces nomades, un de ces voyageurs qui sous les étoiles cherche le chemin, le trouve et nous le montre.

Il n'est jamais là où on l'attend. Il est loin et proche à la fois des lieux où la vie se démène furieusement contre les habitudes et les horloges.

Attentif à son siècle, il observe et peint les mœurs de notre temps. Il trouve ses modèles dans le monde où l'on vit, et s'emploie à décrire les hommes et leur univers non en copiste, mais en peintre d'histoire qui, en son royaume, l'écriture, choisit ses sujets pour n'en garder que les traits essentiels.

Il dresse ainsi, entre la barbarie et nous, une enceinte salvatrice, un rempart imperméable au vice et à la corruption. Il est notre vigie, et voit à l'horizon, bien avant tous les autres, venir l'aube et tout ce qui la suit.

Pensant à sa vie, – à ce que j'en connais –, souvent me vient à l'esprit cette phrase d'Artaud : « Il y a une manière d'entrer dans le temps sans se vendre aux puissances du temps. »

Ce texte, tiré d'une plaquette éditée en 1997, à l'occasion d'une exposition intitulée Plieux à Flaran, a été écrit par Éric Dupont, un ami de Renaud Camus, propriétaire d'une galerie d'art à Paris.

Il peint, en peu de mots, quelques-uns des aspects essentiels de l'œuvre de Renaud Camus et ce qu'il est.

Vouloir tout dire de Renaud Camus et de son œuvre est impossible. Ils dépassent si largement toute tentative de les cerner et de les expliquer dans leur totalité, dans leur infinie complexité, que le moindre essai de cette sorte ne peut être que réducteur. Ils ne correspondent jamais tout à fait à l'étiquette que l'on oserait leur attacher. Ils sont toujours au-delà, jamais là où l'on les attend, dit à peu près Éric Dupont. Il est donc difficile d'en parler, et pourtant la tentation de le faire est irrésistible. Fascinante, même, car à toute définition que l'on pourrait avancer, il faudrait ajouter des parenthèses, et des parenthèses à ces parenthèses, et leur contenu serait de toutes les nuances, en un faisceau toujours plus large et plus riche.

L'un des éléments qui nous vient à l'esprit, alors que l'on cherche une comparaison, est une sorte de mer, d'océan. Comme l'eau, cette œuvre possède le rythme des vagues, les multiples courants des profondeurs, leur force, leurs colères, leurs apaisements. Elle est cristalline, mais parfois d'une inquiétante noirceur. Elle est mouvance et reflets, dans leur double appartenance liquide et aérienne. Comme l'eau a ses lois et ses rigueurs, cet homme et son œuvre ont également les leurs. Ils sont libres, mais cette liberté s'inscrit dans une forme ; ouverts, mais cette ouverture a un style, foisonnant et maîtrisé. Liberté et ouverture découvrent pour nous des voies nouvelles, des horizons inconnus, qui attirent ou repoussent, selon ce que l'on est et ce qu'est notre vision du monde.

Présentation de l'œuvre

Elle est abondante. à ce jour, cinquante-sept ouvrages ont été édités. Le premier, Passage, a été écrit en 1975. Le prochain, le cinquante-huitième, va paraître le 10 mars. Il s'agit du Journal de l'année 2001, Sommeil de personne. Entre eux, il y a des églogues, des élégies, des éloges, des chroniques, des romans, des récits, des répertoires, des miscellanées, des topographies, des annonces et des écrits sur l'art. Et, en particulier, depuis 1985, les fameux journaux.

Les journaux sont, de tous les livres de Renaud Camus, ceux qui suscitent le plus de prises de position, d'opinions diverses, de controverses, voire d'indignation et même de scandale. Ils sont également l'objet d'amour ardent et de passion. Pour un lecteur fidèle, le Journal est l'un des moyens de se sentir proche de l'écrivain, ou de sentir l'écrivain proche de soi, c'est selon. On entend parfois un lecteur dire : « J'ai l'impression que c'est à moi qu'il s'adresse, que j'ai une relation privilégiée avec lui. »

Les thèmes abordés dans le Journal ont la multiplicité, la variété de la vie elle-même. Tout peut être sujet de réflexion, de jugement, de choix. La pensée va et vient, s'étonne, cherche, questionne, trouve, repart, réapparaît, enrichie, infiniment modulée, curieuse. Le Journal est le lieu de la vérité. La vérité de Renaud Camus, certes, mais étayée par une observation acérée de la vie, des êtres et de leurs manières, du fonctionnement de la société, de ce qu'on peut appeler l'esprit du temps, les comportements de notre époque.

Hormis le Journal, la création littéraire camusienne explore une variété de styles, de « langages », où tout semble possible. La forme est toujours là, car il semble qu'elle soit naturelle à Renaud Camus. Dans ses écrits, nulle négligence, nulle complaisance. Chez lui, la forme permet justement toutes les libertés. On pourrait même dire que c'est parce qu'il y a préalablement forme qu'il y a liberté. La pensée, sa cohérence, son esthétique, son élan ont besoin du style qui les porte, les structure et leur donne leur profondeur.

« L'imposition de la forme, c'est l'activité prométhéenne par excellence. Le paraître est le grand non serviam de la créature. Quiconque impose une structure à ce qu'il touche, à ce qu'il fait, à ce qu'il est et même à ce qu'il subit, celui-là ne subit pas tout à fait. Il se refuse au statut passif d'existant, il tue symboliquement le père, il s'affirme comme auteur de ses jours, comme créateur au sein de la création, émule des dieux, sinon rival. » [1]

On est loin d'une littérature facile, et pourtant l'écriture camusienne est pure, aisée, possède une clarté de source. Nous pensons ici, par exemple, à l'un de ses derniers ouvrages parus, la Vie du chien Horla. Mais l'on pourrait tout citer !

Nous avons utilisé plus haut le terme de liberté dans la forme et le style. On pourrait dire les styles camusiens. L'une des illustrations les plus flamboyante se trouve dans son dernier roman, L'inauguration de la salle des Vents. On y trouve onze styles différents : Narratif-classique, lyrique, descriptif, oral-familier, interrogatif, conditionnel, hâtif-abrégé, sans ponctuation, sybillin, extrait de dialogue, extrait de poème.

