Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus

Documents

Paru dans Centre Georges Pompidou
Date Janvier 1978
Titre Autre Églogue
Auteur Renaud Camus
  Domus Aurea sera de nouveau visible du 20 mai 2004 au 20 mai 2006 au cellier de La Merveille en l'abbaye du Mont-Saint-Michel.
Plus de renseignements sont disponibles sur le site de la région Bretagne.

ANNE ET PATRICK POIRIER

DOMUS AUREA
FASCINATION DES RUINES

6 janvier – 20 février 1978

Centre national d’art
et de culture Georges Pompidou
Musée national d’art moderne

I.S.B.N. : 2-85850-053-3
© Centre Georges Pompidou, Musée national d’art moderne

 

Commissaire : Jean Clair
Assistante : Laure de Buzon-Vallet
Architecte : Jacques Lichnerowicz

Table

page 7

Gilbert Lascault
Autour de la Domus Aurea d’Anne et Patrick Poirier

page 17

Günter Metken
Les Ruines Anticipées

page 27

Danièle Sallenave
Le Découvreur, suivi de fragments inédits du journal de Gottfried-David-Neumitz

page 35

Denis Roche
Dépôt de Savoir et de Technique pour servir ici de Glyphe et de musique

Renaud Camus
Autre Églogue

page 55

A. et P. Poirier
Post-Scriptum

Préambule

L’œuvre d’Anne et Patrick Poirier est à l’image de l’utopie qui circule dans l’art d’aujourd’hui. L’archéologie fascine. Cette œuvre renoue avec la grande tradition de l’imaginaire. Les ruines ne sont plus le symbole ou ce qui demeure d’une civilisation disparue, mais le mirage de la mémoire collective face à un avenir encore sans racines.

Qu’il nous soit permis de remercier ici vivement Renaud Camus, Gilbert Lascault, Güuter Metken, Denis Roche et Danièle Sallenave pour leur amicale participation au catalogue ainsi que Jacques Lichnerowicz et les collaborateurs du Musée national d’art moderne qui ont assuré la difficile présentation de cette exposition.

Notre gratitude va tour particulièrement à Anne et Patrick Poirier qui en ont suivi la réalisation avec un soin vigilant.

Pontus Hullen

Autre églogue
(pour l’éventail d’Anne)

Renaud Camus

L'éventail

« Oui, je me regarde avec frayeur
comme une ruine…
 »
Stéphane Mallarmé, Correspondance

[L’œil a dans son champ toute la scène : le bureau de l’inspecteur Berger, dans l’île de la Cité, à Paris. Sur la patère qui occupe l’angle le plus proche de la porte vitrée ne sont posés qu’un pardessus jaune, à larges revers, en faux poil de chameau, et une écharpe de couleur marron. Les stores vénitiens sont en partie tirés, et la lumière d’une belle après-midi d’été, extraordinairement ensoleillée, est ainsi découpée en de longues bandes étroites, qui courent le long des murs et des casiers où sont rangés, par fiches, les dossiers de toutes les affaires traitées. Sur une grande carte de la capitale, où chaque arrondissement est figuré au moyen d’une teinte différente, sont répartis de petits pions aimantés, qui marquent sans doute chacun le lieu d’un crime, d’un viol, d’un incident quelconque. En face est accrochée une lithographie sous verre, reproduction d’une gravure ancienne, elle-même inspirée, probablement, d’une toile classique, et qui représente, à la manière de Jean Lemaire ou de Pierre Patel, des architectures antiques, abandonnées, qu’assaille une végétation redevenue sauvage : sous un arc à l’équilibre précaire, et dont un grand pin, de ses racines, écarte les pierres branlantes, un jeune pâtre est assis, aux lèvres un pipeau, qui surveille distraitement deux ou trois chèvres ; pourtant le personnage à moitié nu, la jambe gauche tendue en arrière, la jambe droite à moitié ployée, qui court dans le fond de la composition, selon les méandres d’un chemin de sable blanc que commencent à atteindre, vers l’horizon, les premiers rayons du soleil, suggérerait plutôt, autant qu’on en puisse juger à une telle distance de l’original éventuel, d’autres attributions, et par exemple le nom d’Antoine d’Arcy.

