Photo © Renaud Camus
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Paru dans Libération
Date 13/05/2000
Titre La trahison de Renaud Camus
Auteur Thomas Clerc

Thomas Clerc est professeur agrégé de lettres modernes.

A force de jouer avec le second degré, l'écrivain a été rejoint par le premier. Il a trahi et déçu les admirateurs de son œuvre.

En proférant des remarques aussi ignobles que celles qui émaillent le dernier volume de son journal, Renaud Camus a trahi et déçu les admirateurs de son œuvre – car, n'en déplaise à ceux qui n'attendaient que ça pour le mettre en joue, il en a une. Qu'un cynique médiocre puisse encore déplorer le fait que les juifs soient trop présents dans les médias est une pièce de plus à apporter au musée de la bêtise, qui discrédite celui-là même qui les emploie. Mais Renaud Camus n'est pas n'importe qui, lui qui écrivait dans un de ses meilleurs livres, il y a vingt ans : « Est-ce que ça m'amuserait qu'un ami hétéro me traite de sale pédé ? Oui, les deux ou trois premières fois. » Dans ce beau texte, il mettait en place sa théorie des degrés de discours, empruntée à Roland Barthes, la bathmologie, qui postule une certaine distance, un jeu de degrés dans la production et la réception des énoncés. Le problème est que si le second degré peut avoir son charme (pour défaire des discours dogmatiques, par exemple), il peut aussi s'avérer douteux en déculpabilisant ses utilisateurs. Les propos en question sont cependant sans ambiguïté puisque émis dans un journal, genre régi par le pacte autobiographique, où le diariste s'engage à les assumer. L'histoire de Renaud Camus est l'histoire d'un homme qui, à force de jouer avec des hypothèses, a été rejoint par le premier degré. En fait, il a pris en otage la notion de bathmologie pour mieux dénoncer le « politiquement correct » qui, très bathmologiquement, peut être utilisé comme une arme rhétorique réactionnaire, destinée, comme l'a bien montré Philippe Mangeot, à relégitimer les oppressions de la majorité morale.

Renaud Camus vient de commettre une faute qu'un disciple de Roland Barthes n'aurait jamais dû se permettre : nier le caractère idéologique du mythe de l'opinion personnelle, profiter de l'approche bathmologique pour resservir du nauséabond et, du même coup, donner de l'eau au moulin de ceux pour qui la littérature, au fond, n'est que le reflet de l'idéologie de son auteur. Or, tout l'intérêt de son œuvre, qui comporte des textes remarquables, vient précisément d'une capacité à appréhender le monde par un biais littéraire : sa description du milieu homosexuel par exemple, son goût pour les genres mineurs, son attachement à la langue, tout contribuait à faire de lui sinon un « grantécrivain », du moins à occuper une position originale : celle d'un Roland Barthes de droite.

Ses pointes réactionnaires étaient connues. Pour désagréables qu'elles fussent, elles entraient dans un système généralisé de goût pour la posture, de dandysme un peu vain mais finalement légitime contre l'« idéologie du sympa » ; elles étaient compensées par un risque autobiographique majeur dont peu d'auteurs ont le courage, un goût désuet, presque romanesque, pour la langue. Ce que ne voyaient pas ses détracteurs c'est que chez lui tout était joué sans être insincère. Bref, il arrivait à proposer un système contestable mais cohérent, qui lui conférait ce qui est bien l'essentiel d'un écrivain, une voix. Car, faut-il le rappeler, il y a une autonomie du littéraire ; autonomie bien entendu partielle (la preuve ! ), qui fait sa limite et sa force, mais qui reste scandaleusement vraie : on peut être un bon écrivain et un sale type. Cela ne saurait dispenser personne de lire les textes, et il y a quelque chose d'un peu pénible à ne parler de littérature que lorsque ses hérauts dérapent.

