Photo © Renaud Camus
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Paru dans Le Matin
Date 10/12/1987
Titre Extraits du temps
Auteur Renaud Camus

Loïc Le Groumellec, dont on peut voir les travaux récents chez Yvon Lambert, descend vaguement de Monet, le Monet des « séries », surtout celle des Meules, et plus nettement de Malevitch, comme paraît le proclamer la première toile qu’on rencontre dans l’exposition, grande croix blanche sur fond blanc. La plupart des autres tableaux ne montrent que d’énormes menhirs occupant presque tout l’espace, frappés ou bien entés de croix qui, de même, sans cesse grossissant, finissent par s’arroger dans son entier la superficie disponible.

La palette est plus réduite encore que celle de Morandi, ce ne sont que variations blanches ou d’un gris peu amène, avec quelques touches de noir. Faut-il s’intéresser plutôt à la matière, au grain de la toile comme chez Ryman, et comme le travail antérieur de l’artiste le donnerait à penser ? Mais la pâte évoque maintenant la couverture sucrée de certains gâteaux de boulangerie. Rien n’est plus désolant pour l’âme que cette peinture blafarde et vernissée. Du moins dégage-t-elle un certain mystère, serait-ce seulement, quant aux intentions de son auteur.

On ne peut certes en dire autant des sculptures animalières des Lalanne, qui bizarrement paissent désormais dans la galerie Templon. Elles sont supportées ces temps-ci par de gros socles parallélépipédiques, qui volontiers s’ernberlificotent en présentoirs de bijouterie, font partie de la « pièce », et produisent l’effet de guillemets pathétiques, chargés de « distancier » l’art le plus vulgairement décoratif en tâchant de l’inscrire, par la magie ratatinés d’un « deuxième degré » prétendu, dans une mouvance pseudo-minimaliste sournoisement ninivienne qui puisse tant soit peu moderniser les jolis hippopotames, et raffermir idéologiquement la carapace avachie des rhinocéros de jardinets. Vaine entreprise, on l’entrevoit.

A quelques exceptions près, reconnaître avec certitude le génie, ou seulement le grand talent, dans le moment même qu’ils s’exercent, c’est une impossible gageure ; tout juste si nous avons le loisir de leur réserver une chance, et de ménager l’avenir, face à tels ouvrages, irritants parfois, mais qui par certains côtés nous échappent et dont nous ne saurions prétendre maîtriser tous les signes.

Mille fois moins rares, hélas, sont les productions de l’esprit, ou de la main, que nous appréhendons sans aucun mal en leur morne et prévisible totalité, et dont nous ne pouvons que trop facilement nous persuader qu’elles ne sont rien. Le Groumellec ne me donne pas de bien vives satisfactions, je comprends mal ce qu’il veut faire, mais je veux bien envisager que la faute soit la mienne, de mon intelligence ou de mon œil ; j’ai bien peur en revanche que la cause, pour les Lalanne, soit entendue (ce qui devrait leur laisser beaucoup de beaux jours).

***

Jean d’Ormesson, François Nourissier, Pierre-Jean Rémy, Patrick Grainville, d’autres encore, probablement, couvrent d’éloges exaltés le roman de Jean -Marie Rouart, Le Cavalier blessé. Je ne suis pas sûr que le mot sublime n’ait pas été prononcé d’un côté ou de l’autre. Rouart est un gentil garçon bien élevé, « distingué » comme on dit encore dans la bourgeoisie de nos belles provinces, et raisonnablement cultivé sans doute. J’ai dû lire jadis son Avant-gueire, parce que nous passions ensemble à Apostrophes, lui et moi.

Il doit bien y avoir encore cinq cents personnes en France, tout de même, mille peut-être, qui sont capables de feuilleter trois minutes ce livre-là et de se rendre compte avec la plus absolue certitude que cette phrase d’écolier ancienne manière, ce ton, cette forme de récit n’ont avec ce qu’on appelait jadis la littérature que les rapports les plus lointains, if any. Le Cavalier blessé, à cet égard, montre d’ailleurs un net progrès. C’est un petit roman qu’on lit sans déplaisir, avec un certain entrain, même, si l’on a le goût de l’Histoire, de l’Empire et des feuilletons télévisés « en costume », qui sont d’un niveau tout à fait comparable, esthétiquement. Mais si écrire ce n’est plus que ça…

Jean-Marie Rouart est directeur du Figaro littéraire à moitié ressuscité, il est critique lui-même et il est membre du jury d’un prix, en l’occurrence l’Interallié. Le public sait-il bien qu’un homme dans une telle position est assuré de ne rencontrer partout, dans la presse écrite ou parlée, pour ses ouvrages, que des louanges ? François Nourissier qui l’encense, outre qu’il appartient à la même maison d’édition et au même empire journalistique, a des titres tout à fait analogues. L’éloge dithyrambique tourne de la sorte entre une vingtaine de personnes, écrivains et journalistes à la fois, pour la plupart, qui se voient constamment, se détestent éventuellement, mais se garderaient bien d’en témoigner dans leurs articles, crainte d’enrayer l’harmonieuse circulation de la rhubarbe et du séné, ou, si l’on préfère, les mécanismes onctueux de l’ascenseur.

Ainsi s’est constituée en France une sorte de littérature officielle, la seule visible à la petite semaine, qui n’a pas grand-chose à envier aux plus belles réussites en la matière des Etats totalitaires. Occupant pour ainsi dire tout l’espace, juge et partie, elle fait un formidable écran entre tout ce qui pourrait bousculer son académisme confortable et rémunérateur et le public virtuel d’un art un peu moins ronronnant. Et ce n’est pas parce que les instruments de son pouvoir, qu’on sache, sont purement médiatiques, et donc économiques, qu’il faut croire que son règne soit beaucoup plus doux qu’une censure nomenklaturesque classique, qui s’affiche pour ce qu’elle est. C’est bien par la terreur que se maintient en place la littérature officielle française. Un écrivain qui la dénonce, comme il arrive de temps en temps, il est admis de longue date que ce ne peut être qu’un malheureux paranoïaque en pleine crise ; il faut bien que ce soit en tout cas un pauvre inconscient suicidaire, car toucher au système, prétendre en exposer la corruption, le cynisme ou les ridicules, c’est s’assurer le goulag d’un rigoureux silence, autrement dit l’inexistence, au moins professionnelle.


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