Photo © Renaud Camus
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Documents

Paru dans Libération
Date 21/10/2004
à propos de Syntaxe ou l’autre dans la langue
Titre Camus, chevalier syntaxique
Auteur Philippe Lançon

L'écrivain défend la langue, la honte, le chuchotement, comme un chevalier ses dames contre le temps qui passe.

Sans forme, l'autre n'existe pas. Ou pour l'écrire autrement : quand la forme disparaît, c'est que l'autre a déjà disparu et que nous baignons dans « le pareil, le médiocrement pareil ». De livre en livre, et dans la « façon de triptyque » aujourd'hui publiée, Renaud Camus revient toujours sur cette idée. Il en fait un constat social : nous perdons la forme, les formes. Elles se décomposent et meurent sous les assauts du « vaniteux soi-même », du « soi-mêmisme ». Aussi bien dans les usages de vie en commun (courtoisie, politesse, attention, distinction, discrétion) que dans ceux de la langue, avant tout dans ceux-ci : la langue – une certaine langue, écrite, précieuse, héritière farouche du classicisme – est au coeur du désir, de la nostalgie, du perpétuel sentiment de perte qui nourrit l'écologie de cet écrivain.

Le premier texte fait l'éloge de la syntaxe, « ou l'autre dans la langue ». Il résume un thème développé, entre autres, dans le Répertoire des délicatesses du français contemporain (POL) : l'effondrement syntaxique serait le signe premier de la décadence et de la mort de l'altérité. Il s'en obsède, s'en gargarise, s'en moque. Il le voit partout, et avant tout dans les chevilles de bavardage (« Sur comment » « C'est vrai que », « Le problème il est là », etc.) qui, au travers d'invités en promotion, hantent nuit et jour télés et radios. Il baptise ce magma « la parlure » : expression qui évoque le vieux mot de « parlance », ordure en plus. C'est son grand moulin à vent.

Camus est le chevalier grammairien à la Triste Figure. La Syntaxe, garante de « l'adorable diversité du monde », est sa Dulcinée. Il en parle à merveille, puisqu'il l'aime avec désespoir. Elle a toutes les vertus. Elle est le détour, le tiers-créant. Elle permet à chacun de revenir à soi-même en passant par l'autre, qui doit rester un autre. « Duègne de l'élocution courtoise, chef du protocole de l'ailleurs, introducteur des ambassadeurs de l'altérité », elle fixe « un doute, un scrupule, une insatisfaction de soi, et en ce sens bien plus une modestie, une délicatesse, une courtoisie, une prise en compte de l'autre et de sa présence, qu'une vanité » : elle est « la grande école de l'éloignement ». Et Camus, son petit champion baroque.

Tout écrivain rêve. Camus rêve d'une syntaxe aux attributs d'éternité : Céline, auquel on aimerait le voir se coltiner, en aurait ri, lui qui regrettait une langue déconstruite et refaite par la parole. Il n'est pourtant pas sûr que Camus ait tort : il rêve sa syntaxe immobile, poudrée, mais en la rêvant il s'écrit. Elle devient une amie ferme qui vous sert le thé, une création joyeuse, ironique, un peu vieillotte, un personnage qu'il habille à mesure qu'il établit ses propres phrases et sa statue.

Les deux autres textes du livre ruminent la même crainte – la disparition de l'autre – de points de vue (et de vie) différents. Le deuxième fait l'éloge de la honte, signe de la présence de l'autre dans la conscience. Le troisième fait l'éloge du chuchotement, « ou l'autre dans la voix ». Dans tous les cas, leur auteur prend à rebrousse-poil des attitudes contemporaines – et d'abord cette impitoyable familiarité qui, sous le masque de la décontraction, envahit tout.

« Eloge de la honte » est le plus ajusté, le plus méchamment comique des trois textes de Camus : celui où s'ébat, dans les méandres de ses phrases digressives et nuancées à l'infini, son talent de moraliste ; celui, aussi, qui fixe le mieux les limites de son parti pris dépréciatif. « La honte attaque l'être », explique-t-il d'abord, concédant qu'il existe une « mauvaise honte » : celle qui n'a aucun prétexte. Mais il en existe une bonne, celle qui nous rappelle « qu'il y a de l'autre, et qu'il nous juge ».

De la honte, il passe à la paranoïa, que « l'affaire Camus » lui a permis en 2000 d'approfondir, et qu'il célèbre avec humour. Pour lui, la paranoïa est une vertu sociale ; les individus qui en sont dépourvus « sont des rhinocéros » : « Ils ne se jugent pas, et surtout pas défavorablement, parce qu'ils ne songent pas qu'ils puissent être jugés. » A éviter, donc. En résumé, « la honte et la paranoïa, ces deux vieilles filles un peu revêches, mais serviables, invitent à voir qu'il y a partout du regard ». Camus pense que la vulgarité, la brutalité et l'incivilité contemporaines s'installent sur leur absence. Il ne semble pouvoir imaginer le contraire : que, jadis, on n'aimait pas tant l'autre que ça ; et que si tant de gens, dont des jeunes, se comportent si mal aujourd'hui, c'est peut-être justement par excès de honte et de paranoïa ; parce que le regard de l'autre existe terriblement trop pour eux – comme menace et lueur de rejet.

Le constat moral des trois textes est discutable ; leur qualité ne l'est pas. Ce sont des morceaux subtils, fêtant l'insuccès de la langue, éloquents surtout. Camus les a d'ailleurs écrits pour être lus lors de conférences. Paradoxe fertile de ce rhétoricien : sa phrase si corsetée épouse les rythmes d'un discours mezzo voce. « Je souffre d'un problème avec l'expression orale, écrit-il, presque d'une incapacité à parler. Naturellement, j'ai honte de cette incapacité. […] J'écris par honte de ne pouvoir, de ne savoir, parler. La honte a donc écrit mes livres. » Et la syntaxe, et le chuchotement, et le goût du paraître. En dénonçant le monde qu'il habite, en rêvant le monde qu'il regrette, Camus ne rêve que de lui-même. Mais il le fait bien.


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