Photo © Renaud Camus
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Paru dans Le Matin
Date 31/12/1987
Titre Extraits du temps
Auteur Renaud Camus

Le nouveau musée d’Art moderne de Saint-Etienne, quel rôle va-t-il jouer  ? Montrera-t-il de l’art actuel ? C’est probable. Lorsqu’au printemps sa collection permanente, que se partagent provisoirement Villeurbanne et Lyon, s’étalera sur ses belles cimaises neuves, quel espace lui restera-t-il pour de vastes expositions comme celle qu’il propose actuellement, L’Art en Europe, les années décisives, 1945-1953 ? Comment saura-t-il concilier ces trois activités, donner à voir l’acquis, organiser de grandes rétrospectives, présenter les travaux en cours ? Je n’en sais rien. Mais l’on peut faire confiance à Bernard Ceysson, aujourd’hui directeur des musées de la Ville, et à Jacques Beauffet, le jeune conservateur, pour s’acquitter au mieux de ces tâches concurrentes et complémentaires. Ce qui est certain, c’est qu’ils disposent désormais, grâce bien sûr au prodigieux labeur entrepris dès 1947 par l’ancien directeur Maurice Allemand, grâce au soutien exceptionnellement éclairé de la ville et de la région, et grâce à l’architecte Didier Guichard, d’un magnifique instrument d’action, de bonheur et de rayonnement.

Dans ces propositions-là, on ne peut plus parler de décentralisation, ce qui serait faire encore référence à un centre quitté, dépossédé peut-être, quand c’est bel et bien un centre nouveau qui se crée, et qui pourra traiter de pair à compagnon avec Eindhoven, Rivoli, Cologne ou Paris.

On conçoit dès lors que ses promoteurs n’aient pas souhaité s’établir au cœur de leur cité, quel que soit le rôle urbanistique majeur qu’on aurait pu, dans ce cas, lui faire jouer. Ce n’est pas au trafic des piétons qu’il appartient, c’est à celui des voyageurs. Généreux, les Stéphanois l’offrent à l’Europe. Il s’élève près d’un nœud d’autoroutes, ménageant aux automobilistes, au moins, un accès facile, qu’il ne reste qu’à signaliser au mieux.

En terrasses ascendantes, de belles pelouses ingénieusement propices à servir même de parking sans en pâtir, semble-t-il, l’isolent de banlieues passablement ingrates, à la mode du cru, qu’on apprend peut-être à aimer. Le très vaste vestibule qui constitue le morceau de bravoure architectural du bâtiment garde, outre qu’il n’est séparé des gazons que par des panneaux vitrés, certains caractères d’un espace ouvert, en particulier un dallage de pavés, plus évocateur d’une place publique que d’un salon.

D’assez majestueux décrochements symétriques des cloisons, à gauche et à droite, un passage suspendu qui les relie, la hauteur des couvrements, l’ampleur des volumes, contribuent à une impression d’agora dûment monumentale où perd beaucoup de sa pertinence un scrupuleux départ du dedans d’avec le dehors. Dans les salles mêmes, les plafonds sont ouverts sur la charpente et sur la tuyauterie, mais comme tous ces réseaux ne se déploient que très haut, ce n’est pas gênant.

Leur exposition à l’œil, de toute façon, n’est que provisoire, paraît-il. Au niveau naturel du regard, toutes les perspectives sont nobles sans grandiloquence, aérées sans relâchement, libérales mais structurées. Et puis cette impeccable propreté des choses et des lieux neufs. Cette amabilité des enthousiasmes vierges, cette harmonieuse nuances feutrée des institutions à leurs débuts…

L’inaugurale exposition, superbement accrochée, est donc présentée dans les meilleures conditions concevables, et elle est rayonnante, quels que soient les sentiments que l’on porte à l’art de l’époque envisagée, l’immédiat après-guerre. Elle est l’occasion rare, justement, de clarifier bien des choses, de remettre en cause bien des opinions, de réviser bien des a priori.

C’est du moins la sensation qu’on éprouve quand on parcourt les différentes salles, glissant du somptueux Atelier au mimosa de Bonard, qui marque à la fois l’étincelante ouverture et le dernier éclat d’une époque qui s’éloigne, vers les Balthus, les Morandi, les beaux Wols, les Giacometti, Bacon, Atlan, Sutherland, Ubac, de Staël, je ne puis, faute de place, que jeter des noms presque au hasard. Et puis le temps passant, le charme neuf s’estompant, la séduction de la présence agissant moins, on en revient à ses convictions anciennes, qu’on retrouve ébranlées, mais non pas effondrées.

Quelle est au fond la question, un peu vulgaire, certes, un peu bêta, mais insistante, inévitable, qui est dans tous les esprits, sinon celle du rapport de cet art avec l’art américain des mêmes années ? Un grand bouleversement s’est-il alors opéré, le flambeau a-t-il oui ou non été transmis, est-ce outre-Atlantique que s’est transportée, pour une génération ou pour « toujours », la grande histoire ?

C’est bien ce qu’a prétendu longtemps, avec plus ou moins de fracasselon les tempéraments, la vérité officielle du défunt modernisme. Pour ceux qui peu ou prou ont ratifié ce dogme, et j’en suis, et la plupart des grandes collections d’art contemporain, même européennes, avec moi, est-il temps de le renier ?

En tant que dogme, certainement : après tout c’est leur destin. Passer avec armes et bagages à l’inverse conviction, cependant, serait témoigner qu’on n’a rien appris. Pour affiner toujours les perceptions et les jugements, il faudrait sur la période des confrontations dont on ne peut que rêver, malgré « Paris-New York », et qui permettaient de voir en même temps, ou presque, ce que faisaient dans ces années-là un Pollock, bien sûr, un Gorky, un De Kooning, un Rothko, un Newman, un Clyfford Still, un Tobey, les Hofmann, Motherwell, Frankenthaler, O’Keefe, Albers, et déjà, presque, à défaut de Warhol, les trois amis, Johns, Rauschenberg et Twombly. Wols peut-il tenir tête à Pollock (j’aimerais à le croire), Soulages à Kline (j’en doute), Bacon à De Kooning (personnellement, je ne le pense pas ; mais quid d’Appel), Burri à Rauschenberg (difficilement), Tapies à Gottlieb (certainement ; mais à Johns ?), Fautrier à…, à…, à… (haut la main) ?

Heureusement que nous pouvons toujours ameuter, pour faire bonne mesure et bon poids, bonne figure et contenance, toujours à propos de 1950 sq, les vieillards et les petits jeunes gens, ceux qui travaillent encore et peux qui trépignent déjà, Matisse, Picasso, Miro, Masson, Dubuffet, Klein, Manzoni, Lo Savio, Morellet ou l’ineffable Beuys, comiquement représenté dans l’exposition (clin d’œil  ?) par une affreuse tête de femme de 1946, genre foyer méchant théâtre.


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