Photo © Renaud Camus
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Documents

Paru dans Le Monde
Date 01/05/2000
Titre L'injustice faite à Renaud Camus
Auteur Nicholas Fox Weber

Nicholas Fox Weber, historien d'art, est l'auteur de « Balthus, a biography ».

J'ai lu, dans la presse franaise, à la fin du mois d'avril, les articles consacrés à « l'affaire Camus ». Je connais Renaud Camus depuis plusieurs années mais quand j'ai lu dans les journaux ses phrases sur les juifs, j'ai été ulcéré par elles. Comment Camus pouvait-il avoir écrit cela ? Il venait de m'envoyer La Campagne de France. N'imaginait-il pas combien je serai secoué par ses remarques antisémites ?

Sur quoi j'ai ouvert le livre aux pages les plus souvent citées. Et je me suis rendu compte que jamais je n'avais rencontré procédé de citation plus pervers. En tant que père d'adolescents il m'est souvent arrivé de remarquer combien les idées et les faits peuvent être détournés de leur sens véritable par des relations tronquées, mais que des journaux sérieux puissent jongler avec les phrases et user à ce point de l'ellipse pour transformer en fanatique et salir à ce degré un homme honorable m'a stupéfié.

Je me suis pris de colère contre moi-même pour avoir un moment retiré ma confiance à Camus, et pour avoir laissé les journaux me convaincre qu'un être de la plus parfaite honnêteté intellectuelle et morale était une sorte de monstre. Et si moi qui suis de ses amis et de ses lecteurs j'avais pu être abusé à ce point, que serait l'effet d'articles de ce genre sur des gens qui ne le connaissaient pas, et surtout ne l'avaient jamais lu ?

En tant qu'écrivain, Renaud Camus révèle avec une franchise et une liberté sans égales le fonctionnement même de son esprit. Son journal est le répertoire fidèle de toutes ses pensées, transcrites sur un ton tonnamment calme et dans un style d'une exceptionnelle et fascinante limpidité. Qui parmi nous aurait le courage de s'exprimer par écrit de cette façon- là ? De révéler si ouvertement nos fantaisies sexuelles, les plus bizarres de nos opinions, nos réactions les plus intimes ? La plupart d'entre nous devraient livrer pendant des années le plus dur combat pour atteindre ce degré de liberté à l'égard de soi-même et des autres, et pour acquérir cette capacité de connaître et de reconnaître des sentiments peut-être inacceptables. Cette bravoure, tout autant que la somptuosité du style, est la marque même des écrits de Renaud Camus. Ses textes n'ont aucune intention polémique. Il ne donne d'instructions ou de conseils à personne. Il n'appelle personne à l'action. Mais il a l'insolence et le panache de mettre à nu son esprit devant quiconque veut bien le lire.

Et maintenant, parce qu'il a rendu publique une opinion privée, parce qu'il a montré, dans un contexte d'innombrables réflexions contradictoires, un fil peut- être, mais seulement peut-être, déplaisant de la vaste tapisserie de son cerveau, parce qu'il a émis une idée comme un musicien peut se servir d'une corde particulière au sein d'une orchestration infiniment plus large, il se fait traiter d'antisémite ! Or il est tout sauf antisémite, comme je suis bien placé pour le savoir, à la suite d'une douloureuse expérience.

Pendant l'hiver 1997-1998 l'aînée de mes filles, alors âgée de seize ans, a été victime d'un antisémitisme bien réel celui-là, dans un pensionnat de Nouvelle-Angleterre. Les évènements ont duré plusieurs mois, et l'attitude de l'école, qu'elle dut quitter, se révéla un problème plus grave encore que les agressions en cause, bien que celles-ci aient inclus la peinture d'une croix gammée sur la porte de ma fille et un graffiti dans les douches réclamant « du gaz pour les juifs ». Ma femme et moi avons souffert l'enfer pendant toute cette période, comme ma fille elle-même et sa soeur cadette. Et personne parmi nos amis ne nous a offert un soutien moral et pratique comparable à celui de Camus. Je remarquais combien sa sensibilité européenne, mûrie par une relation plus étroite à la mémoire du mal absolu, rendait son écoute plus attentive et son soutien plus profond que ceux de tous nos amis américains. C'est lui qui a proposé de nous mettre en contact avec un avocat parisien spécialisé dans les affaires de ce genre.

Je suis le directeur de la Fondation Josef et Anni Albers aux Etats- Unis. Les Albers ont été l'un et l'autre des victimes du nazisme. Lorsque la Gestapo a fermé les portes du Bauhaus en 1933, leur vie a té mise en pièces, et ils ont été contraints à l'exil. Renaud Camus a fait plus pour soutenir l'art de Josef et d'Anni Albers que n'importe qui en France. Il a organisé au château de Plieux une exposition majeure des oeuvres de Josef Albers et il vient d'écrire une magnifique et très personnelle méditation, Nightsound, sur le travail de cet artiste.

Lors de la rétrospective consacrée l'an dernier à Anni Albers au musée des Arts décoratifs à Paris, c'est un essai de Camus sur le chef- d'oeuvre d'Anni, Six Prayers, qui accompagnait le catalogue. Six Prayers est l'hommage d'Anni Albers aux six millions de victimes de l'Holocauste. Lorsque Camus vit pour la première fois ces tapisseries lors d'une exposition à la Foundation Peggy Guggenheim à Venise, il déclara que c'était là l'une de plus bouleversantes découvertes artistiques de son existence. Son essai sur les Six Prayers traite de cette oeuvre d'art en toute sa hauteur et sa gravité, comme le témoignage qu'elle est sur les horreurs des camps de concentration.

Mais qu'aurait-on pu attendre d'autre de Renaud Camus ? Au château de Plieux il a travaillé étroitement avec Christian Boltanski, un autre artiste qui a trouvé l'un des modes les plus imaginatifs et efficaces d'inscrire l'inconcevable dans la mémoire des hommes. Bien loin d'être un antisémite comme on veut nous le faire croire, Renaud Camus a été l'unes voix les plus significatives dans le combat pour la reconnaissance des horreurs de l'antisémitisme. Qu'on lise seulement à ce propos le superbe Discours de Flaran, « sur l'art contemporain en général et la collection de Plieux en particulier » !

D'autant plus choquant dans ces conditions le retrait officiel, par le Département de français de Yale, du soutien au colloque qui vient de se tenir en cette université autour de l'oeuvre de Renaud Camus. Comme il est ironique et douloureux que Camus serve de victime expiatoire, qu'il soit le Dreyfus de l'année, et que soit perpétrée précisément contre lui, pour le salir, une entreprise comparable aux pires pratiques antisémites !


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