Photo © Renaud Camus
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Paru dans Le Matin
Date 24/12/1987
Titre Extraits du temps
Auteur Renaud Camus

Le livre d’Alain Finkielkraut, la Défaite de la pensée, n’a pas manqué de susciter dès sa publication, au printemps dernier, d’intenses controverses, en même temps qu’il rencontrait, auprès d’un public étonnamment large, un très net succès, qui ne laisse pas d’être un peu paradoxal : car si la pensée se trouve aussi défaite que veut bien le dire l’auteur – et ce n’est pas moi qui le contredirai –, il est un peu curieux que veuille se lamenter avec lui, sur l’exposé de cette déroute, un peuple si nombreux, où doit bien figurer, serait-ce sans le savoir, en fantassin perdu dans la bataille, maint artisan de la victoire adverse.

L’ouvrage, cependant, ne couvre pas un champ aussi large que pourrait le donner à supposer son titre. Il se contente longtemps de narrer, bien entendu pour les déplorer, les étapes de l’effondrement d’une culture aux ambitions globales, universelles, et qui prenait l’homme en général pour mesure, son esprit pour terrain, sa liberté pour fin : elle se serait vu substituer peu à peu, depuis l’époque des Lumières, et par un vaste et tortueux courant de pensée dont Finkielkraut aperçoit la source en Herder et le large estuaire du côté de Fanon, de Lévi-Strauss et de « la philosophie de la décolonisation », un fourmillement de cultures éclatées, ethniques, nationales, chacune proclamant son égalité par rapport à toutes les autres et donc son indépendance à l’égard de la Raison universelle, dès lors récusée comme impérialiste.

C’est seulement dans les dernières pages de son livre, celles qui devraient entre toutes offrir matière à la polémique, que Finkielkraut envisage les conséquences pour nous de cette conception qu’il dit victorieuse de la culture, réduite au statut d’identité culturelle, c’est-à-dire d’assez piteuse mixture de traditions ancestrales, de préjugés et de mode de vie. Le refus de classer, de privilégier, de hiérarchiser, ne s’exerce pas seulement entre les différentes cultures, mais à l’intérieur de chacune. En conséquence, selon la formule qu’on a beaucoup citée, « une paire de bottes vaut Shakespeare ». L’auteur ne va pas plus avant, ce n’était pas son propos.

Il indique seulement quelques pistes, dont certaines n’étaient pas inconnues : « La logique de la consommation détruit la culture (…) Il ne s’agit plus de constituer les hommes en sujets autonomes, il s’agit de satisfaire leurs envies immédiates, de les divertir au moindre coût. » Entrer dans les détails des divers processus de nivellement culturel qui sont à l’œuvre parmi nous devra faire l’objet d’un autre livre, que Finkielkraut écrira peut-être, ou quelqu’un d’autre. Il faudra bien qu’il soit alors question, par exemple, de l’adaptation de l’offre à la demande, conformément à la logique du profit.

Combien de langages, de façons de s’exprimer, de tournures, de mots tout simplement, ont-ils été exclus de la presse et des médias en général, depuis vingt ans ? On a longuement parlé du prétendu terrorisme théorique de la période structuraliste ou scripturaliste des années soixante et soixante-dix (qui pourrait bien apparaître bientôt comme le dernier grand moment, éblouissant d’intelligence, de la pensée française) ; mais quid du terrorisme mou, bien plus redoutable, parce qu’il censure effectivement, qui prétend ajuster tous les discours à ce que demandent, ou sont censés demander, les destinataires, lecteurs ou téléspectateurs ?

Ceci « ne sera pas compris ». Pour cela, « il n’y a pas de public ». Mais délivrer du pleinement compréhensible, c’est livrer du déjà-pensé, du déjà-ressenti, du déjà-dit. Et viser un public déjà constitué, c’est se promettre de radoter.

Jean Guitton racontait récemment, dans une chronique du Figaro, qu’une servante de sa grand-mère (mettons ; je n’ai plus le texte sous les yeux) disait d’un nouveau curé : « II parle moins bien que l’autre ; j’ai compris tout ce qu’il disait. » Or ce qu’on peut dire de Dieu, de la littérature aussi bien. Elle commence où s’égare le sens, même quand le texte est clair ; où la signification se met à jouer, se dédouble, à tout le moins, se dérobe peut-être. Selon l’expression célèbre, elle est, toujours comme Dieu, ce que n’épuise pas le message. Mais le message désormais s’épuise lui-même, dans son obsessionnel souci d’être bien un message, c’est-à-dire d’être bien reçu Cinq sur cinq.

L’œil que gardent les uns sur les ventes, pour les autres, c’est sur les sondages, qui ne sont que des promesses de vente, ou plutôt d’achat. Dans l’espèce de démocratie directe (et maintenant immédiate) où nous ont menés la télévision et les sondages, des excentriques culturels comme un Clemenceau ou comme un Blum, des gens qui avaient non seulement du goût mais un goût, n’auraient plus aucune chance. La pitoyable, parce que prudente, demande d’amour que tend à constituer maintenant chaque « prestation » d’un homme politique conduit à un affadissement sans cesse croissant des opinions, des formulations, c’est-à-dire des personnalités modelées par le marché. « Qu’est-ce que vous pensez de Napoléon, comme communicateur ? – Oh c’est le premier grand communicateur, c’est évident. » Evident.

Il est des situations culturelles, des moments de civilisation, tel celui dont nous sommes menacés, qui, sauf miracle, par définition plutôt rare, ne peuvent pas produire de grands hommes, des génies, de grands artistes. De la Roumanie d’aujourd’hui on peut difficilement attendre un Twombly, ni du Portugal, hélas, un Nono (à moins que ces malheureux ne s’expatrient très vite).

Pour sympathique qu’elle soit, l’exposition « Modernidade », sur l’art brésilien du XXe siècle, découvre parfaitement ce mélancolique état de choses. Tout cet art est beaucoup trop informé de ce qui se passe en Europe, et maintenant aux Etats-Unis, pour n’en donner pas de lointains échos affaiblis ; mais il n’appréhende pas avec une profondeur suffisante les enjeux de ce qui fut la modernité, justement pour apporter sa contribution au débat sur un pied d’égalité.


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