Photo © Renaud Camus
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Documents

Paru dans Revue des deux mondes
Date Mai 2006
à propos de Rannoch Moor (Journal 2003)
Titre Journal littéraire
Auteur Michel Crépu

[…]

Samedi

Gérard Albisson, directeur de la revue les Carnets de psychanalyse, me demande un texte sur Freud pour un numéro qu’il prépare. Du diable si j’ai quelque chose à dire là-dessus. Peut-être bien que oui, en fait. Gérard me dit aussi que je suis épinglé dans le dernier volume du journal de Renaud Camus qui vient de paraître chez Fayard (2). Ah bon ? Je vais voir. En effet, page 582, Camus évoque un passage de ce journal-ci où j’ai l’air de lui reprocher d’employer l’expression « mon bon maître Maurras » tout en notant, quelques lignes plus loin, qu’il n’a à peu près rien lu du même Maurras. « On se demande comment les gens lisent ! », écrit Camus, irrité de tomber, une fois de plus, sous le coup du diktat politiquement correct naturellement anti-maurrassien. Selon lui, j’aurais tout de même pu m’apercevoir qu’il ironisait, mais non, on ne peut pas plaisanter avec ça, etc.

Je trouve ces lignes fort vexantes à mon endroit ; il m’est en effet très désagréable de donner l’impression que je ne sais pas lire. Heureusement pour moi, Camus n’est pas de bonne foi dans le passage cité. Car enfin, Dieu sait combien il m’est égal qu’il lise Maurras ou qu’il ne le lise pas : l’idée d’un « reproche » ne m’effleure même pas l’esprit ; si j’ai épinglé le « mon bon maître » ce n’est nullement parce que je trouve que cela ne se fait pas d’appeler Maurras « son bon maître », mais tout simplement parce que tout ceci, à la longue, me semble bien lourd, bien pesant. Ce perpétuel bras de fer de l’incorrect avec le correct, il m’ennuie, il ne m’intéresse pas : pour moi, le correct et l’incorrect sont complices, ils se tiennent par la barbichette, l’un procure à l’autre les munitions nécessaires pour tenir, prolonger, savourer ce faux duel. Je ne suis pas partant pour investir de ce côté-là ; je m’en fiche. Au demeurant, je ne suis pas idiot, je vois bien que Camus s’amuse à jouer avec le cliché, comme à son habitude, il se trouve seulement que cela m’ennuie. Dans le domaine du politiquement incorrect, je ne vois qu’une seule définition possible : la liberté de l’esprit. Or quand on est dans la liberté de l’esprit, comme c’est mon cas, on se moque bien d’observer le baromètre du correct-incorrect. On est au-dessus de ça.

La comédie du faux vieux réac, chez Camus, on dirait qu’elle constitue son microclimat ambiant, un peu comme les astronomes nous disent de telle planète qu’elle est constituée de tel ou tel gaz. La litanie des lieux communs du ronchon est là : déroute du vocabulaire, enlaidissement urbain, inculture médiatique. Tout cela d’une affreuse justesse, indéniable, ineffaçable… Le pauvre Muray est allé se fracasser là-dessus, Camus est plus retors, plus dégagé, plus pervers sans aucun doute, moins frontal que ne l’était Muray. Il note souvent que son journal lui sert de déversoir, un endroit parfait pour évacuer la bile. Est-ce à dire qu’il en existe un autre, uniquement réservé au bonheur, à la beauté non abîmée ? Et puis enfin, cette étonnante obsession de Camus (du reste avouée comme telle) pour le dégradé, ce qu’on pourrait appeler la mauvaise nature de la démocratie, sa vulgarité (c’était tout le thème du merveilleux livre de Mona Ozouf sur Henry James : la Muse démocratique). On respire ici l’air du ressentiment, à ceci près que Camus, contrairement à d’autres, a le ressentiment joyeux. Un joyeux pervers du ressentiment. Quand je pense à X, la pauvre, qui me disait, à propos de la fameuse « affaire Camus » : « Comme il a dû souffrir ! » Je répondais : « Comme il a dû jubiler ! » Délectable jouissance de l’opprobre… Un jeu risqué : beaucoup de candidats, très peu d’élus.

Cela étant, je me suis réellement bien amusé à la lecture de ce Journal 2003, titré : Rannoch Moor, nom que l’on donne à un certain endroit de l’Écosse où l’auteur s’est rendu. Et je serais à mon tour de mauvaise foi si je ne reconnaissais pas à l’auteur un réel don de lecture, ainsi qu’en témoignent les pages qu’il consacre au Leviathan de Hobbes, lu en anglais, s’il vous plaît ; au Tristram Shandy de Sterne, à la Démocratie en Amérique de Tocqueville. Je note par exemple ce beau passage, commentaire à un développement jugé contradictoire par Camus sur le précepte hobbesien de l’égalité des hommes dans l’état de nature. Je cite : « Je n’en suis pas autrement étonné : personnellement je n’ai jamais rencontré un édifice philosophique qui m’ait paru inébranlable. Je ne crois pas qu’il en existe. Il en est seulement qui ont meilleure allure que d’autres, quelques-uns dont de plus grandes parties paraissent sûres, certains qui sont plus agréables à fréquenter, surtout. L’édifice Hobbes, quoiqu’un peu venteux, est très agréable à fréquenter. Il offre de magnifiques galeries, de belles grandes salles à l’impressionnante armature architectonique, des escaliers qui partent dans tous les sens, des terrasses couvertes de lierre où l’on ne se lasse pas de songer, au-dessus de grandes étendues de paysages et de temps. » J’aime beaucoup les « terrasses couvertes de lierre » et surtout ces étendues de « paysage et de temps ». Cela me rappelle mes premières lectures de Bossuet, qui me faisait le même effet : escaliers, terrasses, matières de temps.

Excellent, encore, le voyage en Écosse, qui m’a ramené bien des années en arrière, alors que G. et moi circulions là-bas avec nos railway pass, vers l’été 1973. Je regrette seulement que Camus néglige à ce point le merveilleux Voyage aux Hébrides de Johnson et Boswell (il ne le cite qu’une seule fois). Même si j’admets tout à fait que la logique du journal n’implique nullement ce genre d’obligations bibliographiques, il m’aurait paru assez normal que Johnson et Boswell viennent tout naturellement à la rencontre. Dommage. Camus est épatant pour raconter les menus tracas du voyage au quotidien (les femmes de ménage rasant la porte de la chambre au moyen bruyant de leurs aspirateurs, manière de signifier qu’il est temps de décamper, etc.), il me lasse en historiographe des lieux visités. C’est curieux, je ne supporte absolument pas les rappels historiques, sous sa plume en tout cas. Au total, je suis plutôt content de ce voyage en Camusie occidentale, j’y ai passé un aller-retour Paris-Lyon en TGV quand il aurait fallu se consacrer sérieusement aux lectures de commande pour le Masque et la Plume qui approche. Mais bon… Le plaisir pris à mon voyage en Camusie m’aide en réalité à aborder l’ennuyeux Tom Wolfe. Un peu comme si je devais boire beaucoup de whisky pour accepter une gorgée de Coca. Je n’y peux rien : pour une heure de Wolfe, il me faut au moins trois heures de Camus ou un autre. Je noie l’un par l’autre.

[…]


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