Photo © Renaud Camus
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Paru dans Globe
Date 1985
à propos de Journal romain (1985-1986)
Titre Le Havre
Auteur Renaud Camus
  Cet article est paru dans le n°1 du magazine Globe.
Il est cité aux pages 129 et 188 de Journal romain (1985—1986)

« C'est une ville qui ne travaille pas assez son rapport à la mer. » J'ai un ami qui parle vraiment comme cela. Cette opinion, chez lui, concerne Barcelone, dont il est assez vrai qu'on peut très bien y passer huit jours sans y apercevoir la moindre vaguelette. Pour Le Havre, je ne saurais dire.

La première fois que j'y suis venu, je n'y ai pas vu la Manche, ni l'estuaire, mais seulement deux ou trois bassins. Et comme j'essayais, cette fois-ci, pour profiter – comme de vacances – des derniers beaux jours d'un été fini qui n'en finissait pas, de trouver un hôtel le long du rivage, j'ai dû constater qu'il n'en existait pratiquement aucun. La vraie ville est ailleurs. Ce n'est peut-être pas plus mal. Le bord de mer, exempt des fonctions bureaucratiques, ou commerciales, en est plus libre de rester balnéaire, en privé, pour lui-même, sans trop de souci des voyageurs ou des touristes. Il aligne sans les presser des immeubles désuets et quelques maisons particulières, encore, comme la fameuse Villa Maritime des Salacrou. Si fantasme de résidence havraise on avait, c'est de ce côté-là qu'il se dirigerait, ou bien un peu plus loin, vers Sainte-Adresse. On rêverait de vivre dans de grandes pièces nues, entre les colonnes engagées de l'étage noble, au Nice-Havrais, l'ancien palace de Dufayel ; ou bien dans une villa du boulevard Dufayel, à l'extrémité de la baie : la mer est à nos pieds, Paris n'est qu'à deux heures de route ; quant à l'orientation, au sud-ouest, le reste de la côte normande n'en offre aucune d'aussi satisfaisante.

Une autre des séductions du Havre, ce sont les hauteurs. Il y a un charme unique aux villes où l'on peut marcher par-dessus les toits. Quelques escaliers, un chemin abrupt, une rue qui serpente et l'on est suspendu entre terre et ciel, mer et ciel, sur les falaises du cap de la Hève ou dans les jardins d'Ingouville. De là furent prises la plupart des vues anciennes de la cité, qu'on peut voir au musée du Vieux-Havre. Entre les phares, en aval, sur le rocher et l'abbaye de Graville, très en amont, un peu rudement rafistolée, on trouve encore, dans des parcs menacés de lotissement, de grandes villas plus ou moins décaties où des plaques de marbre aux lettres dédorées, sur des grilles qui s'effondrent, chantent la gloire de Jules Siegfried. Il est bien regrettable que M. Dumont, « architecte parisien », n'ait pas pu faire construire, sur une pente voisine minée de sources, le château de ses songes : car si l'on en juge déjà par la « porte de Burgos », simple conciergerie de brique et de pierre blanche, unique témoins de ses projets, le résultat eut été hallucinant.

Le castelet tel qu'il existe est à l'abandon, mais ses tourelles, dont il ne manque pas, sont bizarrement enveloppées, ces temps-ci, dans des bâches noires mal ficelées : est-ce simple précaution, ou hommage à Christo ?

La France, à deux pas de là, plus grande que sa compagne, comme il se doit, et d'ailleurs surélevée, accueille gracieusement la Belgique, éprouvée, fuyante et casquée. Une boîte aux lettres rouges, bilingue et frappée du lion, rappelle encore, devant le Nice-Havrais, le séjour que fit là, pendant la première guerre, le gouvernement belge. La statue d'Albert Ier contemple le restaurant Marie-Christine, souvenirs l'un et l'autre de l'hospitalité locale aux rois et reines qui avaient des malheurs.

