Photo © Renaud Camus
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Paru dans Le Matin
Date 17/12/1987
Titre Extraits du temps
Auteur Renaud Camus

«  Néron prospère encore, mais Tacite est déjà dans l’empire. » L’œuvre de Donald Judd, telle qu’on peut la voir grâce à l’ARC au musée d’Art moderne de la Ville, suffit, par la rigueur tranquille de ses partis, à renvoyer dans les limbes du gracieux dérivatif, de l’affreux qui bégaie, du complaisant racoleur et du que-c’est-pas-la-peine une part considérable de ce que la routine galérienne depuis des années nous soumet.

Il est d’autant plus fâcheux que cette importante rétrospective, et bien qu’à « l’accrochage » Judd lui-même ait mis la main, ne bénéficie pas d’un mode meilleur d’exposition : les plafonds bas sont ouverts sur des lacis de poutrelles et de conduits, le sol est jonché d’une profusion de petites rondelles dorées qui devaient servir jadis à varier l’agencement des cimaises, même les prises électriques, dans les cloisons, se mettent de la partie pour parasiter l’un des discours plastiques les plus méticuleux qui soient, pour en narguer les rythmes congrus, en brouiller les aphoristiques propositions, en singer la syntaxe implacable.

C’est comme si dans tel poème spacieusement à l’éloge du moins aboli des hasards, quelque prote fafnérien, infernal travailleur du Livre, mandaté par la maffia parnassienne des casinos, s’était ingénié à jeter, histoire de piper encore un coup les dés, un semis de virgules fallacieuses, aggravées de parenthèses crocs-en-jambe.

Dommage, dommage : car le superbe travail qu’accomplissent à l’ARC Suzanne Page et Béatrice Parent, qui ont rendu la vie au musée de l’avenue du Président-Wilson en lui faisant assumer, par un effort solitaire, courageux et tenace, le rôle de défricheur dont Beaubourg semblait ne pas trop se soucier, mériterait de se donner à voir dans de plus amènes mises en pages.

Quant à la qualité d’un accrochage, cette fois-ci, c’est bien à Beaubourg qu’il convient de décerner la palme, pour la perfection rare dont témoigne, à force de goût, de précision muséographique, d’intelligence dans les suggestions, les rapprochements, l’exposition Fontana.

Le propos n’est bien sûr pas comparable, ni certes les moyens mis en œuvre. Mais une telle qualité professionnelle autant qu’esthétique mérite bien d’être saluée. Qu’en bénéficie Fontana n’est que justice, qu’il rend bien : plus complexe, lorsqu’on suit, comme la chance nous en est précisément offerte, son évolution, que sa seule période « classique » (majestueusement présentée) ne le laissait à penser ; moins tough, plus ficelle peut-être, j’aimerais mieux dire plus subtil, plus ludique, plus feuilleté dans ses enjeux, un peu comme De Chirico, si je puis risquer, sans avoir la place de m’expliquer, ce parallèle audacieux.

Judd est l’artiste tough par excellence, c’est-à-dire rigoureux, dogmatique, obstiné, sans concession, pur et dur. Le tough, d’un mot, c’est le règne du signifiant. J’ai tendance pour ma part à m’écarter discrètement de cet idéal qui, poussé trop avant, risque de produire des ouvrages sans humour, non stratifiés, puritains, et dont le corps est absent. Mondrian est tough, Webern est tough, Robert Morris ou Mel Bochner sont incontestablement tough, Sol Le Witt aussi, Boulez aussi, Guyotat non moins, ou Piero della Francesca. Le corps manque-t-il chez Webern, cependant, dans Bivouac, dans l’Histoire de la Croix ? Robbe-Grillet est nettement plus  tough  que Claude Simon, quoiqu’il ait davantage d’humour. Proust n’est absolument pas tough, Twombly non plus. Quant à Mallarmé, la question reste ouverte.

Il faut nécessairement passer par le tough, sans quoi l’on ne peut avoir que des œuvres flasques, bavardes, sans résistance au temps, incapables de se constituer en signes ; mais il convient aussi d’en revenir : de le dépasser sans le répudier. Et l’on ne peut confondre l’en-deça et l’au-delà, les artistes qui n’ont aucune idée de la rigueur et ceux qui, se l’étant imposée, et justement parce qu’ils l’ont beaucoup pratiquée, peuvent la relâcher, revenir à ce qu’il leur avait fallu renoncer, récupérer l’héritage.

Le tough, en soi, est toujours une déclaration de guerre au sens, au sens commun, au stéréotype, à l’idéologie, au plaisir immédiat, au passé culturel. Mais cette guerre n’a d’intérêt que si la suit une réconciliation, une synthèse si l’on veut, une intégration.

M’a beaucoup frappé cette semaine une émission du Panorama de France-Culture, d’ailleurs passionnante, comme souvent, où semblait s’exprimer une sorte de consensus admiratif à l’égard de Cremonini, de la part de critiques dont certains, tel Marcelin Pleynet, ont eu pourtant la réputation d’une draconienne fermeté de jugement, voire d’une terroriste intransigeance.

Seul Pierre Cabanne semblait un peu réservé, voulant bien que Cremonini soit un bon peintre, mais tout de même pas un grand peintre. Ouf ! Mais cette restriction suffisait à mettre en fureur DoraValier.

Il s’agissait d’ailleurs d’un ouvrage sur Cremonini qu’avaient gratifié de leur hommage des personnages aussi considérables qu’Althusser, Eco, Moravia, Calvino. Personne parmi cet aréopage ne passe il est vrai pour doté d’un regard sur l’art particulièrement aiguisé. Mais tout de même ! Ital Calvin, faire l’éloge du Crémonin ! On a les Léonard qu’on peut…

Celui-ci se situe pour moi, soyons franc, une fois n’est pas coutume, en deçà de la discussion possible. Comme il est à mes yeux au cœur de ce que j’appelle l’obscène, l’écœurant excès de sens (d’où l’empressement des écrivains et philosophes à s’en saisir, probablement), la poésie comme vitrine, le silence comme fanfare, la litote comme emphase, l’enfance comme représentation, le mystère comme exhibition, j’éprouve à en parler une véritable gêne. Passons.

Il est curieux de remarquer que l’institution, en France, totalement investie par le « non tough », le « commercial de qualité ( ?) », le « ventre mou » dans le domaine littéraire (les prix, les jurys, la presse, la télévision), leur demeure presque totalement fermée, sur le plan national, tout au moins, dans le domaine des arts plastiques.

Le Centre Pompidou, par exemple, n’expose ni Bernard Buffet, ni Michel Ciry, ni Kuper, ni Cremonini, qui ont bien assez l’occasion de montrer ailleurs ce qu’ils font. Giusto. Mais voilà-t-y pas que s’annonce à Beaubourg une exposition rétrospective de Lucian Freud. Good God ! Pourquoi pas Leonor Fini ?


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