Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus

Documents

Paru dans Le Matin
Date 03/12/1987
Titre Extraits du temps
Auteur Renaud Camus

Le bonheur c’est le style. Ou bien «le style c’est le bonheur», je ne sais plus, peu importe. De toute façon, il ne s’agit jamais que de to coin a phrase, la frapper. Je ne prétends pas qu’elle soit tout à fait vraie, mais souhaiterais seulement qu’elle solennisât un peu, au prix d’un léger abus de sens ou d’une visible approximation, toujours nécessaire à l’affûtage de formules, une vérité sans doute imparfaite, mais agissante, vérifiable : que le style, s’il n’est pas absolument suffisant à assurer le bonheur, y contribue puissamment, toutefois, ou, pour dire encore moins, qu’il atténue les coups du malheur en les transmuant en tragédie, dans l’acception pleinement cathartique du terme ; que de la mélancolie il sait faire de la poésie et tirer du plaisir avec de la joie, tout un art. Distance, rime, imperceptible recul, accentuation, mise en forme, en place, en abyme, en lumière, ironie détachée mais critique à l’égard des oripeaux du prétendu «naturel», il est seul capable de faire des heures une journée, de la nourriture un repas, d’une discussion un échange, d’un cliché une photographie, d’un geste un souvenir, du temps qui passe un peu de temps qui reste.

*

De tous les arts c’est certainement l’architecture qui est le plus immédiatement à même de donner du style à l’existence. Je ne pense pas tant aux monuments fameux qu’on va religieusement visiter, ni même à la beauté bien ordonnancée des places, de certains quartiers réservés, de quelques villes dans leur ensemble, qu’à l’architecture comme valeur d’usage, cadre de vie, demeure. Deux années dans la villa Médicis ont été pour moi pleines d’enseignements sur ce point, sur l’efficacité de l’architecture comme instrument de bonheur, ou de forme, si l’on veut, d’expansive dignité de l’instant, structure anoblissante pour le geste, le regard, la parole et le moment.

Mais qui vit dans de l’architecture, en France ? Je veux dire dans des espaces qui témoignent d’un désir d’art, ou d’un instinct historique de la beauté ? Une infime minorité privilégiée, quelques hauts fonctionnaires dans des palais nationaux, quelques hobereaux qui s’accrochent tant bien que mal à leurs châteaux, quelques paysans dans leurs fermes du Périgord ou de la Bresse, peut-être une poignée de résidents de grands ensembles vraiment réussis, s’il y en a. Les Italiens sont plus heureux, dont tous les immeubles s’appellent des palais et moins rarement que chez nous méritent ce nom pompeux, sinon par leur confort du moins par la noblesse de leurs volumes, à Rome, à Florence, dans les centres anciens de trente ou quarante autres villes, par la bravura de leurs escaliers, le dessin délibéré de leurs portes, de leurs fenêtres, de leurs moindres corniches ?

A la plupart d’entres nous, que reste-t-il alors, si nous voulons habiter de l’architecture, serait-ce à titre précaire, mais non pas en touristes, ni dans la masse des spectateurs d’un théâtre, des auditeurs dans une salle de concert, des fidèles dans une cathédrale ou des administrés dans un hôtel de ville, c’est-à-dire toujours en tant que public, autant écrire d’ectoplasme ? Il reste quelques lieux à demi secrets, qui par leur solitude ou leur tranquillité nous invitent à nous y croire chez nous, comme la bibliothèque de l’institut culturel italien, rue de Varenne. Il resterait les cafés, s’ils n’étaient pas trop achalandés et s’ils présentaient un intérêt architectural, ce qui n’est pas si fréquent.

*

On a beaucoup célébré le café Costes, j’aurais tendance à lui préférer le café Beaubourg, plus proche du Centre Pompidou mais paradoxalement plus intime. Christian de Portzamparc en a réalisé tous les aménagements, d’autres artistes ont été mis à contribution pour les sous-verre des tables : voilà donc un endroit où l’on peut profiter de l’architecture, moderne en l’occurrence, et de haute qualité, dans le confort et la libre disposition de son temps. Les garçons sont gentils et, chose plus rare encore, ils sont même polis. L’affamé peut obtenir en vitesse un plat simple et bien apprêté, savoureux, et le soin dont témoigne à l’évidence chaque détail va miraculeusement jusqu’au pain, à mille lieux de la familière baguette élastique et mouillée. Si je notais encore que rien là ne coûte plus cher que dans le premier Lion d’or ou Commerce venu, ou que dans une brasserie parfaitement ordinaire, on me soupçonnerait d’avoir des intérêts dans la maison (magari !)

*

Contre-épreuve : pour une intéressante conférence du Cirer, le cercle d’études roumaines, sur Carol de Hohenzollern et son accession au trône de Roumanie d’après les archives françaises, je suis retourné pour la première fois depuis quinze ans au centre Censier. Les lieux, là, sont aussi parfaitement répugnants qu’ils l’étaient alors, halls, couloirs, salles, toilettes couverts de couches superposées de graffitis dégoulinants, très bien-pensants pour la plupart, et le sol jonché des derniers communiqués ronéotypés, non moins méristants d’inspiration. Je ne crois pas que les universités italiennes elles-mêmes aient un tel air de porcherie, qui ne peut pas ne pas influencer les gestes, à la longue, les mots, les sentiments de qui passe là plusieurs années. Qu’est-ce qu’on peut comprendre de Racine dans cette ambiance, de Chateaubriand ou de Proust ? Qu’est-ce qu’on peut entendre de Mozart quand on s’en échappe, de Schumann ou de Webern ? Non, les grands artistes ni les héros de la civilisation ni les hommes justes et les ennemis du mal n’ont voulu cela, et même si dans ces murs on se bat pour le droit, pour la fraternité et la justice, ces latrines généralisées ne peuvent pas être du côté du bonheur, ni du bien ni de la beauté. (Et il paraît que ce n’est encore rien, comparativement.)


Réagir à ce document.

L’avis des lecteurs