L’inspecteur, un cigare allumé à ta bouche, le profil parallèle à la fenêtre est renversé contre le dossier de son fauteuil. Il joue de la main droite avec un coupe-papier. Devant lui, sur sa table de travail, sont disposés, dans un désordre relatif, des feuilles à l’en-tête de divers services de police, français et étrangers, duplicatas, fac-similés, copies garanties conformes, des pages quadrillées où un mot, inscrit dans un tiers de cercle, est lié à une dizaine d’autres, ou davantage, par des lignes divergeantes, en éventail, un stylographe, encore ouvert, orné d’une flèche, un encrier, ouvert également, lui aussi de marque Parker, et une paire de lunettes.

Duane est assis en face de lui, dans un siège bas, large, profond, dont le cuir est passablement élimé. Il est vétu d’un costume croisé noir avec de fines lignes blanches, parallèles.]

— Récapitulons… Tout cela tient à peine debout. Ces explications nébuleuses ne peuvent que vous nuire. Et d’abord : où avez-vous rencontré le professeur Marcus ?
— Pourquoi vous raconterais-je cela encore une fois, puisque de toute façon vous ne croirez que ce que vous voulez croire ?
— Écoutez : je n’ai pas l’intention d’enterrer ce dossier, ni de le laisser en proie aux mites. Ou bien vous me dites tout ce que vous savez, ou bien je vous transfère devant le divisionnaire Pater, de l’autre côté du couloir. Et vous ne ferez pas le pitre avec lui, croyez-moi. A moins d’en pâtir sérieusement.
— Je ne peux que recommencer à vous dire. C’était à Irun. Je revenais d’un petit voyage au pays basque. A la douane, les voitures s’alignaient en de longues files d’attente, régulières, parallèles. J’étais assis au volant de la petite Morgan que vous connaissez, si vous avez feuilleté mes autres rapports. Le buste renversé en arrière, je tenais, au bout d’un bras tendu en avant dans la direction du soleil aveuglant, que j’essayais de me cacher, un livre ouvert que je lisais. Sur la couverture, verte, on ne pouvait voir que deux dauphins voguant en sens inverse, de part et d’autres de belles vagues régulières, parallèles, dans un double encadrement doré. Ils sont, vous le savez, la marque des éditeurs. Et sur le dos n’apparaissait que ceci, A Reader’s Guide to James…, le dernier mot étant illisible, dissimulé par ma main gauche, comme d’ailleurs le nom de l’auteur. Pourtant, ces indications lui ont suffi. De sa propre voiture, une grosse américaine blanche, poussiéreuse, décapotable, où il semblait écouter une symphonie chorégraphique quelconque, avec chœurs, du Ravel, je crois, cette espèce de géant m’a tout à coup adressé la parole :
— Tindall était un de mes confrères, à Columbia. Bien que je ne le cite pas dans ma bibliographie (que celui qui n’a point péché jette l’éternelle vieille première pierre), et à propos de mixing up a mixture, Mingo, minxi, mictum, mingere et toute la lyre, je ne me suis pas gêné pour piocher un peu dans ses petits travaux, indeed a world – as a waiter in the Dolphin Hotel in Dublin called the Dolphin Hotel – pour ma modeste plaquette sur The Theme of Urine in Ulysses : stream of consciousness my ass, I always say, or plutôt my peter, if I dare mention that tired old friend. Ça vous distrairait peut-être, le livre, je veux dire. Vous m’avez l’air d’un garçon très littéraire, je suis sûr que vous écrivez, non ? Donnez-moi votre adresse, je vous le ferai envoyer.
— Nous nous sommes donc découverts l’un et l’autre hommes de lettres, nous avons décidé d’échanger nos ouvrages respectifs, il m’a donné ses coordonnées, comme il disait, avec un plaisir d’étranger aux idiotismes les plus idiots, je devais lui faire passer mon Paysage de ruines avec personnages, mais je lui ai donné seulement mon adresse à Riom, où j’ai une maison à peu près sans toit, je n’y vais jamais, je ne tenais pas à le revoir.
— Et pourtant vous l’avez revu ?
— Tout à fait par hasard, dans une tasse, place Dupleix.
— Une tasse ?
— Un urinoir public : ils ont été presque tous détruits depuis. Il était adossé à la cloison, la jambe gauche tendue en arrière, la jambe droite à demie ployée, et un adolescent blond, la chemise ouverte jusqu’à la taille…
