Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus

Documents

Paru dans Le Matin
Date 07/01/1988
Titre Extraits du temps
Auteur Renaud Camus

Bel hommage posthume au malheureux Copi que ce dernier Océaniques de l’année 87, starring Margot Duras soi-même dans le rôle de la Dame assise et Jean-Luc Godard, parfait comme à son habitude, dans celui du canard, sans doute le canard à trois pattes Cinéma (réf. la caméra sur son trépied et cf. les propos mêmes du palmipède de Rolle, vingt-quatrième bredouillage à gauche au fond du tunnel, cent-onzième fulgurance). Le principe de l’échange est le même que dans la fameuse série dessinée : décevoir toujours l’attente du sens, donner à voir un vide, un manque, un défaut, bien exposer qu’il n’y a pas d’échange, et de cette impossibilité de l’échange, démontrée jusqu’à l’absurde, faire le principal sujet de l’échange.

Cela dit, je pense qu’il y avait, bon, certains petits moments comme ça, qui étaient… Mais ce n’est pas… Non, ça ne l’est pas. Comme on dit par chez moi, toutefois, ça fait pas rien. Ou si ça le fait ? De toute façon, remarquez… Mais tout de même !

Quoique : dommage que Modiano n’ait pas été de la fête, pour condenser un peu les discours; ou Ionesco, pour désaffûter plus rigoureusement les répliques. Il est vrai qu’Emily D. lui ressemble de plus en plus, à celui-là. On dirait sa petite sœur, et qu’elle n’a jamais connu pour Pacifique, ni Manche, que la mer Noire. Quand ils seront ensemble en habit vert, on aura le plus grand mal à les distinguer l’un de l’autre. Le petit soldat de chocolat, lui, gracieusement savant fou désormais, pourrait avantageusement combiner monsieur le docteur Olivenstein et feu mon bon maître François Châtelet (modèle de voyage cependant), avec un rien de Michel Pollack thrown in. Entre ces deux "rochers" (Suchard et Gibraltar), c’est toute la culture française, comme on voit, qui vient battre.

Néanmoins c’est quand on ne voit pas que l’exercie atteint à sa plus admirable pureté. L’image a la manie de boucher les trous d’air, de changer le gruyère en emmenthal, de mettre les points sur tous les i qui passent, si grecs soient-ils, et tordus. La laisserait-on faire, elle vous finirait toutes les phrases, convertirait les borborygmes en paris de Pascal, les moues à la Brigitte B. en Tractatus logico-machin et les pffft les mieux helvétiquement exécutés en appels du destin : les meilleurs effets seraient perdus.

Non, c’est dans la transcription écrite du dialogue (si là est bien le mot qui convient), et telle que le Matin nous en a offert quelques passage hautement virtuosistiques, que s’aperçoit le mieux, chez nos deux protagonistes, l’art zéno-beckettien, ciorano-jabésique, que sais-je, éminemment bathmologique, en tout cas, vous avez raison de me le faire remarquer, du je dirais même moins.

Ils ne l’exercent pas de la même manière, pourtant, ni depuis de communes prémisses. Je ne suis pas sûr qu’ils se taisent dans la même langue, ni que leurs bafouillages enthousiastes leur soit un volapuk très efficace. Ils ne se comprennent pas que c’en est un vrai plaisir. Il n’y a que nous, les lecteurs, les spectateurs de ce match de tennis sans la balle, qui puissions les battre à ce petit jeu-la : nada. Mais Duras prend plus de risques. Elle fait encore des phrases. L’horreur du vide que témoigne éternellement le sens, ce vieil océan, elle ne lui dresse, malgré son expérience, que de moins efficaces barrages. Il semble bien qu’elle dise quelque chose, ici ou là, et même on la soupçonne de n’en être pas mécontente (ni d’elle, God knows).

Après tout, elle a toujours eu la litote emphatique, l’initiale vertigineuse, le point de suspension surexpressif et même le silence un peu m’as-tu-vu. Dire moins n’est jamais chez elle qu’un moyen de dire plus, elle agiote dans l’indicible.

Le Suisse est plus drôle, parce qu’il est plus désespéré. Il ne peut que remporter la partie d’un sourire, parce qu’il n’y tient pas. Il a le détachement jouissif d’un ressuscité. Lui théorise l’impossibilité de l’échange, même s’il se garde bien de tomber dans le panneau d’exposer sa théorie. Il en à des dizaines d’autres, à revendre, et leur contraire, du moins leur retournement. “Tu ne vas pas commencer à radoter comme ça”lui lance Vera Baxter, provisoirement submergée. Le monumental et fascinant échec de l’entretien, il l’a toujours prévu, ce Godot goguenard, on pourrait même dire qu’il y veille, et qu’il laisse la pauvre dame du Gange ramer comme une galérienne dans Savannah bay, au pied de son roc amène, qui n’offre pas la moindre crique où débarquer.

*

(Je ne sais pas pourquoi je pense à ça, mais je suis ébloui par la culture des Stéphanois. Sur un mur de banlieue (mais tout est banlieue, à Saint-Etienne), en lettres grandes comme un homme : "LIBÉREZ ALBERTINE". Ça change un peu d’Henri Martin ! Ah, si : via les Dames de la côte (auteur inconnu de moi, je m’en flatte) et la rue Albertine (ancien maire), à Trouville. Il paraîtrait que ç’eût été la rue péripatéticienne, au temps perdu (voir la Maladie de la mort, j’en ai bien peur, inter al.)

Et pour rester aux tours et détours (je n’aurais pas dû relire Vialatte), ce joli mot d’une dame de jury littéraire : "J’ai été obligé de voter pour Truc-Chose, mais je veux que vous le sachiez, au fond de mon cœur je votais pour vous." O la belle jambe ! Comme on connaît ses seins (de Lola V.Stein), on se couche (longtemps de bonne heure). A propos du Matin, cette fois-ci ils vont me vider. Mais je suis d’excellente humeur ; ce doit être l’article de Pierre Cabanne sur le beurkissime Lucien Freud (je n’ai pas vu l’exposition, mais s’il fallait voir les tableaux pour en parler, ce serait la fin de la critique d’art), ou bien celui de Boyer sur mon idole Claude Simon. Et c’est ainsi qu’Allah est grand (allusion littéraire auvergnat, ne vous inquiétez pas).

*

Bon, Dieu merci, je n’ai plus la place de dire ce que je voulais dire, moi non plus, ni de parler de cette Droite si bien soignée que Godard a la probité de joindre en apostille à ses interviews diverses (cherchez-y le Cremonini, porte-fenêtre et petite fille au bord de la mer). Le sens, voilà l’ennemi, c’est entendu ; toujours idéologique, etc. Nécessaire ébranlement consécutif où Godard joue le rôle qu’on sait, magnifique. Mais vous souvenez-vous des dialogues de "grands" intellectuels, dans les années cinquante, tels qu’on les rediffuse à l’occasion ? Ou bien de la façon de parler de Marguerite Yourcenar, cette musique perdue ? (sauf chez Hugues Cuénod, cet autre Vaudois) ?

Dussent mes vingt ans s’en ulcérer, je me demande si je n’aime pas mieux ça. Pour prendre la mesure du terrible appauvrissement de la langue en une génération, il fallait entendre la dame de Mount Desert au premier Océaniques de l’année, l’île heureuse.


Réagir à ce document.

L’avis des lecteurs