Il est important de signaler, dans ce rapide survol de l'œuvre, que Renaud Camus a mis sur son site internet un hypertexte qui a pour titre Vaisseaux brûlés. Il s'agit d'une œuvre évolutive, en extension continuelle, que l'auteur enrichit périodiquement de nouveaux paragraphes, ou d'approfondissements de paragraphes existants. Cette forme que l'on peut sans cesse creuser, à laquelle il est toujours possible d'ajouter de nouvelles branches, de nouveaux carrefours, cette forme illimitée est « la forme heureuse », dit Renaud Camus. Cet hypertexte est une sorte d'édition annotée de P.A, Petite Annonce, qui elle-même présente une structure tout à fait particulière. Elle est formée de paragraphes numérotés qui ne se suivent pas toujours linéairement, dont on trouve la suite une ou plusieurs pages plus loin. Le lecteur qui souhaite suivre un thème doit donc renoncer à lire du haut en bas, page après page, comme on le fait habituellement, mais bondir à la poursuite parfois lointaine de son paragraphe. Cette structure éclatée est insolite et séduisante. Elle est un jeu littéraire pour le lecteur. Si ce dernier désire toutefois lire de manière plus conventionnelle, cela devient un excellent exercice de mémoire : il faut se souvenir de ce qu'on a lu pour retrouver les fils de tous les paragraphes des pages précédentes.

On peut adorer ou détester cela. Peut-être que l'adhésion ou non dépend de la perméabilité à la poésie, au fantastique, de la souplesse face à l'éclatement contrôlé des structures, probablement des rythmes intérieurs du lecteur… et de son sens de l'humour.

L'amour

Moustachu très poilu, yeux bleus, cheveux courts, assez musclé, assez cultivé, affectueux, 176, 66, 49, cherche p'tit mec éveillé, éventuellement moustachu, ou poilu, ou musclé, ou les trois, […], photographie appréciée. »

Lorsque l'on se penche sur l'amour dans l'œuvre de Renaud Camus, on est saisit de vertige (ou de pur délice !) L'amour est tissé dans la trame même des jours et des nuits de l'écrivain. Quel regard, forcément restrictif, va-t-on jeter sur lui ? De quelle lumière l'éclairer, fatalement moins vive que sa propre lumière ? Qu'en révéler ? Que convient-il de taire ? Et taire non pas parce que l'on n'aurait pas envie d'en parler, au contraire, on aimerait tout dire, mais simplement par manque de temps, ici ce soir, et également pour laisser à celui qui aurait envie de pénétrer dans cette œuvre les joies de la découverte, et peut-être aussi les tristesses… Il faut bien tirer de l'ombre, cependant, certains éléments, et lorsque l'on parle d'ombre on se trompe : Renaud Camus laisse peu d'ombre autour de ses amours, tout au moins de certaines. Dans ce peu nous pensons – mais peut-être est-ce erroné ! – que le meilleur, le plus intense s'y dissimule, la part qui est indicible, tant elle est sacrée.

Le plus simple serait de dire ici ce qui nous plaît particulièrement, nous émeut et même nous trouble… On pourrait également en parler d'une manière statistique, énumérer les livres, et dans les livres les pages et dans les pages les lignes consacrées à l'amour… Et quel amour ? Celui des paysages, des jardins, de l'art, des garçons ? Il faut choisir, ce qui est difficile, car on a conscience ainsi faisant de laisser de côté une multitude d'aspects séduisants de l'œuvre, et même essentiels.

« Mais bon ! »

Renaud Camus n'a jamais caché que l'amour des garçons surpasse tout :

« L'accord physique et sentimental, la compagnie amoureuse, sont pour moi l'île du bonheur et de la paix […] la seule vraie terre, peut-être, dans un océan d'incertitudes et d'approximation de la réalité… » [2]

Quête des corps, donc, des peaux, des poils, quête de caresses et de baisers, de lèvres sur une épaule, quête des regards, et de ce désir immédiat, de cet accord noué dans les bains, les buissons, la rue, sur les plages, dans les musées, par-dessus la tête des visiteurs.

L'amour dans l'œuvre… Naturellement, il y a Tricks, que tout le monde a lu, ou presque. Si on ne l'a pas lu, on en a entendu parler. On sait qu'il s'agit de rencontres plus ou moins brèves, décrites dans ce que l'on appelle une écriture blanche, qui raconte simplement des faits, sans interprétation ni développement. Quelques-uns ici ont peut-être entendu la plaisanterie : « de quelle main lisez-vous Tricks ? » l'autre étant occupée à se branler. C'est que Tricks parle des corps, des queues, du foutre, de l'enculage, c'est ce que d'aucuns ont appelé un livre pornographique. à notre avis, cependant, il ne l'est pas. Il y a de la pureté dans ce livre. Derrière la simplicité limpide des mots, la description des actions, que l'on pourrait qualifier de répétitive, il y a une joie des corps, de l'échange du plaisir, et le lecteur ressent une sorte de plénitude exultatoire lorsque le plaisir jaillit, et que peut-être il transcende les corps, qu'il y a de la gentillesse, de la gaîté, un bras posé sur une épaule…

Parmi les livres qui parlent plus spécifiquement d'amour, on en distingue particulièrement deux : Élégies pour quelques-uns, et Le lac de Caresse.

Le premier comprend neuf textes rédigés sur une dizaine d'années. Il est « le livre compagnon de Tricks, sa contre-épreuve, si l'on veut […] mince puisque Tricks est épais, discursif puisqu'il ne commente pas, lyrique puisqu'il est impassible, sentimental puisqu'il ne parle que des corps et des gestes. » [3]

Le lac de Caresse est le plus hermétique des deux. Il a été écrit alors que Renaud Camus venait de vivre une rupture soudaine avec son amant, mais n'imaginons pas un instant que l'écrivain va raconter son chagrin ! Au contraire ! Il en parle très peu, et pourtant le lecteur le ressent plus fortement encore au travers de ces mots qui n'en disent presque rien. Pour l'écrivain, il faut justement qu'il n'en soit pas question ; il ne veut plus émettre le moindre sens, n'aspire qu'à sa disparition locutoire, mais ne trouve cependant de soulagement à son affliction, et d'aide pour traverser la nuit, que dans l'écriture sans relâche d'un livre, tout petit soit-il.

Et il y a le Journal.

