Photo © Renaud Camus
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Documents

Paru dans Esprit
Date Août 2003
à propos de Vie du chien Horla
Titre Renaud Camus et Alain-Paul Mallard : présentation de deux auteurs trop peu connus
Auteur Claude Habib
  Vous pouvez commander ce numéro — ou consulter son sommaire — de la revue Esprit sur le site d'icelle : http://www.esprit.presse.fr/recherche/detail.cfm?id_numero=167.

à la fin de Vie du chien Horla, la liste des publications de Renaud Camus occupe trois pages pleines. Renaud Camus ne cesse de se demander pourquoi on ne lit pas son œuvre. C'est pourtant simple. Quand on s'aperçoit d'un retard si considérable, grande est la tentation de penser que c'est un retard irrémédiable. Le public cultivé, il faut se mettre à sa place, prend la tangente et vaque à ses affaires.

Fort heureusement, Vie du chien Horla offre un accès idéal aux lecteurs de la dernière heure. Ce court volume de 123 pages relate la vie d'un labrador, retracée depuis sa mort. C'est un admirable échantillon de l'art de Camus, bien qu'il forme un contraste avec ses productions courantes. Dans un journal, on se répand, mais dans le deuil, on se concentre. De même qu'un chagrin d'amour, le deuil dessine une limite. Une telle clôture est étrangère au diariste qui prend les choses comme elles viennent, fût-ce pour s'irriter contre elles. L'endeuillé, en revanche, ne quitte pas son sujet, il refuse de passer à autre chose. Ce livre-ci est donc différent de ceux qui précèdent et de ceux qui suivront de fait qu'il est soustrait au cours des choses. Élevé au-dessus lui-même par le chagrin, l'auteur ne montre plus aucune complaisance pour ses soucis, ses espoirs, ses vanités, ses frasques. Il est tout à son chien.

Comme à l'ordinaire, Renaud Camus écrit avec désinvolture et fermeté dans une langue que je trouverais parfaite s'il ne s'y mêlait quelques tournures archaïsantes, comme fors pour dire « à part ». (Le Journal multiplie les « Dieu sait ! », « Peu m'en chaut ! », ou plutôt « Peu nous en chaut » car l'auteur affectionne le nous de majesté, cette défroque.) à ces peccadilles près, la langue de Camus est d'une tenue qui ne se rencontre plus.

Bien des gens ont perdu un chien, même bien des gens ont perdu un labrador, la race préférée des Français. Le chagrin de Camus est très banal, mais reste altier. Ce qui fait la valeur de ses livres – son sens de l'espace et de l'inquiétude, sa rare véracité – trouve à se loger dans ce portrait d'un chien commun, et d'ailleurs d'un chien parmi d'autres. Car Horla n'est pas seul. Il fait partie d'une meute qui passe de trois à sept bêtes. D'emblée, il se distingue par un amour illimité pour son maître. Cela n'empêche pas les déprédations; c'en est même parfois le motif. La relation de ses fugues et la discussion sur les styles de fugues sont admirables : Camus distingue l'animal qui part pour aller ailleurs et celui qui s'en va pour ne pas être ici. Le premier est l'amant des lointains. Camus sait évoquer ce

« qui fait redresser au dormeur soudain réveillé et l'incite à tendre l'oreille, à scruter le vide, à humer ce qui s'introduit d'espace, de chemins, de nuit, d'odeur et d'amour de la terre, jusqu'en l'étroitesse des chambres. »

Horla, ainsi nommé par son maître, est de la deuxième espèce. Tous ces départs sont des dépits. à ce bon chien pataud, un peu lourd et follement aimant, Camus, contre toute vraisemblance, choisit de donner ce nom de mauvaise augure qui fait signe vers la folie, l'étrangeté, l'absence. Or, le fidèle animal, plusieurs années plus tard, devient épileptique avant de fuguer et d'être retrouvé mort, à demi-pourri, dans un fossé. Tels sont les faits. Qu'en dire, que l'auteur ne sache ?

