Photo © Renaud Camus
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Documents

Paru dans Le Monde
Date 24/01/1997
à propos de La Guerre de Transylvanie (Journal 1991)
Titre Le beau parleur
Auteur Hugo Marsan

Le Journal de Renaud Camus est publié de son vivant. Le temps n'ayant pas consacré son oeuvre, il doute de sa légitimité et engage un échange périlleux avec un lecteur dont il exige la caution. En dépit de ses craintes, dans un constant sursaut d'enthousiasme, Renaud Camus écrit la vie d'un homme qui a le courage (et l'humilité) de se déclarer exclusivement écrivain. C'est dire qu'il nous demande une participation que nous ne lui accordons pas aisément. Le lecteur peut-il s'identifier à une existence marginale ? S'il se reconnaît dans ses amitiés, ses plaisirs culturels, ses dépits et ses enthousiasmes, il ne lui est pas facile de se couler même en voyeur dans ses amours homosexuelles et, à moins d'être écrivain lui-même, peut-il se passionner pour l'alchimie d'une écriture portée à son paroxysme ?

Comme tous les diaristes, Renaud Camus est un moraliste (un La Bruyère qui aurait dévoilé sa vie privée). Il s'abandonne moins qu'il veut convaincre. Il juge les comportements et décrète pertinents ses diktats artistiques. Renaud Camus est un « beau parleur » sans auditoire direct. La voix et le corps de l'autre n'interviennent que reconstruits dans la solitude de l'écriture. Le dialogue est réorganisé en monologue. Renaud Camus n'est jamais neutre même quand il se croit objectif. Il ne donne voix au chapitre qu'à des contradicteurs épinglés. Dans son Journal 1991, il répond à des critiques, commente les médias, interprète la politique, le langage actuel, les discours, « l'air du temps », seul, face à son ordinateur. Ses interlocuteurs sont définitivement figés dans la glace de la mémoire. Le frémissement du texte, son exceptionnel attrait, sa force résident moins dans ses propos que dans la rage, le plaisir, les contrariétés, les souffrances qui, cinq ans auparavant, ébranlaient un homme de cinquante ans. Le Journal ne sauve de la mort que son scripteur.

Le Journal de Camus n'est pas le dernier suc d'une ascèse de la pensée mais le mouvement tumultueux d'un solitaire condamné à écrire ce que personne ne veut plus entendre. Pourtant la phrase épure la violence et, dans son souffle tenu, capture les moments de bonheur. L'envoûtement d'une écriture sensuelle et parfaitement maîtrisée finit par vaincre l'agacement : nous nous laissons glisser dans le plaisir de lire. Oubliant l'autoproclamation juvénile (regardez- moi désirer, jouir, souffrir et lutter), on découvre un homme superbe de lucidité, blessé sans cesse et toujours vainqueur, humble et fier. Les événements de l'année 1991 (Mitterrand est toujours au pouvoir, Renaud Camus a des problèmes d'argent, il fait un voyage en Roumanie, un grand ami meurt, la guerre du Golfe déconcerte…) nous intéressent moins que la curiosité de l'écrivain, vibrante et jamais lassée, qui métamorphose un quotidien où l'on prend le temps de se regarder vivre. Cette avidité n'est pourtant pas suffisante pour expliquer l'acte insensé du graphomane qui lui- même sans cesse s'étonne de ne pas capituler. L'ultime secret du Journal se cache dans sa raison d'être : faire exister Renaud Camus l'écrivain en dépit de l'anonyme qui lui prête la fiction de ses obsessions et de ses rêves. Renaud Camus se recrée grâce à son journal au point d'annuler son enfance, son adolescence, son père et même sa mère qui « interprète » un rôle. Pudeur d'un homme impudique qui nous dit tout des fantasmes qu'il a choisis mais qui occulte sa préhistoire, se faisant naître adulte selon un idéal égocentrique somptueux qui donne à son Journal l'ampleur et la vérité d'un magnifique roman.


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