— Oui, oui, j’ai déjà lu tout çà, vous pouvez sauter ce passage, continuez.
— Nous avons pris ensemble un verre au Dauphin, rue Debussy, puis nous avons passé la soirée au bar Orphée.
— Son inversion était donc très claire ?
— C’est plus compliqué que ça. Et puis il avait peur de mots pareils. Il préférait évoquer Uranie, d’autant plus qu’il se piquait d’astronomie, et qu’il avait publié de vagues travaux sur la ceinture d’Orion, et la constellation de la Lyre, ou du Dauphin, je ne sais plus. En tout cas, je tiens à vous dire qu’il n’y a jamais rien eu entre nous.
— Mon œil ! Mais nous reviendrons là-dessus. Quoiqu’il en soit, le sort vous a de nouveau réunis ?
— Oui, à New York, au Toilet. C’est un bar pour…
— Oui, je sais, je sais, passons. Mais vous ne semblez pas avoir une mémoire d’airain, c’est le moins qu’on puisse dire. En fait nous avons de bonnes raisons de penser que l’épisode de New York est antérieur à celui d’Irun.
— De toutes façons, vous ne croirez que ce que vous voulez croire.
— Écoutez, mon vieux, vous n’imaginez pas qu’on vous a fait faire tous ces voyages à l’œil pour quelques éléments tronqués, isolés, qui gisent là dans tous les sens, qu’on peut rattacher à dix autres et à aucuns, et qui sont impossibles à interpréter tels quels, et en plus à dater ? Vous nous avez dit, j’ai ça quelque part : — He was a queen… Pourtant il était marié. Vous avez rencontré sa femme Diana ?
— Oui.
— Comment était-elle ?
— Elle avait sans doute été très belle, avec un port de reine. Mais dans l’espèce de masque noiraud qu’était devenu son visage, sons la voilette, les traces de sa beauté enfuie ne désignaient plus que les injures du temps. Et puis elle était malade, ses reins fonctionnaient à peine, je crois, elle était atteinte de la pierre, elle avait le teint brouillé, et bien entendu lui n’avait plus un sou pour lui faire faire des cures, pour la soigner.
— Il avait pourtant des capitaux ?
— Non, il avait tout perdu au Stock-Exchange, à un moment où Wall St. s’était littéralement effondré.
— Mais c’était seulement une mauvaise passe. Il avait des revenus. Il travaillait, il donnait des cours, il écrivait des articles, non ?
— Rien de suivi. Il était très brouillon. Il partait dans tous les sens à la fois. Il avait abandonné, je crois, ses recherches topographiques sur les itinéraires dans Ulysse, où il avait espéré trouver une nouvelle grille de lecture. Il ne pouvait pas se faire au temps : j’en ai assez, disait-il, de passer mes journées dans les nuages, sans rien voir ! Erin, Erin, île de la lyre et du brouillard, je te renie.
— Il parlait vraiment comme ça ?
— Le naturel n’était pas son fort. Il s’exprimait en français comme un romancier fin-de-siècle, et le livre qu’il citait le plus souvent, c’était Le Voyage d’Urien, dont il connaissait par cœur des passages entiers :
— Qu’importe de savoir comment nous sommes venus ici, et pourquoi chercher à notre présence sur l’Orion de très mystérieux motifs ? Ou encore : Nuit pure, le veilleur a signalé des dauphins. Non, non, il me faut le soleil, à moi, je marche vers lui. Vous connaissez la suite. C’est au voyage d’Ulysse qu’il s’est alors consacré avec une énergie aussi aveugle que gigantesque. La lecture d’un archéologue mort depuis trente ans, et qui lui-même avait pris pour argent comptant une plaisanterie d’insulaire à plusieurs reprises rapportée par Homère, lui mit dans la tête que l’île de son héros n’était pas celle que l’on croyait, et qui déjà portait dans l’antiquité le nom qu’elle porte aujourd’hui, pourtant, mais une autre, plus au nord, qu’un isthme marécageux, coupé d’un étroit canal, relie au continent.
— Vous voyez cette langue de terre — c’est bien ainsi que l’on dit en français, n’est-ce-pas ? — et bien canal ou pas, c’est dans cette langue qu’est l’unique clé de l’énigme.