« Une de ses voisines ne manqua pas d'insinuer gracieusement que les désordres de comportement des chiens ne sont jamais que le reflet, en général, du désordre de comportement des maîtres, de leurs angoisses à eux, de leurs propres insatisfactions, des ambiguïtés de leurs relations avec l'existence in abstracto, ou avec l'existence particulière qu'il leur est échu de mener. »

Regrets, présages, numen : tout au long du récit plane une angoisse qui excède la figure du chien. Elle porte sur l'impossibilité d'aimer Renaud Camus. Si Horla, si bien disposé, n'a pas réussi, qui pourrait ? Par-delà cette question, jamais dite et partout sensible, transparaît l'aporie de l'amour en général. Un manque mine l'existence et la mine de toute façon, sans qu'on ait besoin d'incriminer les fautes et les trahisons, les abandons et les mensonges, tout le remue-ménage de la culpabilité. Du vivant d'un être, déjà, certains instants préludent à sa disparition :

« Mais même au sien de la présence il y a des trous, des manques, des gouffres qui se creusent, l'évidence d'un défaut, d'une inadéquation. C'est vrai entre les hommes, c'est vrai entre les hommes et les femmes, c'est encore plus vrai entre les hommes et les chiens. Soudain quelque chose ne passe pas. On a beau être là tous les deux, on ne parvient pas à être ensemble. Ce qui de l'autre et de son existence actuelle, en face de nous, est le plus sensible, hélas, en les moments de cette sorte, c'est combien il est autre, combien il n'est pas là, combien il est ailleurs. »

Le deuil d'un chien fait de bon livres : je ne saurais trop recommander, à ce sujet, Derrière la baignoire, de Colette Audry, le seul livre qui m'est fait pleurer ces dernières années (et je n'aime pas pleurer, et je n'aime pas les chiens). Colette Audry parlait d'une chienne berger allemand, Renaud Camus évoque un labrador noir : tous les deux font toucher du doigt, comme un museau froid, la terrible impasse de l'amour des chiens.

Mépris des hommes

Renaud Camus est un homme connu et trop peu lu. Alain-Paul Mallard est absolument inconnu, lu de personne ou presque, mais son petit livre est en tout point remarquable. L'Évocation de Matthias Stimmberg procure le même genre de choc que les premiers livres de Quignard avec qui il partage, outre la brièveté, un sens aigu du détail et le culte de la langue. Il s'agit d'une autre langue : malgré la connaissance française de son nom, l'auteur est mexicain. Il a trente-trois ans. Il en avait vingt-quatre quand il a écrit ce livre inattendu, un livre que seule une attachée de presse pourrait qualifier de « premier roman ». Alain-Paul Mallard n'a rien d'un auteur prometteur : il fait partie des très rares écrivains qui tiennent et non du troupeau de ceux qui promettent (ceux que les maisons d'édition mettent avec raison dans leurs « écuries ».)

La traductrice, Anne Plantagenet, explique avoir découvert chez un bouquiniste de Coyoacan un exemplaire de l'édition originale rescapé de la faillite de l'éditeur mexicain. Ainsi l'Évocation de Matthias Stimmberg, paru en 1995, n'existe désormais qu'en français. Ce livre astringent nous parvient par une chance singulière. Au plaisir proprement littéraire qu'il procure, s'ajoute le sentiment d'une bizarrerie du sort.

Le récit, qui occupe une quarantaine de pages, esquisse la figure d'un poète autrichien du XXe siècle. La première surprise est la réussite : tout sonne européen, dans ces notations brèves. En dix fragments, Alain-Paul Mallard restitue un être qui fait songer à Ingeborg Bachmann, à Thoms Bernhardt, à tous ces désespérés de l'Autriche, qui sont à leur corps défendant l'honneur de ce pays défait. Les souvenirs de Matthias Stimmberg procèdent tous de la misanthropie et sont comme ciselée par elle. Avec la plus grande pureté, Alain-Paul mallard recrée le point de vue du complet dégoût. Rien ne permet d'imaginer d'où lui est venue pareille inspiration.

L'Évocation est suivie pas Six notes autour de l'écriture et de l'obsession, une communication dans un colloque qui a donné à l'auteur l'occasion de développer ses principes littéraires. Ils m'ont semblé irréprochables. Alain-Paul Mallard se place sous l'égide de Flaubert, de Ponge, de López-Verlade, pour défendre et illustrer la quête du mot juste. La plus haute exigence littéraire ne le conduit jamais au mépris du vulgaire. Il n'est pas question d'hommes d'équipage ni d'ailes de géant qui empêchent quoi que ce soit. L'affrontement au travail le plus ardu va de pair avec l'espoir et l'estime : l'espoir de rendre la réalité lisible et de gagner l'estime du lecteur en tant qu'individu. C'est peu de dire que je l'approuve.


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