Renaud Camus y parle tout naturellement d'amour et de désir, de ses rencontres, de ses amants, de ses joies et de ses peines, de ses déceptions et des moments de bonheur. Pour le lecteur, l'écrivain devient le héros de ses livres. De Journal en Journal, il a envie de savoir la suite des suspens habituels : Renaud Camus va-t-il trouver l'argent dont il a un besoin pressant ? Quel sera le dénouement du procès intenté par la directrice de la société Pli selon Pli ? Ottokar, le labrador en fuite, va-t-il être retrouvé, et en quel état ? Et cet amant, qui n'était pas un parangon de délicatesse et d'affection, et qui avait terriblement assombri la fin de l'année précédente, aura-t-il encore une place dans le prochain Journal ? Et comment Renaud Camus va-t-il prendre la guerre en Irak ? Quelle sera sa position ?

Les mêmes thèmes reviennent souvent dans l'œuvre camusienne, creusés et affinés d'année en année, situés à des niveaux différents, toujours enrichis par le cheminement de la réflexion, de la curiosité et de la culture.

Comme les héros, l'écrivain a de multiples épreuves à traverser, et celles relatives à l'amour ne sont pas les moindres. On a dit plus haut que l'amour est tissé dans la trame de ses jours et de ses nuits. Il le montre clairement dans certaines techniques d'écriture où son évocation s'inscrit entre des phrases qui n'ont rien à voir avec lui, qui retracent d'autres intérêts, d'autres actions, constatations ou pensées, où il se trouve mêlé, inclus dans les événements de la vie. L'amour et le désir font tellement partie de l'être qu'on ne peut les dissocier du reste de l'existence. Ils sont la vie même, la veine d'or dans le roc, et ils colorent tout ce qui est vécu, les paysages aimés, ceux que l'on découvre, les musiques qui transportent l'âme, le chemin riche et complexe de la rêverie. Cette coloration, ce nimbe doré s'éteint parfois. Voici ce qu'écrit Renaud Camus après une rupture qu'il croit définitive :

« En fin d'après-midi, j'étais assez vaillant pour aller aux rochers de Mauroux avec les chiens. Mais c'était une démarche imprudente. Le paysage, malgré la splendeur de la saison, avait regagné ce terrible défaut de sens qui l'a si longtemps affecté pour moi, avant l'arrivée de Pierre. Oui, c'est beau, c'est très beau. Malheureusement ça ne veut rien dire. » [4]

Lorsque l'amour est heureux, en revanche, il illumine et ouvre l'espace :

« Entre Ravenne et Urbin […] nous avons arrêté la voiture sur les pentes d'une montagne ensoleillée, et nous avons marché torse nu dans le soleil déclinant, le long d'un chemin en balcon qui serpentait à flanc de coteau vers une ferme perdue, face à un paysage immense de collines hautes, bleuies, légèrement dorées par le soir. Nous avons quitté le chemin et nous sommes allongés dans l'herbe à la lisière du petit bois. Il m'a sucé, branlé et fait jouir : or c'était faire l'amour avec l'immensité du paysage, aussi bien, avec la transparence bleutée de l'air, avec le mois d'août sur son déclin… » [5]

Renaud Camus a eu un très grand nombre d'amants. La plupart n'ont laissé que la trace de quelques mots dans le Journal. Mais avec d'autres il a vécu une histoire d'amour, et certains ont imprégné dans la mémoire de l'écrivain la marque de leur présence, la trajectoire lumineuse ou sombre qui les a accompagnés.

Lorsque l'on pense à la face obscure des amours camusiennes nous vient immédiatement à l'esprit le nom de William B. Renaud Camus et lui se sont rencontrés très jeunes. Pendant douze ans, ils vont vivre une passion extrêmement violente, conflictuelle, faite de séparations dramatiques et de retrouvailles. Entre eux, les luttes iront parfois jusqu'aux coups et aux batailles rangées, même en public :

« Le mode normal de fonctionnement de cette liaison, c'était la brouille ; l'état le plus habituel de ce mariage, le divorce ; le climat coutumier de cette passion, la guerre au couteau. » [6]

Pourtant la guerre a ses trêves, et c'est alors l'éclat fulgurant du bonheur, mais un bonheur sans cesse menacé, qui ne s'inscrit ni dans la confiance, ni dans la continuité. Renaud Camus, plus tard, écrira :

« Lui aussi en a vu de toutes les couleurs, probablement, à mes côtés. D'ailleurs à peine nous étions-nous quittés, il a fait un séjour dans un hôpital psychiatrique. à moins que l'histoire ne doive s'écrire en sens inverse : peut-être nous entendions-nous si mal, et nous sommes-nous finalement quittés, parce qu'il avait des prédispositions aux asiles psychiatriques ? » [7]

William B. est encore le protagoniste d'un épisode tragi-comique qui se passera à Plieux où il est venu, en 1995, rendre visite à Renaud Camus. Alors que ce dernier l'attendait dans la bibliothèque pour prendre un apéritif, William B. jugea bon, pour quelque mystérieuse raison, de se rendre dans la cuisine, et de là sur un balcon duquel il tomba d'une hauteur de sept mètres, accompagné par une partie de la balustrade. Le Samu fut appelé, on transporta William B. dans une clinique de Toulouse, puis il fut rapatrié aux États-Unis. Selon le bon réflexe américain, il intenta ensuite un procès à Renaud Camus. Cette aventure est racontée, entre autre, dans L'inauguration de la salle des Vents.

Dans ce qui a été la noire trajectoire des garçons aimés de Renaud Camus, nous sommes tentés de parler de Van. Nous le signalons parce que c'est au cours de leurs amours que fut écrit Le lac de Caresse. Certes, cette trajectoire eut ses éclats de lumière, l'ombre n'y fut pas uniforme, mais là encore nous avons l'impression qu'il n'y a pas de continuité. Ruptures, retour de flamme, lassitude, rien qui donne l'idée de sentiments égaux en intensité et en désir de durer. Pour expliquer et justifier la cessation de leur relation, Van évoque la différence de leur fonctionnement.

« Exit Van » écrit Renaud Camus.