— Je connais bien ces lieux, et les beaux forts qui les protègent, construits par Venise, ou peut-être par les Turcs, et d’ailleurs toute l’île, une des plus sauvages de ces parages, infiniment davantage que Corfou. Elle s’achève, au sud, après une longue pointe étroite, par un cap blanc, un rocher très élevé, qui signalait pour les Anciens l’entrée du pays des morts, non loin de l’Achéron. Il y a là, au pied d’un petit phare, les ruines éparses d’un temple, peu de choses à vrai dire. Mais Stephen était sûr que quelques fouilles en ce point confirmeraient ses hypothèses : elles n’ont mis au jour, en fait, que quelques éléments tronqués, isolés, qui gisaient parmi les ronces et les broussailles, dans tous les sens, impossibles à interpréter, et encore plus à dater, avec les moyens dont il disposait. Pourtant il faisait le serment d’y passer le temps qu’il faudrait, une vie entière à piocher, s’il le fallait, et à regarder la mer, et les navires qui s’y succèdent, et cette grande île dont le nom m’échappe, ça commence par un C, ou encore, grâce à la lunette d’approche, Ithaque, celle des guides et des cartes, qui avait le don de déchaîner chez lui, chaque fois, une colère folle. Et il parlait sans discontinuer, selon son habitude.
— Or mon vieux Peter, au dernier chapitre, Marion pisse, c’est même tout ce qu’elle fait. D’ailleurs Harnoncourt le souligne à très juste raison, dans l’intervalle de trente-trois ans qui sépare l’Orfeo du Retour d’Ulysse dans sa patrie s’effectue, historiquement et musicalement, je cite, le passage de la Renaissance au Baroque.
— Le monde, le réel si vous voulez, était pour lui un immense tissu dont l’histoire, la géographie, l’étymologie, les farces de la langue, l’érudition la plus folle et la masse des livres n’en finissaient pas de filer les mailles, une tapisserie sans cesse remise sur le métier dont il fallait à chaque instant vérifier et resserrer les points, crainte de partir en pièces avec elle, et que la moindre déchirure de ce réseau sans origine ni fin n’ouvre en soi-même une faille, sans nom ni sans fond. Et ce qui paraissait caprice, sautes d’humeur, incapacité de se fixer n’était que le signe de cette cohérence échevelée et précaire.
— Ah, je vous en prie, nous nous passerons de vos commentaires, de vos analyses psychologiques et de vos envolées lyriques. Tenez-vous en aux faits, et pertinents, si possible. Je sais ce que vous vous dites : multiplions les pistes, il se noiera dans cet éventail. Mais j’ai plus d’une corde à mon arc. N’oubliez pas que depuis beau temps nos collègues hellènes et nous-mêmes, je ne parle pas de l’Interpol, nous vous avions à l’œil.
— Ainsi l’île blanche et son rocher sont le lieu de bien d’autres légendes, aux variantes innombrables, et passablement contradictoires. La plus illustre, dont Ménandre, après beaucoup d’autres, s’est fait l’interprète dans sa Leucadia, a pour héroïne la dixième muse, qui de là se serait abîmée dans les flots. Mais on dit aussi que c’est faux. Feu Edith Mora, dans l’ouvrage qu’elle a publié aux Editions Flammarion, en 1966, ne rejette pas l’hypothèse d’une telle mort, et elle renvoie d’ailleurs, pour les résonnances mythologiques de ce thème, au livre de A. Jeanmaire, Couroï et Courètes, le saut dans la mer, Bibliothèque Universitaire, Lille, 1939. En revanche, la localisation de l’acte lui semble aventurée, et surtout le motif généralement avancé pour l’expliquer, l’amour consumant de Sappho pour un beau marin au nom de lumière, comme elle dit. Ce nom n’est pour elle, d’ailleurs, que le doublet d’un autre : celui, plus illustre, du malheureux conducteur du char du soleil. « Mais ici la fable (une fois de plus) se divise, écrit-elle, en une étrange et très significative bifurcation » (p. 81). Et dans ce réseau inextricable de mythes où les Héroïdes et Carcopino se rencontrent sur la Pierre Blanche à l’ombre unique d’un lotos, l’arbre de l’oubli, Markus allait s’engager avec passion, tout feu tout flamme à son ordinaire. Sappho dès lors l’occupait seule. Et faisant preuve encore de cette fascination pour les lieux et leurs hypothétiques rapports aux œuvres qui semble l’avoir marqué tout au long de ses étranges et fragmentaires travaux, fidèle d’autre part à cette espèce de marche vers l’Orient qui parait avoir constitué une des règles d’une existence à première vue si déréglée, il fit à l’envers le voyage qui avait mené à sa fin, peut-être, l’amante et le poète. C’est ainsi qu’il débarqua dans l’île du dauphin, l’héritière de la lyre d’Orphée, la Mère des jeux latins, et du roman, puisque c’est la patrie de Longus et qu’il y situe l’action de…