L'erreur de Renaud Camus est d'avoir trahi la confiance de ceux qui, naïvement peut-être – mais la littérature est l'histoire de cette naïveté –, reconnaissent la primeur de l'événement esthétique sur toute autre considération. Par ses absurdes propos, il a ébranlé ce savant édifice dont la ligne de force est de ne pas corréler à tout coup littérature et idéologie. Du coup, sa trahison porte atteinte au principe fondamental de l'autonomie relative de la littérature, à la capacité de cette dernière à jouer sur plusieurs tableaux. Aimer Renaud Camus, c'est admettre qu'on puisse être réactionnaire sur de vrais « points de détail » : on peut goûter l'imparfait du subjonctif et être de gauche. Roland Barthes, toujours : « Son rêve (…) serait de transporter dans une société socialiste certains des charmes de l'art de vivre bourgeois. » Ce principe de liberté réalisée, qui, en bonne bathmologie, admet aussi son contraire, Renaud Camus vient de le transgresser pour s'enfermer dans un système univoque alors que l'intérêt de son univers était précisément d'introduire du jeu dans les rouages, de ne pas céder à ce qu'il appelle lui-même les « écœurements de discours ». En guise d'écœurement, le retournement est complet. Ce n'est pas parce que des positions sont minoritaristes qu'elles sont bonnes, il oublie que d'autres y ont adhéré avant lui et les ont fait devenir majoritaires.

Si la littérature, la vraie, ne passe par l'idéologie, elle n'y échappe pas non plus, quand bien même on « fait du style ». Renaud Camus est bon quand il parle de peinture italienne, quand il nous dit qu'il ne faut pas prononcer Ghisslaine, ou quand il décrit ses amours de rencontres, le tout dans une langue en corrélation avec sa vision du monde : ce n'est pas grand-chose mais ce n'est pas rien, cela s'appelle exactement être un petit-maître. Le propre d'un petit-maître, c'est de faire du style sur des sujets qui sont trop grands pour lui. L'ennui est qu'ici Renaud Camus prétende dire une vérité – ce en quoi son discours est bien politique et non plus décalé, c'est-à-dire recevable en termes d'effets de réel. Comment, d'ailleurs, échapper à cette dimension dès lors qu'on traite de questions aussi graves comme de simples thèmes ou, pis encore, comme des opinions ? Croyant dire le vrai – formidable retour du refoulé, du cliché et du naturel qu'il prétend combattre –, Renaud Camus trahit, en plus de Barthes, sa propre méthode, qu'il définissait naguère fort bien : « Que la subtilité d'un système s'évaluerait à la part de consciente et délibérée auto-contradiction qu'il admet. »

Trahison grave à trois titres : parce qu'elle témoigne chez lui d'une évolution vers l'académisme – il n'a su pointer la limite ou la dérision de son système ; parce qu'il n'a pas été capable de se penser comme un sujet faillible mais de plus en plus comme une autorité, ce qui est contraire à la bathmologie ; enfin parce qu'elle donne des arguments supplémentaires aux ennemis de la littérature : démagogues qui pensent qu'il n'y a pas de rapport entre le langage et le social, purs esthètes « apolitiques », idéologues rigides, néofascistes enfin pour qui le bon français ne peut être que de pure souche. Un écrivain pensait la même chose au début du siècle ; il écrivait joliment, mais personne ne le lit plus. Maurice Barrès, qui aurait pu signer la phrase sur l'absence d'ancienneté des juifs de France, est devenu abject à partir du moment où il s'est mêlé de quelque chose de trop grave pour ses frêles épaules.

Alors, Renaud, laisse tomber la connerie antisémite, reviens à tes petits moutons, redeviens ce que tu n'as jamais cessé d'être : un petit-bourgeois qui joue à l'aristocrate de la sémiologie, un petit damoiseau de la littérature française, un écrivain que même de jeunes hétérosexuels de gauche peuvent, de temps en temps, apprécier. Mais ne trahis plus la littérature, ne trahis plus ceux-qui-aiment-le-Livre.


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