Pourtant quelques pages plus loin, on pourra lire quelques-unes de ses plus belles lignes et des plus émouvantes que nous connaissons :

« Il dort entre mes bras, je n'ose faire un geste et ne puis fermer l'œil : mais c'est de joie. J'ai l'impression de veiller dans la nuit sur le repos d'un dieu vivant, qui serait le corps, le souffle et la peau du bonheur. » [8]

Il semble que tous ces garçons « fonctionnent » de la même manière. à l'enchantement du début, où souvent Renaud Camus paraît le plus enchanté des deux, succèdent bien vite de la tiédeur, de la négligence, voire de l'indifférence. Le lecteur peut croire que Renaud Camus est presque toujours celui qui aime le plus. Chez lui, et il est fréquemment déçu que cela ne soit pas pareil pour les autres, tout est voué d'abord à l'amour, il est ce pour quoi on abandonnerait tout le reste. Bien que l'on ait le sentiment que tout en Renaud Camus « demande », il se garde de le montrer par ses actes, ses attitudes ou ses paroles. Il a une conscience aiguë de sa dignité. Mais il faut tout de même bien lutter contre la souffrance amoureuse, contre le manque, la rupture, ou tout simplement la différence entre deux conceptions différentes : celle qui donnerait tout, et celle qui mesure et calcule, entre deux sensibilités qui n'obéissent pas aux mêmes stimulations, disons même entre celui qui aime et celui qui n'aime pas, tout au moins selon l'optique camusienne. En simulant l' indifférence, en cachant la souffrance, on finira bien par ne plus souffrir et par être véritablement indifférent. Mais il faut que ce soit clair, et qu'il ne reste aucun malentendu, aucun espoir. Renaud Camus tente parfois de mettre en pratique la formule marcheschienne : « aime qui t'aime ». Vainement le plus souvent. Le lecteur a parfois l'impression que Ce serait plutôt « aime qui ne t'aime pas ».

L'un des livres qui témoigne le plus parfaitement de cet état de chose, l'un des livres les plus tristes de toute l'œuvre de Renaud Camus, à notre avis, est Incomparable. Il s'agit d'un Journal à deux voix qui recouvre un temps très court puisqu'il ne rend compte que d'une semaine vécue. L'autre voix est celle de Farid Tali. Ce garçon d'une vingtaine d'années est passionné de littérature. Un soir, dans un café, il aborde Renaud Camus. Pendant les journées qui vont suivre, ils auront tous deux des conversations, ils feront des promenades, et, de la part de l'écrivain, va naître un amour intense envers ce jeune homme qui n'est pourtant pas son genre. Cependant, dès le début de leur relation, Renaud Camus est lucide, comme il l'est toujours :

« Ce garçon a sans doute un amant, ou peut-être des dizaines, ou les deux, comme c'était mon cas à son âge. Il n'y a pas eu un mot, dans son attitude et dans ses paroles, qui puisse suggérer que son intérêt à mon égard soit d'un autre ordre que littéraire. Aussi ferions-nous rudement bien, mon cœur, de nous tenir sérieusement à carreau. » [9]

Malgré cette mise en garde, cet amour à sens unique va se développer. La partie du livre écrite par Renaud Camus est infiniment plus riche, plus dense que celle écrite par Farid Tali. Il y a bien sûr la différence normale, attendue, entre un écrivain chevronné qui a des dizaines d'ouvrages publiés et qui écrit un Journal depuis presque vingt ans, et un jeune homme qui n'en est qu'à ses débuts dans la littérature. Renaud Camus relate leurs entretiens, ses espérances, leurs fluctuations, et souvent leur anéantissement, les mêlant aux contingences de son existence. Comme toujours, l'amour est intégré à la vie dans son ensemble, et la littérature lui donne sa forme. Renaud Camus observe passionnément Farid Tali. Il le décrit longuement, le compare à des œuvres de peintres célèbres, enrichit le portrait de ce garçon de son immense culture :

« C'est une beauté élémentaire, celle de certains dessins d'Ingres ou de Matisse, d'un Ingres ou d'un Matisse qui eussent aimé les garçons. » [10]

Il guette chacune des intonations de sa voix – son émouvante voix rauque –, ses regards, ses gestes, les mots prononcés ou tus, s'interroge sur leur signification, sur l'interprétation que l'on en pourrait donner, sur les possibilités d'amour qu'ils pourraient receler, mais le constat est sévère : il n'y a pas d'amour chez Farid Tali pour Renaud Camus.

Le texte du jeune homme est beaucoup plus froid, plus sec, et beaucoup plus court. Si Renaud Camus est tout occupé de Farid Tali, ce dernier n'hésite pas à évoquer ses amants et le plaisir qu'il trouve – ou ne trouve pas – avec eux. Il est indéniable qu'il a de l'intérêt et de l'admiration pour l'écrivain, qu'il aime lui parler de lui-même, que Renaud Camus l'aide à voir plus clair dans ses propres contradictions, mais l'homme ne le touche pas. Le contraste entre ces deux voix, entre cet amour désirant, cette passion qu'il faut sans cesse refouler, qui n'a droit à aucun signe, hormis l'écriture, ou les larmes lorsque le corps n'en peut plus, et la glaciale réserve de Farid Tali, cette façon indifférente qu'il a de ne pas entrer en matière, ce contraste est justement ce qui fait la tension du livre, et sa cruauté.

La différence entre les sentiments des deux hommes est évidente dans l'entier du livre, mais certains passages sont, à cet égard, particulièrement significatifs. Farid Tali écrit :

« Hier soir : avec Camus au café Beaubourg, puis au restaurant. […] à notre premier rendez-vous, il m'avait reproché de lui parler littérature. Au risque d'être lourd, j'ai recommencé. » [11]

Renaud Camus, lui aussi, évoque ce rendez-vous :

« Nous sommes alors au café Beaubourg, et je me prends à songer que cette soirée manifestement sans objet va être bien longue : Comment l'abréger autant que possible ? On pourrait peut-être manger quelque chose sur place, et en finir au plus vite ? Hélas il est adorable. » [12]

Malgré l'évidence qui revient souvent sous la plume de l'écrivain : « il ne m'aime pas », Renaud Camus ne peut s'empêcher d'espérer une évolution des sentiments de Farid Tali en sa faveur. Il interprète comme une marque positive le fait que le garçon reste encore un quart d'heure à ses côtés dans la voiture arrêtée, ou qu'il se montre surpris qu'il ne lui ait pas téléphoné, ou encore lorsqu'il a l'air de se plaindre du départ imminent de Renaud Camus pour Plieux. Farid Tali, avec ce que l'on pourrait, si l'on voulait, qualifier de sadisme, va jusqu'au baiser et accorde à son compagnon de l'embrasser à son tour :