— Et Diane, de quel œil suivait-elle tout cela ?
— Je ne sais pas. Elle était toujours un peu dans la lune.
— Toujours est-il que vous rencontrez une fois de plus le professeur, cette fois-ci sur le port, à Mytilène, et bien entendu c’est une fois de plus par hasard ?
— Absolument.
— Que faisiez-vous dans l’île ?
— J’étais venu y travailler en paix à mon roman, Paysage de ruines avec personnages. Toutefois, je n’habitais pas la capitale, mais Mithymna, tout à fait au nord, en face de la côte turque. C’est un pittoresque village, construit en grande partie avec les pierres d’une forteresse dont ne subsistent plus que les murailles extérieures, vides désormais. J’étais installé là, à l’hôtel Delphinia, sur la baie de Pétra, et je ne venais en ville que de temps en temps, pour faire quelques achats, voir un film, ou marcher entre des vestiges divers de tous les styles et de toutes les époques, qui gisent mélangés parmi les ronces et les broussailles, dans tous les sens, sur le vaste plateau auquel servent d’enceinte les murs gigantesques, préservés eux aussi, du kastro édifié, à l’Est, par les Gênais.
— Donc, pendant l’un de ces courts séjours, vous croisez Markos sur le quai, près de la statue de Sappho. Dans quel état était-il ?
— Il avait beaucoup changé, vieilli, ses traits s’étaient altérés, il se plaignait de sa vue, et aussi de douleurs aux pieds, qui effectivement étaient très enflés, ses sandales trop lâches n’en cachaient rien.
— Qu’avez-vous fait avec lui ?
— Il m’a entraîné vers l’un de ces immenses cafés, caverneux et profonds, qui donnent d’un côté sur le port, et de l’autre sur la principale rue commerçante, qui lui est parallèle.
— De quoi avez-vous parlé ?
— De ses travaux, comme d’habitude. Sa curiosité semblait s’être détournée déjà de la muse qui l’avait attiré sur ces bords. Il avait divers projets de monographies, c’était un mot qu’il aimait. Il se prétendait en mesure, par exemple, de jeter une lumière nouvelle sur le bel aqueduc romain de Maria, qui intrigue depuis longtemps les archéologues. Il voulait écrire une vie de Théophile, le peintre local, dans sa jeunesse garçon de course du portier du consulat, à Izmir, mort à deux pas, rue Ithakis, et dont on peut voir les œuvres au petit musée de Varia : un grand poète national, prix Nobel par-dessus le marché, a dit de lui qu’il « nous avait donné un œil nouveau ». Surtout, il s’intéressait à Irène, l’impératrice d’Orient. Comme vous le savez, sans aucun doute, elle a fini ses jours dans l’île, en exil pour avoir voulu tisser des liens par trop excentriques avec les Carolingiens. Épouse de l’empereur Léon, devenue régente à sa mort, elle se para des titres masculins de son fils, et elle lui fit crever les yeux, ce qui entraîna, dit-on, la disparition du soleil, dix-huit jours durant. L’église orthodoxe ne l’honore pas moins comme une sainte, pour son zèle en faveur des images. Elle lui paraissait le sujet rêvé d’un petit livre, qu’il voyait déjà, relié de plein cuir, à la vitrine de son libraire favori, Honoré Champion, sur le quai Malaquais. Toutefois, il est à peu près certain qu’il n’aurait pas mené le projet à son terme. Il était, comment dirais-je ?… voué à l’inachevé. D’ailleurs il songeait déjà à autre chose.
— Vous voulez parler de l’impératrice Eudoxie ?
— Laquelle ? Il y a deux impératrices d’Orient à avoir porté ce nom-là.
— Il ne s’agit pas ici de l’épouse d’Arcadius, mais de celle de Théodose, qui s’appelait d’abord Athénaïs, avant sa conversion, et qui fut l’élève d’Orion.
— L’élève d’Orion ?
— Pas le géant aveugle, bien sûr, qu’il soit né de l’urine ou fils du dieu des mers comme le veut le Larousse, non, non, Orion le lexicographe, celui qui eut une école à Césarée.
— Quel rapport avec l’affaire ?
— Ne faut-il pas soupçonner tout, et tout le monde ? Nous avons si peu d’indices. Ou bien trop. Ce qui d’ailleurs revient au même. L’impératrice Eudoxie, puisque vous prétendez n’être au courant de rien, était de ces pieux chrétiens convertis qui désiraient sauvegarder, parmi les ruines de la culture païenne, ce qui pouvait l’être. Renouant donc avec la tradition déjà ancienne des centons, elle composa une vie du Christ en juxtaposant des passages d’Homère… Mais à quelle autre lubie de votre impalpable ami alliez-vous faire allusion, lorsque je vous ai coupé ?