Le pauvre général Lefebvre-Desnouettes, condamné à mort après Waterloo, s'exila aux États-Unis. Grâcié, il rentrait en France à bord de l'Albion lorsqu'il périt en mer au large de l'Irlande. La générale, à sa mémoire, et pour « prévenir des malheurs en signalant des dangers », fit élever le « Pain de Sucre », dont la forme évocatrice suggère à l'esprit, entre autres choses, l'incomparable Coit Tower de San Francisco, autre hommage funèbre d'une veuve nostalgique.

Le désir, il faut l'espérer, rôde le long des chemins de la haute ville, d'un fort à l'autre. Des voyageurs à jumelles, du haut du cap, guettent les buissons, sous la falaise. Mais le désir des corps, des regards, des échanges, des plaisirs, des vanités, paraît n'aimer pas trop la ville nouvelle, la vraie. La place de l'Hôtel-de-Ville, tant vantée pour sa superficie, trop vaste, justement, sans doute le rebute : aux plus beaux soirs elle est déserte et sombre, les silhouettes même ne s'y attardent guère. Peut-être l'esplanade de Niemeyer, entre ses deux bâtiments, saura-t-elle hériter des fonctions d'agora, et tenir l'emploi d'un centre nerveux véritable. L'installation de Raul Ruiz avec Jean-Luc Larguier à la Maison de la Culture, dont ce sont là les assises, renforce cet espoir. Mais il y a fort à parier que l'institution, ainsi dirigée, ne se contentera pas d'un rôle d'animation locale. C'est à des ambitions nationales qu'elle est appelée désormais, en particulier dans le domaine de la production cinématographique.

Ce destin ne ferait que confirmer, avec le travail sur la place d'Alberola ou celui de Juliet Berto, l'image qui s'esquisse de Havre comme capitale culturelle.

Elle n'est qu'en partie paradoxale. Certes, la ville, « cette jolie parvenue », comme dit un auteur du XIXe, tout obsédée d'affaires, ne s'était guère souciée, jadis de ses artistes. Sans doute en furent-ils contrits, mais pas moins brillants pour autant, ni moins nombreux. Hôtes et indigènes confondus, leur liste est étonnamment longue comme on sait, de Bernardin de Saint-Pierre à Queneau, de Boudin à Dufy en passant par Friesz, par Marquet, par Honneger ou même par Monet, pour ne rien dire de Sartre, évidemment. Sous un bas-relief d'hommage à quelques-uns d'entre eux, avenue Foch, une main anonyme a écrit, en de beaux caractères :  Divinités du Styx…

Perret, après la guerre, voulait tout reconstruire sur une plate-forme. On ne le lui permit pas. Mais sa ville, avec ses colonnes minoennes et ses vastes perspectives divergentes, garde quelque chose de théâtral, que confirme l'aspect « plaqué » de certaines façades, fort reproché, d'ailleurs, à l'architecte. Bizarrement, un superbe hôtel Louis XVI, dit « de l'Armateur », présente déjà, lui aussi, une modénature en saillie, mais très austère, elle, simple portique, où les éléments décoratifs, très élégants, sont comme creusés. Seule de son époque, de son style, cette maison n'est plus qu'un signe, une façade. Le bâtiment du Museum est à peine antérieur, et moins beau. Mais lui aussi n'a d'ancien que l'apparence, la surface : il est entièrement reconstruit. (Une vitrine, à l'intérieur, épouse la forme oblique des cristaux qu'elle expose.)

La mer est à peine visible, mais sa lumière sculpte l'air. Dans les après-midi de soleil du commençant automne, elle donne aux ombres, et aux corps même, dans les vastes espaces des larges avenues, un peu de sa fluidité, de son à peine brumeuse légèreté. Est-ce parce que cette architecture date du temps de notre enfance ? La présence est sans poids : une solitude presque heureuse, un peu distraite, hantée d'un ailleurs flou, et qui n'est plus qu'un regard. Elisons, pour lui répondre, les yeux pers inoubliables d'un jeune orfèvre florentin, au musée des Beaux-arts, et son visage : un Bronzino, paraît-il, mais rien n'est sûr.


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