« Et je l'ai embrassé alors, […] très rapidement, du bout des lèvres, dans l'ouverture de sa chemise, vers la base du cou, presque dans le creux de l'épaule. Il y avait là un parfum délicieux. » [13]

Le visage, les yeux, la peau, le corps de Farid, toute cette présence charnelle suscite des lignes très belles, souvent poignantes et douloureuses. Le lecteur se demande dans quelle mesure ce garçon ne joue pas avec cet amour. Après tout c'est flatteur d'avoir vingt ans et de rendre « fou amoureux » un écrivain qui en a plus du double, qui a connu une multitude d'amants, et qui, en outre, peut le présenter à des éditeurs, et lui propose même d'écrire avec lui une partie de Journal. Peut-être sommes-nous cyniques, mais nous pouvons tout de même nous interroger lorsque Farid Tali  parle à Renaud Camus d'un « lien pour la vie ». Quelle sorte de lien ? De quelle qualité ? Une frustration perpétuelle, une souffrance pour l'écrivain, et de la part de Farid un refus de toute une part de lui-même, peut-être la plus précieuse ? De toute façon, le système de douches froides qu'applique le garçon rend ce « lien pour la vie » bien inconsistant ! Renaud Camus est celui qui « meurt de soif au bord d'une fontaine ».

Dans le Journal de 1999, Retour à Canossa, les lecteurs apprennent que cette relation peu épanouissante pour l'écrivain continue, cependant. Que ce que l'on est tenté d'appeler un « jeu » continue. Au cours d'une conversation téléphonique, Farid dit à Renaud Camus qu'il était « ridicule » lorsqu'il était amoureux de lui. L'écrivain, en retour, parle de l'époque où :

« J'étais amoureux de vous ».
« Pourquoi, vous ne l'êtes plus ? » demande Farid.
« Non, non, Flatters m'a expliqué que c'était débile, j'ai laissé tomber. »
« Mais je vais lui casser la gueule, moi, à votre Flatters… » [14]

Pourtant, au cours de ce qu'il faut bien appeler un développement de cette relation, il arrive que les deux hommes partagent le même lit.

« Hier », écrit Renaud Camus, « j'étais étendu contre lui, la tête contre son épaule, un bras sous son torse, l'autre par-dessus, entourant ses jambes de mes jambes. Et je me disais qu'il n'est pas possible, pas possible d'être mieux au monde.

Cela confirme ce que j'ai toujours su, qu'être amoureux est mon état normal, que l'amour est la seule chose qui m'importe. Je suis étendu contre lui, le monde peut bien s'effondrer. » [15]

Et, en forme d'épilogue à l'histoire de Renaud Camus et de Farid Tali, on pourrait encore citer ces deux phrases :

« Dialogue de sourds : je voudrais qu'il me dise qu'il m'aime, il voudrait que je lui dise qu'il est un génie. Les deux aspirations sont également impossibles à satisfaire. » [16]

S'il semble que l'échec soit assez fréquent dans la vie amoureuse camusienne, elle possède cependant une face lumineuse, d'autant plus rayonnante qu'elle ressort sur de grands pans de noirceur. Beaucoup de garçons ont été amoureux de lui, et même l'ont aimé parfois passionnément. L'écrivain est sévère avec lui-même lorsqu'il décrit son physique lorsqu'il évoque son manque de charme personnel qui justifie à ses yeux la peine qu'il a à trouver le garçon auquel il pourrait plaire, et qui lui plairait également. Pourtant, au cours des multiples errances du désir, beaucoup sont séduits, et le lui disent, et le lui montrent. Renaud Camus y est sensible, mais qui dit quête dit aussi idéal. Renaud Camus est fétichiste, il le reconnaît et s'en félicite, et il lui faut un genre bien particulier pour l'attirer : corps velu, musclé, une moustache, soit ! mais cela n'est pas suffisant pour l'amour. Pour durer, pour qu'il y ait ce que l'écrivain appelle un « reste », il faut au garçon un certain nombre de qualités qui ne relèvent pas uniquement de l'apparence : gentillesse, bienveillance, ouverture d'esprit… même si sa culture n'est pas très étendue, il faut qu'il possède une curiosité du monde, un amour du paysage, de l'art, la conscience de la beauté, et le désir de se perfectionner dans tous les sens du terme, de ne pas se contenter de ce qu'il est, mais de s'enrichir d'expérience, de faire sur soi tout un travail moral, mental, esthétique qui affinera la pensée, le comportement, et pourquoi pas ? l'âme ! D'ailleurs Renaud Camus ne se contente pas de demander à l'autre cet effort. Il se l'impose avec encore davantage d'exigence, et tout au long du Journal les lecteurs assistent aux tentatives qu'il fait pour s'améliorer, vaincre certaines de ses tendances ou de ses pulsions, tentatives pratiquement toujours réussies, il faut bien le dire.

Quelques-uns de ces garçons rencontrés vont donc briller dans l'existence de l'écrivain, et y laisser pour toujours leur trace étincelante.

Évoquons ici certains d'entre eux. Si William B. a habitué Renaud Camus à la violence dans une relation dite “de couple”, si les cris, les séparations en étaient le fonctionnement habituel, c'est avec Rodolfo qu'il apprendra qu'une liaison n'est pas nécessairement un combat, qu'elle peut être tendre, harmonieuse, que l'on peut partager l'amour de l'art, des paysages et celui des garçons, voyager ensemble avec bonheur. C'est justement au cours d'un voyage en France que Renaud Camus écrira ces quelques lignes qui marient le paysage et l'amour. Il sexualise autant que possible tous les instants de l'existence :

« Merveilleuse après-midi, aujourd'hui, sur l'autoroute, avec Rodolfo : les paysages de Bourgogne, sous les couleurs de l'automne, s'étaient pris d'une somptuosité tout américaine… Vers cinq heures, un énorme soleil rouge se couchait sur un étang déjà diffus, près de Beaune. La nuit s'est présentée d'abord comme un progressif embrumement ouaté. De lourdes traînées blanchâtres, épaisses et molles, se répandaient sur les champs, dans une lumière qui vacillait. On aurait dit l'invasion de la campagne, des prairies, des cours de ferme, des bords de la Saône, par un lent déferlement de foutre pur. » [17]

Rodolfo mourra du sida le 25 juin 1995, une dizaine d'années après être retourné au Brésil pour s'occuper des domaines familiaux. Avant son départ, il partagera encore avec Renaud Camus quelques mois du séjour de ce dernier à Rome, à la Villa Médicis.