— Voici : le déchiffrement et la lecture des Inscriptions de l’Orkhon tels que les a brillamment effectués Thomsen, en 1893, lui paraissaient pourtant receler quelques lacunes. Il ne croyait pas que le runiforme soit une adaptation à la langue turque de l’alphabet des Parthes Arsacides. Bien mieux, ou plutôt bien pire, car c’est là qu’apparaissait clairement, hélas, le délabrement croissant de son esprit, il n’écartait pas tout à fait ce que suggère l’étymologie, mais qui est rejeté de toutes parts, un rapport possible avec les runes. Et malgré sa connaissance sommaire, m’a-t-il semblé, du Guthark, il avait décidé de passer en Turquie. Les relations entre les deux pays étant coupées, le voyage, par avion, demandait un immense détour, et une escale à Sofia. Aussi était-il engagé, d’après ce que j’ai cru comprendre, dans de sombres transactions avec des passeurs clandestins, qui voulaient les yeux de la tête, évidemment, à cause du danger représenté par les mines de toutes espèces dont les plages étaient parsemées.
— Vos ruses sont cousues de fil blanc. Dites-moi plutôt ce que vous avez fait lorsque vous avez quitté le café.
— Nous sommes allés à l’Arion, le cinéma qui est un peu en retrait, vers le bout du quai, sur la petite place où tourne sans cesse la branlante noria des autocars vénérables, jaunes et gris, qui sillonnent l’île dans tous les sens. On y donnait un de ces films américains qu’il adorait, avec Steve Reeves : celui-ci sur les aventures d’Ulysse.
— Cependant, il est sorti bien avant la fin de la projection. Vers quelle heure ?
— Je ne sais pas, mais ce doit être facile à retrouver. C’était le moment où le héros et ses douze compagnons sont enfermés dans la caverne de Polyphème. Le fils du dieu des mers en écartèle deux, et les mange. Puis il s’endort, ivre du vin de Maron. Ulysse et les survivants alors lui enfoncent leur pieu dans l’œil. Le géant aveuglé crie à tue-tête : – Nobody is killing me ! Nobody is killing me ! Makos m’a dit qu’il devait aller aux toilettes.
— Et il n’est pas revenu ?
— Non.
— Ça ne vous a pas autrement étonné ?
— Non, un peu, mais après tout…
— Oui, je vois, il y avait des précédents. Et le soir même, toujours à bord de la petite Dyane que vous aviez louée, vous avez regagné le Delphinia, et vous vous êtes replongé dans votre Personnages en ruines avec paysage.
— Paysage de…
— Or le fait est que trois jours plus tard la tête tranchée de votre ami était tirée par les cheveux d’une faille dans le rocher, sur le rivage désert, près des ruines de l’acropole d’Artissa, ou d’Antissa — pourquoi tous les trous de cette île doivent avoir deux ou trois noms au lieu d’un, sans compter les différences de transcriptions, ça me dépasse. Enfin… Du reste du corps, les femmes du pays, interrogées, n’avaient pas vu la moindre trace, et la seule qui ait voulu parler avait l’air d’une possédée. Selon les méandres de son délire, si le professeur avait été mis en pièces, c’est qu’il l’avait bien cherché. Évidemment, vous ne savez rien de ce qu’il avait pu faire entre votre dernière rencontre et sa mort ?
— Non. Nous étions, je vous le répète, beaucoup moins liés que vous ne semblez l’imaginer.
— Je n’imagine rien. Oh, je ne vais pas jusqu’à dire, comme Pater, que vous étiez « sa femme ». Mais vous représentiez pour lui quelque chose comme son fils, son dauphin, disons. Enfin certainement il y avait là d’autres liens que ceux dont vous faite, état, ça crève les yeux. Comment expliqueriez-vous si ce n’était pas le cas, qu’il ait exprimé le désir, dans une note retrouvée parmi ses papiers, que vous soit remise l’urne où seraient recueillies ses cendres, et que vous alliez les disséminer, un jour de bon vent, sur les ruines de Troie ?
— Je n’en ai pas la moindre idée.
— Récapitulons… Tout cela tient à peine debout, et ces explications nébuleuses ne peuvent que vous nuire…


Réagir à ce document.