Photo © Renaud Camus
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Paru dans Le Monde
Date 04/05/2000
Titre Rhétorique d'un discours antisémite
Auteur Patrick Kéchichian

Les accusations d'antisémitisme portées contre Renaud Camus après la publication du neuvième volume de son Journal (Le Monde des 21 et 27avril) sont vivement rejetées par l'écrivain. De cette polémique dont il est le centre, il ne perçoit visiblement pas l'enjeu. Les arguments qu'il avance pour sa défense le prouvent : isolé au milieu de la vindicte, seul contre tous, ou presque, il ne trouve rien à retrancher, regretter ou corriger (sauf peut-être le mot « race ») dans ce qu'il a écrit.

Il peut ainsi continuer à se convaincre que la vérité, le libre et honnête examen des choses, sont de son côté et à se bercer de l'idée d'une chasse aux sorcières, d'un « lynchage », dont il serait la victime. Enfin, en toute bonne foi, mais au coeur de ce même aveuglement, il lui est loisible de se plaindre d'être renvoyé dans le camp de ceux dont il se sent le plus éloigné : les antisémites.

Tant de candeur étonne, laisse perplexe, suscite le malaise. L'objet de la querelle serait-il uniquement sémantique, et les détracteurs de l'écrivain, vigiles de la pensée unique en ce domaine, n'auraient-ils rien voulu comprendre à l'audace de ses propos ? Revenons un instant à l'objet du scandale. Dans son Journal de l'année 1994, que les éditions Fayard viennent de retirer de la vente –et que son éditeur habituel, POL, avait refusé de publier–, Renaud Camus, parallèlement aux passages qu'il consacre à comptabiliser le nombre de juifs collaborateurs du « Panorama » de France-Culture et à analyser les conséquences de cette « surreprésentation », se livre à quatre sortes de remarques.

D'abord, il fait assaut d'une « judéophilie » presque militante, jugeant que « les crimes antisémites nazis constituent probablement le point le plus extrême qu'ait atteint l'humanité dans l'abomination ». Inutile de relever l'adverbe : à cette place, le scrupule qu'il exprime est révélateur de son état d'esprit. Pas un instant, Camus ne prend conscience du fait que, dans un tel contexte, cette protestation de sympathie est un procédé aussi vieux que l'antisémitisme lui-même.

 

Un simple « mais » figure, dans la rhétorique de son discours, le fléau de la balance : Quelle grande culture ! Quel peuple admirable ! Quelle souffrance… Mais aussi : Quel envahissement ! Quel art d'être partout !…

Rengaine éculée, rancie, qui renvoie au fameux fantasme du « lobby » juif, dont on a vu récemment, avec les paroles de François Mitterrand rapportées par Jean d'Ormesson, qu'il n'est pas encore tombé en désuétude, qu'il véhicule toujours, dissimulé derrière la fausse objectivité, le même poids de dédain. L'admiration trop fortement soulignée n'est que le pendant d'un agacement, d'une inavouable détestation.

Ensuite, Renaud Camus imagine et anticipe les réactions que la publication de son Journal ne manquera pas de susciter. Cette anticipation accompagne, entoure, soutient les passages les plus inacceptables. Le diariste dit en substance : je sais que je joue avec le feu, que je touche à un thème plus que sensible, mais je le fais avec honnêteté, conscience, et une froideur qui me garantit contre les vagues incontrôlées de l'émotion ; de plus, je vais au devant de quelques ennuis, ce qui démontre bien mon désintéressement. Cela étant dit, il peut se mettre, d'une manière préventive, dans la position commode du grand incompris, de celui dont l'audace est trop patente pour être recevable. Pugnace, il s'écrie : « Qu'on nous fiche la paix avec le terrorisme qui ne permet pas d'ouvrir la bouche sur des arguments de ce genre !  » Le tour est joué, ses détracteurs renvoyés, préventivement, à leur pusillanimité.

Troisième argument, le plus révélateur : la défense de la culture française. Renaud Camus prétend parler « au nom de cette vieille culture et de cette civilisation française de souche qui sont les [s]iennes ». Ce passage du Journal suit immédiatement la liste des participants à l'émission incriminée de France-Culture – avec, à l'appui, leurs noms aux consonances si peu « françaises ». Inutile d'épiloguer sur cette vision étroite, discriminatoire et sans générosité : toute l'histoire de nos sociétés la dément. Il n'est même pas utile d'opposer à cet argument les vertus du métissage, ce serait placer le « juif » dont parle Camus dans la position de l'étranger : « Il m'agace et m'attriste de voir et d'entendre cette expérience, cette culture et cette civilisation [françaises] avoir pour principaux porte-parole et organes d'expression, dans de très nombreux cas, une majorité de juifs.  » Cette manière –très « vieille France », jusque dans le style– de bouter les juifs hors des frontières de la culture française est proprement inacceptable.

Dernière tentative de justification : le statut du livre où ces passages s'insèrent. Renaud Camus, qui fut l'un des proches de Roland Barthes –préfacier de Tricks en 1979– est un écrivain prolifique et raffiné, un lyrique et un amoureux des beautés de la langue. Il a déjà publié une dizaine de volumes de son Journal. Certes, celui-ci n'a jamais eu vocation à exposer une théorie, et Renaud Camus n'exprime dans cette littérature « intime » que le seul point de vue qui l'intéresse : le sien. De plus ce Journal, comme il se doit, est daté et rien n'indique que ce que l'auteur a pensé un jour, il continue de le penser le lendemain. Cependant, dans les pages incriminées, cette pensée est claire, ne souffre d'aucune ambiguïté. Elle est signée, publiée. Dès lors, à quel titre devrait-on relativiser son sens ? Ou s'autoriser d'autres pages pour atténuer la portée de celui-ci ?

Respect des morts

Que Renaud Camus ne se sente pas antisémite et qu'il revendique la singularité –très hypothétique– de son propos est une chose. On peut même lui faire ce crédit : il n'est en rien un militant de l'ignoble et n'a jamais, comme Céline, appelé au meurtre et ne nourrit aucune haine explicite à l'égard des juifs. Mais qu'il signe et contresigne, à l'abri des raisonnements que nous venons de voir, des propos qui, eux, sont ouvertement entachés par cette perversion de l'esprit, est une autre chose. Ce qu'éprouve et juge de lui-même un écrivain n'a finalement pas beaucoup d'importance. Seul ce qu'il écrit et signe fait foi. Quant au lecteur, ce n'est pas d'abord à des intentions qu'il est confronté, mais à une parole écrite, à une idée, à une vision du monde explicitement formulées.

Tout en reconnaissant qu'il y a de « bonnes » raisons à cela, Renaud Camus semble déplorer que l'antisémitisme soulève une émotion particulière et spécifique et que cette émotion dessine une sorte de territoire interdit. Il rêve que sa liberté et son indépendance n'aient pas à plier devant cette interdiction. En remarquant lourdement que les Auvergnats, les Corses ou les homosexuels ne bénéficient pas d'un tel « privilège », il désire s'affranchir de ce « terrorisme » qui l'empêche d'« ouvrir la bouche ».

Pour affronter ses plus grandes souffrances, l'humanité, et pas seulement la composante juive de celle-ci, a besoin du culte de la mémoire et du respect des morts. Nier, même à mots couverts, même sous la forme d'une libre interrogation, la validité et la légitimité permanentes de cette piété ne pouvait provoquer que colère et scandale.


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