Photo © Renaud Camus
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Paru dans Le Monde
Date 30/03/1979
à propos de Travers
Titre L’impossible autobiographie de Renaud Camus
Auteur Georges Raillard

Pouvez-vous compléter les deux consonnes Tw pour en faire le nom d’un peintre et convenir que oui, décidément, les images de Cy Twombly sont des rares aujourd’hui qui vaillent un regard ? Si, au détour d’un paragraphe, vous lisez cet aveu touchant : « Et je me réfugie, faute de mieux, dans l’espoir que j’aurai peut-être un peu d’épanouissement posthume à l’endroit de mes livres », le rendrez-vous à Raymond Roussel ? Inversement, flairez-vous le faux dans telle imputation explicite à l’auteur de Locus Solus, à Proust, à Barthes, ou… à Renaud Camus ?

Personne, et si fat de modernité soit-on, ne peut assurer n’avoir jamais bronché dans la lecture de Travers, livre hyper-sophistiqué. C’est le troisième de Renaud Camus, et de son alter ego Tony Duparc, façon de souligner que les noms d’auteurs, comme les livres qu’ils signent, ne sont jamais que lieux d’échange, de passages avec les textes des autres.Que nul n’entre ici, prononce ironiquement l’auteur, s’il n’a lu Kristeva.


Le « saint texte »

Échange et Passage ont été les premiers titres de Renaud Camus. Comme on lira Travers, on a pu lire ces romans de plusieurs façons. Par exemple : comme une défense de l’homosexualité ou une illustration d’un décadentisme esthétisant qui fait rimer un New-York fin de ce siècle et Venise, Pondichéry ou Macao fin de l’autre ; ou comme une réécriture joyeuse – joyeusement iconoclaste – du nouveau roman, en particulier du Robbe-Grillet de Maison de rendez-vous, ou de Projet pour une révolution à New-York ; ou encore comme un essai retors sur l’intertextualité, la contextualité, l’anagrammatisme, tous les procédés, tous les générateurs du « saint texte » et tout ce qui, déjà, attaque cette sainteté. Bref, tout se qui se répète à « l’heure à Schize » du thé ou des séminaires « intellectual french ».

Mais si divertissantes, ou irritantes, que puissent être les chaînes qu’on s’amuse à remonter – de Lacan à Canal (de Venise, etc.), de Hergé (Tintin) à R.G. (Robbe-Grillet), de Cambio 16 à Arcane 17Travers ne se lit vraiment ni comme un roman des « procédés » d’écriture ni comme leur mise en scène dérisoire. Tout y est pris de biais : les nappes d’écrit où nous baignons, les petits faits dont sont tissés nos journées, le personnage de l’auteur, à qui il donne le nom, comme à un héros fictif, de Roman Travers.

Ce livre est constitué comme une « équation de faits » (Montesquiou le disait à propos de Roussel), en expansion, en vaporisation légère. Son ambition semble être de faire tenir ensemble le système et le gardénia, le roman échiquéen de Roussel et l’aménagement de sa mort à l’hôtel des Palmes. Si bien que, plus qu’à la construction, le pas est donné au tempo de l’écriture. Une écriture de paysages, de rencontres au coin de Central Park ; d’adjointement par un détail, de textes qui soudain s’enchaînent. Tout s’organise en échos.

Le roman de Renaud Camus a paru en même temps que celui de Georges Perec, et dans la même collection. Les deux livres montrent deux aboutissements du nouveau roman. Chez Pérec, une construction arithmétique précise fournit cadre et matière à des histoires à parenté cachée. Chez Camus, les parentés déclarées qui articulent le texte ne sont que les jalons d’une impossible autobiographie, d’une « autographie », qui ne se découvre que « traverse », « oblique » (mots d’aujourd’hui qui servent de titres à deux revues) : traversant les œuvres et les textes et traversées par eux.

A l’image du double signataire, ce roman est un roman des « doublures » : double sens des mots et des phrases. La Doublure était le titre du premier roman en vers de Roussel. Travers peut faire aussi penser au Nabokov de Pale Fire. Il y a quarante ans, Sartre écrivait à propos de Nabokov : « Cet auteur a beaucoup de talent, mais c’est un enfant de vieux. » Et, parlant du héros de La Méprise qui, en quatre ans, avait lu mille dix-huit livres : « Je crains que M. Nabokov, comme son héros, n’ait trop lu. »

Renaud Camus a du talent. Et il sait qu’il est un enfant de vieux. C’est même de cet état que son talent profite. En un temps où l’authenticité, entrée depuis belle lurette dans l’ère du soupçon, ne se reconnaît que retorse ou « traverse ».


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