Durant ces deux années romaines, en 1985 et 1986, Renaud Camus vivra de cruelles désillusions au sujet du désir et de l'amour qu'il peut inspirer aux Italiens. Le Journal de cette époque – le premier des Journaux, si l'on excepte Journal d'un voyage en France qui ne correspond pas tout à fait au projet d'un Journal annuel voulu par l'écrivain – revient fréquemment sur l'attitude peu ouverte, conditionnée par l'importance des liens parentaux et amicaux, des achriens italiens, et plus particulièrement romains. Longues errances solitaires, donc, relations inexistantes ou peu satisfaisantes, jusqu'au moment où, à l'Alibi, une « boîte » romaine, Renaud Camus va rencontrer Domenico, dit Egidio. Pour un fétichiste comme Renaud Camus, Egidio est parfait : abondamment velu, moustachu, musclé, et de plus gentil et totalement offert. à part l'échange intellectuel peu intense, Egidio est aux yeux de l'écrivain l'objet même du désir, et souvent  partie intégrante du paysage qu'ils voient tous deux lorsque Renaud Camus l'encule devant la fenêtre ouverte et qu'il a l'impression qu'il fait l'amour à Rome, à ses toits et ses coupoles, aux arbres au-dessous de lui, au ciel vaste. Cette osmose entre le corps et le paysage, l'exaltation amoureuse et poétique qu'elle suscite est une constante dans l'œuvre camusienne. Lorsque Egidio mourra, lui aussi, en 1994,non pas du sida mais d'une autre maladie, Renaud Camus, attristé et ému par cette mort, lui rendra hommage à sa manière :

« J'ai essayé de me branler en pensant à lui, conformément à l'idée de Flatters

[…] qui veut que la masturbation soit la seule victoire possible du désir sur la disparition terrestre de son objet, mais je n'y suis pas parvenu. » [18]

Mais plus loin :

« Ah ! voilà. Je me suis rattrapé à l'aide des nombreuses photographies que j'ai de lui… Je puis dire, en les contemplant, que ce corps, je l'ai vraiment serré entre mes bras, et combien souvent ! Que cette peau je l'ai caressée, que sur cette épaule j'ai posé mes lèvres, et dans ces poils épais passé ma langue. Cendres, cette chair tendue, brune, luisante après l'amour ? Terre et silence, nuit et vermine ces muscles ronds, ces fesses, ce torse, ces biceps épais ? Cendres, peut-être, nuit et vermine – pour eux du foutre coule encore, cependant, à des centaines de lieues, dans des pays dont ils ne surent même pas le nom, sous un ciel qui les cherche en vain. » [19]

Il y eut, plus tard – très exactement le 29 juillet 1991, un dimanche – le jeune gendarme Éliézer, connu par le minitel, que Renaud Camus attendra à la gare de Lyon pour une première rencontre. Éliézer est ébloui. à ses yeux Renaud Camus sait tout. Il sera un mentor, un guide, en plus d'un amant. Le jeune homme, qui attache de l'importance à la fidélité, aux valeurs rigides que l'on lui a inculquées, comprend mal la liberté que s'accorde l'écrivain dans les relations sexuelles. Il voudrait vivre avec lui un amour exclusif, mais ce serait enfermer un esprit libre et puissant dans les rets d'une petite liaison bourgeoise. Renaud Camus ne peut souscrire à cela, et il y aura fréquemment des larmes et des reproches.

Éliézer aima profondément Renaud Camus. Il souffrit beaucoup de la distance que mit entre eux, peu à peu, l'écrivain. C'est ensemble, cependant, qu'ils arpentèrent le Gers et ses environs à la recherche d'un château, et c'est ensemble qu'ils découvrirent Plieux. Puis, de mois en mois, et tout occupé par ses grands projets plieusains, par la vie nouvelle qui l'attendait, Renaud Camus évoqua moins Éliézer, et finalement n'en parla plus, ou alors occasionnellement.

Les lecteurs – certains ont beaucoup aimé Éliézer –, apprennent tout de même que le gendarme reviendra à Plieux, seul ou avec un nouvel amant, et que l'amitié perdure entre Renaud Camus et lui.

Après la séparation d'avec le jeune homme, Renaud Camus s'engagea donc dans l'aventure de Plieux et des années de solitude amoureuse, malgré les heures, le plus souvent décevantes, passées au minitel, malgré les visites dans les bains et les fugitives rencontres.

Renaud Camus est un être de désir, un désir qui s'ouvre dans toutes les dimensions possibles, qui peut imprégner chaque élément de l'existence, leur donner leur véritable valeur. Il va et vient, établit des passerelles entre les états de l'âme et le monde, entre ce qui est ressenti et ce qui est vu. Le désir est mouvement vers l'amour, vers la beauté, et il arrive que cela crée une conjonction qui permet de vivre une sorte de point d'orgue, une exaltation qui ne se mesure pas. à ces moments-là, on est présent à soi-même, on est présent au cœur de la vie, à son niveau le plus haut :

« La vision des Pyrénées peut provoquer une sorte d'extase pendant laquelle le paysage, l'observateur et la lumière s'embrassent dans une élévation spirituelle et un transport physique ouvrant sur un univers où l'art et la réalité fusionnent. »

Ainsi Renaud Camus peut se demander « s'il existe un seul autre individu que la seule vue des montagnes enneigées, à travers les fenêtres de la pièce où il vit, peut à ce point alléger du souci, libérer de la mélancolie, rendre immédiatement à cette exaltation poétique qui est l'autre nom du bonheur, et peut-être le premier ? » [20]

Lorsque Renaud Camus a écrit P.A, qu'il a mis sur son site Vaisseaux brûlés, son but était de se trouver un amant. Et quelques années plus tard, c'est justement Vaisseaux brûlés qui amènera Pierre à Plieux. à cette époque-là, Renaud Camus se dégage de son amour déçu pour Farid Tali. Le contact n'est pas rompu, ils se téléphonent, et se rencontrent encore lorsque l'écrivain se rend à Paris. Mais le Journal en parle d'une manière nettement plus détachée, voire plus froide. La séduction de Farid n'a certainement pas diminué, mais Renaud Camus s'en distance.

