Photo © Renaud Camus
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Paru dans Libération
Date 1995
à propos de L’Épuisant Désir de ces choses
Titre Camus, une vraie peste
Auteur Arnaud Viviant

Au risque de mettre son lecteur dans une position inconfortable, Renaud Camus use et abuse de l’immunité quasi parlementaire du roman en se gaussant, dans « l’Épuisant désir de ces choses » des vertus ridicules de la pensée conforme.

Le titre est une formule magique proustienne. A la comtesse de Noailles qui se rend à Florence, Marcel indique que, s’il devait l’accompagner, il ne sortirait pas, mais qu’il l’a rejoindrait parfois très tard le soir pour quelle lui raconte « comment c’est ». Et de compléter sa pensée : « Cela me rendrait très malade mais j’ai besoin de ces châtiments pour interrompre un peu l’épuisant désir de ces choses. » Or, contrairement à son épouse Anne, Jean Deladevèze ne s’arrange vraiment pas de « l’épuisant désir de ces choses » : expression à laquelle l’attelage d’un démonstratif pluriel avec le mot – d’un si précieux vague – de « choses », donne évidemment toute sa beauté.

Une tentative d’inventaire du monde

Jean Deladevèze est éditeur à Paris et, par un très maigre hasard, le principal personnage du nouveau de Renaud Camus. Quand on apprend que son chat s’appelle Balladur (et que celui-ci « ronronne de satisfaction pansue » ! ) ; qu’il possède un appartement rue de Grenelle et deux châteaux de famille ; et qu’il ne supporte pas – comme il l’entend faire à la télévision – qu’on dise d’un noir qu’il est écossais, on songe, nous, en bons lecteurs de Libé, que ce Jean Deladevèze est peut être, allez donc savoir avec ces héros de romans modernes, un vieux con de droite. C’est du reste l’avis de sa fille Claire qui trouve que son père « hyper-facho et tout, quand il s’y met ».

Ainsi le roman de Renaud Camus avance-t-il en canard. Un coup sur deux, un chapitre sur « L’épuisant désir de ces choses » : théorie du bonheur en forme de tonneau des Danaïdes, inépuisable mais dont on guette l’assouvissement, quête sans fin, toujours vaincue, mais dont la somme des défaites serait le véritable triomphe. Épicurisme de l’insatisfaction où Renaud Camus fait éclater la gangue de sa langue, dans une tentative d’inventaire du monde, évidemment perdue d’avance : raconter toutes les villes du monde, toutes ses femmes, tous ses livres, toutes ses fenêtres ouvertes sur tous ses paysages. Il y a du boulot.

Après la série des « Églogues », puis ses chroniques autobiographiques, la série des « Élégies » et celle des « Miscellanées », sans compter celles des « Topographies » (un seul volume à ce jour) et les cinq romans parallèlement écrits (eux-même tentés d’en découdre avec le grand tout, tels Roman Roi et Roman Furieux : histoire officielle d’un royaume imaginaire, la Caronie), Renaud Camus n’en finit pas d’étendre, de façon départementale, son territoire. Il vient d’ailleurs d’annexer une nouvelle contrée, la série des « Qu’ » (tous les titres commenceraient par Qu’) inauguré en l’année dernière par « Qu’il n’y a pas de problèmes de l’emploi », sorte de mini-essai (ou roman transformé ? ) sur le chômage : un forme dont le nouveau roman hybride de Renaud Camus aurait subi pour moitié l’influence. Car on l’a dit, l’Épuisant Désir de ces choses avancent sur deux pattes : un coup, un chapitre sur le bonheur ; un coup un chapitre sur ce que nous appellerions, nous, le « politiquement correct », mais que le personnage de Jean préfère nommer lui, « cet insupportable discours vertueux dont on nous bassine du matin au soir, et qui nous enserre de tous côtés, plus qu’à n’importe quelle autre époque de notre histoire ». Bref, après avoir intoxiqué l’ensemble des médias, le politiquement correct n’est il pas en train de se propager dans ce canton indécidable et neutre, cette Suisse de papier qu’est la littérature ?.

Le domaine de l’insincérité

C’est avec celle du bonheur l’autre question posée dans ce roman par Renaud Camus, à L’aide d’un procédé simpliste mais toujours efficace : la mise en abyme. En tant qu’éditeur, Jean Deladevèze a en effet un problème. Doit-il publier « le roman » d’un certain Ulysse Person, qui commence une thèse proprement inadmissible, l’auteur de cette fiction déplorant tout de go que « Hitler, par ses excès, ait fait perdre un demi-siècle à l’antisémitisme de base » ?

On voit bien l’enjeu pour Renaud Camus : sauvegarder l’immunité quasi parlementaire du roman, son statut d’extra-territorialité dans l’ordre des discours. Fan depuis toujours de cette science « inouïe » des « échelonnements de langage » rêvée par Roland Barthes au détour d’un fragment de RB par RB, Renaud Camus défendrait l’espace littéraire comme domaine de l’insincérité ou royaume de l’ambiguïté : « L’auteur n’est pas là, il est absent, il n’a pas de convictions, ses idées sont comme des autobus, qu’on peut prendre ou ne pas prendre, indifféremment ; elles sont comme des personnages auxquels il serait complètement imbécile de reprocher ceci ou cela… » Et donc, par exemple, leur antisémitisme. Dit comme ça, cela paraît quand même un peu court. Mais ni Jean, ni surtout Renaud Camus, hélas, n’en disent vraiment plus long sur le sujet. Et de refiler tel quel au lecteur, le bâton merdeux…

« L’obscène c’est toujours d’avoir trop raison »

La fiction de Renaud Camus entend, ostensiblement, placer son lecteur au cœur d’un véritable tourniquet, d’une machine littéraire qui fait tourner la tête, c’est-à-dire d’un roman extrêmement beau et drôle par moments, mais aussi violemment indécidable et terriblement gênant à d’autres. A la fois admirable et contestable. C’est évidemment volontaire, vertigineusement provoquant comme les trop grands manèges.

Et quand le personnage de Jean Deladevèze, toujours aussi réac, prétend à propos des lecteurs de Libé qui poussent « des gloussements de dindons qu’on égorge sitôt qu’on parle de Le Pen », qu’ils n’ont pas tort, « notez bien », mais qu’ils ont « peut-être trop raison » ; que « l’obscène, c’est d’avoir trop raison », on se demande, d’une part si c’est du lard ou du cochon, encore un de ces autobus dans lequel on n’est pas obligé de grimper. Et d’autre part, en reprenant à notre compte le paradoxe et en poussant un peu le bouchon, si l’obscène de Renaud Camus ne serait pas ici d’avoir trop de talent.

C’est-à-dire de vouloir jouer avec équanimité des deux côtés de l’échiquier, de pousser également le bois des idées noires et des idées blanches, sans faire entrer le lecteur dans la partie, en le rejetant sur la touche, les gradins : là où l’on s’énerve et où l’on compte les points. Un lecteur qui n’aurait plus que le rôle de spectateur forcément impur, d’une conception certainement fière mais légèrement ambiguë de la littérature.

Renaud Camus dans son château du Gers
Renaud Camus dans son château du Gers.
Faire éclater la gangue de sa langue dans une tentative d’inventaire du monde.


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