L'arrivée de Pierre est extrêmement lente et discrète, et même un peu hésitante. Elle n'aura pas la fulgurance de celle de Farid. Au début, Renaud Camus en parle – en écrit ! – brièvement. Pierre est appelé d'abord « un étudiant Ariégeois ».

« … il m'écrit pour me dire qu'il n'a rien à me dire, et me téléphone pour m'expliquer qu'il va devoir raccrocher. »

D'ailleurs cette phrase fait partie d'un paragraphe où l'on parle de deux autres admirateurs et qui se conclut sur cette constatation désabusée :  « aucun ne me fait rêver. » [21]

Cette histoire débute donc par une certaine ambiguïté : Pierre veut-il ou ne veut-il pas ? On pourrait d'ailleurs se poser la même question à propos de Renaud Camus. Ce dernier attend une prise de position plus nette. Il se sent vieillir, sort d'une relation douloureuse et frustrante, peu faite pour lui donner une image positive de lui-même. Il faut que les choses viennent à lui clairement. Il semble que son espoir d'amour se fait plus dubitatif, plus prudent. En outre il a d'intenses soucis d'argent, et de plus, on lit dans le Journal un questionnement à propos du silence dans lequel tombent ses livres à peine parus. Il a l'impression qu'il n'intéresse personne, ni le public, ni les critiques. Sa vie donne l'impression d'être une succession d'échecs.

Pourtant, tout de même, Pierre vient à Plieux, et passe une journée et une nuit au château. Il a vingt et un an, Renaud Camus le trouve « plutôt joli, très timide », mais « pour que cette histoire-là prenne un peu de consistance, il faudrait que ce jeune homme y mît un peu d'insistance. »

Et plus loin :

« Que ne comprend-il pas que l'amour se nourrit d'amour et qu'il faudrait qu'il m'aime, et qu'il me le dise, s'il voulait que je l'aime ? » [22]

Cette valse-hésitation de Pierre peut se comprendre. Il est encore très jeune, vit encore chez ses parents, et s'il a déjà fait son coming out auprès d'eux, il ne leur a pas encore parlé de Renaud Camus. Mais quoi qu'il en soit l'attirance est très forte :

« J'ai le cœur et le cerveau pleins de vous », lui écrit-il.

à cette époque se manifeste en l'écrivain une modification de sa vie amoureuse, le besoin de se détacher de la « quête fastidieuse des plaisirs », aidé en cela par Pierre et l'intérêt qu'il lui manifeste. Intérêt encore mal précisé, pourtant, indécis, ou ressenti comme tel par Renaud Camus. Lorsque l'on sait combien l'écrivain a aimé la recherche du plaisir, pour ne rien dire du plaisir lui-même, on est un peu surpris lorsqu'on lit ces lignes :

« Je n'ai plus envie de traîner le soir dans les lieux de plaisir, où d'ailleurs j'en rencontre peu, où je perds un temps fou et où je vais finir par être ridicule, si tant est que je ne le sois déjà. J'aime mieux rentrer chez moi et lire. » [23]

Espoir de vivre quelque chose avec Pierre ? Lassitude ? Désenchantement ? Tout cela, peut-être. En voyage, la tentation reparaît. Renaud Camus visite à nouveau les bains, conscient qu'un message de Pierre aurait fait pencher la balance du côté de l'abstinence.

Lorsqu'il revient à Plieux, Pierre l'attend. Intimité pendant quarante-huit heures, promenades avec les chiens, aucune anicroche, entente parfaite, les premières approches de ce que Renaud Camus appelle « un joli petit bonheur effarouché ».

Dans le Journal, certains signes montrent une évolution des sentiments et de la confiance. On passe de « l'étudiant Ariégeois » à « mon Ariégeois ».

Curieusement, Renaud Camus qui décrit volontiers certains amants reste ici presque muet. Les lecteurs sauront de Pierre, outre le fait qu'il est jeune et assez joli, qu'il a une nuque fraîche, porte un tee shirt bleu lorsqu'il descend du train à la gare de Valence d'Agen avec son grand sac sur l'épaule qui le fait ressembler à un petit marin…

La description des relations intimes est tout aussi succincte : trois ou quatre fois nous saurons que Renaud Camus a joui, en voyage près de Ravenne, en voiture entre Carcassonne et Villefranche-de-Lauragais, lors de leur première nuit ensemble dans le studio parisien, et dans la nature, non loin de Plieux. Une phrase revient assez souvent : « … et nous étions très heureux. » Le lecteur imagine…

Renaud Camus évoque Pierre en des termes qui font plutôt songer à une relation de couple, une relation conjugale. Plus tard seront dits les occupations à deux, les joies et le réconfort du sommeil partagé, de la tendresse, du bonheur, peut-être. Le pronom « nous » devient plus fréquent. Les sentiments amoureux semblent gagner en netteté et en profondeur. Nous le savons par l'écrivain, qui en relate les signes et les effets sur lui-même, mais nous n'entendrons pas la voix de Pierre, sauf quelques extraits de conversations  rapportées. Le jeune homme est extrêmement discret. Il a fini par apprendre à ses parents sa relation avec Renaud Camus. Son père préfère ne rien savoir, mais sa mère se montre plus ouverte, encore que soucieuse de certains aspects de cette relation. Elle craint que son fils ne soit entretenu par son amant, ce qui n'est naturellement pas le cas. Au contraire, ce dernier s'inquiète des dépenses de Pierre pour les billets de train qu'il paie afin de le rejoindre à Plieux.

En l'année 2000, lors de l' »affaire Camus », une crise éclate dans le couple, crise qui n'a rien à voir avec l'affaire elle-même, mais qui affectera cruellement Renaud Camus. Jusque-là, la certitude de l'amour de Pierre a été sa force dans la tourmente. Puis un après-midi, alors qu'ils ont été longuement séparés par un séjour de l'écrivain aux États-Unis et ensuite par des semaines passées à Paris, au moment où Pierre s'approche de Renaud Camus dans la campagne aux alentours de Plieux, l'écrivain aperçoit sur le cou du jeune homme la trace rouge d'un suçon. Ce sera la rupture.

On lit dans le Journal :

« Point le plus bas de la guerre : la ligne de front s'est effondrée, et cela sur le flanc que je croyais le plus sûr, celui dont je tirais tout ce que j'avais de force.

[…] Alors que nous revenions » (Renaud Camus et les chiens) « vers la maison par la ferme de la Garrière, nous avons aperçu Pierre, qui venait à notre rencontre, tout sourire. Il était très joli et très frais, et paraissait encore plus jeune qu'à l'accoutumé. Mais il abordait au cou un superbe suçon, qui est la première chose que j'ai vue, et que j'ai tout à fait mal prise, encore que très calmement – avec un calme, même, qui m'a fort étonné moi-même, et qui l'a fort effrayé, lui, je crois bien.

Je lui ai dit que j'aimais mieux être seul, que j'avais grand besoin d'être seul. Il a résisté un moment, puis il est parti.

En plus de tout le reste s'abat sur moi le ridicule, à présent, et le ridicule le plus ridicule, le ridicule domestique, conjugal, sentimental, sexuel. » [24]

Renaud Camus et Pierre s'ouvrent, chacun de leur côté, de la situation à Flatters. Pierre semble désespéré, Renaud Camus intraitable. Même, il veut rompre définitivement ce lien. Finalement, grâce à la diplomatie, à la force de conviction flattersienne, et peut-être pour d'autres raisons encore, Pierre retrouve ses entrées à Plieux.

Renaud Camus constate :

« Le malencontreux épisode dit « du suçon » a d'une certaine manière resserré nos liens, ou du moins il m'a rendu plus sensible à leur étroitesse, et celle-ci plus précieuse encore à mes yeux. Avant cette péripétie, j'étais dans cette liaison en une sécurité qui faisait d'ailleurs une grande partie de son attrait […] Or l'histoire récente a prouvé qu'il (Pierre) avait ses envies comme tout le monde, ses pulsions et même ses plaisirs. Du coup il se révèle que tout peut s'effondrer d'un jour à l'autre, à quoi je n'avais même pas songé (si extraordinaire que cela paraisse). » [25]

Pierre, mis à part cet épisode, restera fidèle à Renaud Camus, et nous parlons ici d'une fidélité qui n'est pas exclusivement sexuelle. Pendant l'année 2000, leur lien se consolide, et le fait de voir son amant traîné dans la boue, en butte à des attaques basses et incessantes ne semble pas entamer ses sentiments. Le jeune homme poursuit ses études à Plieux, en grande partie, puis passe et réussit ses examens. Le calme studieux du château semble favorable à la concentration.

Pour Renaud Camus, lorsque la guerre se fait particulièrement douloureuse et cruelle, et qu'elle menace de débouler dans ses nuits sous forme de cauchemars ou d'insomnie, c'est en se blottissant contre le corps de Pierre, endormi à ses côtés, qu'il trouve un apaisement. C'est en compagnie de Pierre, dans la présence devenue familière du garçon, qu'il trouve le bonheur si ardemment cherché. C'est d'ailleurs dans le Journal 2000, qui parle de luttes, de moments difficiles, où la volonté tout entière est tendue pour affronter la tourmente, et l'affronter avec dignité et courage, que l'on trouve le plus grand nombre de références au bonheur : « Il y a longtemps que je n'ai pas été si heureux », écrit Renaud Camus.

Un geste symbolique viendra, le vingt août de la même année, confirmer en quelque sorte officiellement la réalité, la profondeur de ce lien avec Pierre : le jeune homme revient ce jour-là à Plieux en apportant avec lui une bonne partie de sa propre bibliothèque « qu'il vient de marier à la mienne, avec mon aide. La portée symbolique de ce geste ne nous échappait nullement, et sans doute nous réjouissait tous les deux, car nous sommes l'un et l'autre très gais… » [26]

Aujourd'hui, en 2004, l'histoire continue. Elle se vit puis aussitôt s'écrit. Vie et littérature, la vie dans la littérature, et en elles l'amour et le désir. On l'a dit, Renaud Camus ne cessera jamais de désirer. Au moment où tout va finir, le désir touche à la mort elle-même, et peut-être l'accompagne au-delà du seuil à franchir. Pour clore ce texte sur l'amour dans l'œuvre de Renaud Camus, et en sachant en même temps que dans cette œuvre rien n'est jamais clos, mais qu'au contraire tout s'ouvre, que Renaud Camus est celui qui taille les ronces pour découvrir les chemins, pour libérer et montrer des passages où nulle peur ne le retient de passer d'abord, nous voudrions citer ces quelques lignes, tirées de L'inauguration de la salle des Vents, page 162, qui évoquent le moment où, près du lit de Rodolfo agonisant, se tient l'écrivain :

« … Et pourtant désir il y aurait bien eu, de la part du voyageur, du visiteur, de l'hôte, de l'étranger, de « moi » : désir d'être étendu contre ce corps décharné, désir de le serrer entre les bras, de ressentir ce qui lui restait de chaleur et de partager encore une fois avec lui, après tant d'années, un sommeil. »


[1] Éloge moral du paraître, p. 40.

[2] Vaisseaux brûlés, § 35-2.

[3] Élégies pour quelques-uns, quatrième de couverture.

[4] K.310 (Journal 2000), p. 256.

[5] Ne lisez pas ce livre !, p. 67, § 138311211-27.

[6] Vaisseaux brûlés, § 297

[7] Vaisseaux brûlés, § 297 ; P.A., pp. 132-133.

[8] L’Esprit des terrasses (Journal 1990), p. 354.

[9] Incomparable, pp. 12-13.

[10] Incomparable, p. 20.

[11] Incomparable, p. 112.

[12] Incomparable, p. 55.

[13] Incomparable, p. 65.

[14] Retour à Canossa (Journal 1999), p. 102.

[15] Retour à Canossa (Journal 1999), p. 154.

[16] Retour à Canossa (Journal 1999), p. 65.

[17] Journal romain (1985-1986), p. 34.

[18] La Campagne de France (Journal 1994), p. 318.

[19] La Campagne de France (Journal 1994), p. 319.

[20] Renaud Camus érographe, Sjeh Houppermans, p. 97.

[21] Retour à Canossa (Journal 1999), p. 263.

[22] Retour à Canossa (Journal 1999), pp. 267 et 276.

[23] Retour à Canossa (Journal 1999), p. 307.

[24] Corbeaux, pp. 152-153.

[25] Corbeaux, pp. 199-200.

[26] K.310 (Journal 2000), p. 364.


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