Photo © Renaud Camus
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Paru dans Têtu
Date Juin 2000
Auteur Philippe Mangeot

Renaud Camus se tait. C'est, en tout cas, ce qu'il paraît. « Pétainiste », « antisémite radical », si l'on en croit quelques uns des articles qui lui ont été consacrés, Camus aurait consenti dans Libération quelques mots hautains sur le caractère « disproportionné » de la polémique, puis se serait inscrit aux abonnés absents. L'étonnant est qu'on ne s'en étonne pas : l'homme est batailleur, obsessionnel et polygraphe. Sur son site internet, Renaud Camus a mis en ligne une poignée de réponses. Les apparences pourraient faire croire au repli dédaigneux dans son château cybernétique d'un écrivain dont on connaît peut-être les rêves de roi fou. Mais les apparences sont trompeuses : les journaux auxquels ces réponses ont été envoyées en ont jusqu'à présent refusé la publication.

Commencer, donc, par s'inquiéter de tout procès instruit sans l'accusé. L'attaque dont fait l'objet Camus est d'une gravité dont on ne se remet pas. S'il la conteste, qu'il puisse au moins s'en défendre. Or la parole lui est aujourd'hui doublement soustraite : depuis que les éditions Fayard ont décidé de retirer de la vente tous les exemplaires diffusés de La Campagne de France, il faut s'en remettre aux détracteurs de l'écrivain pour savoir l'objet du délit. Le vice-président de Fayard n'avait rien lu, on ne lui avait rien dit, et il ne s'était pas inquiété des raisons pour lesquelles l'éditeur habituel du Journal avait refusé la publication de ce volume – passons. Ce qui importe aujourd'hui, c'est qu'il n'y a d'autres pièces à conviction que les commentaires des textes incriminés. Or les commentaires vont bon train : Laure Adler parle de « négationnisme » ? et qu'importe si des lecteurs plus sourcilleux croient se souvenir de Six Prayers ou du Discours de Flaran comme des méditations sur la Shoah. Laure Adler devrait savoir que le crime d'antisémitisme est trop grave pour être remplacé par un autre, tout aussi grave, mais qui ne lui est pas équivalent. Bertrand Poirot-Delpech, dans Le Monde, prête à Renaud Camus l'expression, « il y a trop de Juifs » (prélude habituel du « mort aux Juifs »)» – et qu'importe si l'expression est introuvable dans La Campagne de France, puisqu'il est devenu difficile d'aller le vérifier. Poirot-Delpech regrette que la langue d'un écrivain puisse à ce point « fourcher », et s'inquiète des conséquences d'un tel dérapage. à bon entendeur…

On pourrait s'arrêter là pour présenter l'entretien qui suit : invoquer la justice et la haine du lynchage. Ce serait très digne et sans doute plus tranquille. Mais ce serait aussi faux qu'insuffisant : donner la parole à Camus, dans le contexte actuel, c'est, de toutes les façons, prendre position. Ses détracteurs le savent mieux que quiconque. Encore faut-il que cette position soit qualifiée, et que l'auteur de l'entretien s'explique à son tour.

Ce serait l'histoire d'un jeune homme 17 ans qui découvrit un jour, pas tout à fait par hasard, un livre intitulé Notes achriennes que la FNAC avait bizarrement rangé au rayon « Sexualités ». Le jeune homme n'a jamais pu se résoudre à se désigner lui-même comme un « achrien » – à l'époque, déjà, il trouvait le mot trop précieux, lui préférait pour d'obscures raisons de sonorité l'anagramme « hinarce », que l'auteur réservait aux hétérosexuels, et soupçonnait l'intérêt qu'il y aurait un jour à reprendre à son compte, pour en désamorcer la violence, des mots aussi chargés que « pédé ». Mais il doit à ce livre, qu'il offrit plusieurs fois comme on sort du placard, et aux ouvrages du même auteur qu'il lut dans la foulée, deux ou trois choses dont il pressent qu'elles furent pour lui fondatrices : l'expérience joyeuse d'une homosexualité qui faisait peu de place à la transgression, et dont il parlerait désormais comme-s'il-n'y-avait-pas-de-problème, en ce qui le concernait ; un goût pour les codes et la politesse, qui sont une façon d'atténuer la brutalité des rapports sociaux, une préférence irrévocable pour la gentillesse, et une attention soupçonneuse aux miroitements du sens inscrits dans tout discours. Plus tard, le jeune homme prit un peu de distance avec d'autres textes qui, s'ils lui procuraient un plaisir égal, l'agaçaient chaque fois davantage. Non que l'auteur eût mal tourné ou trahi quoi que ce soit – si quelqu'un avait « tourné », c'était plutôt le jeune homme (il s'était engagé dans des expériences collectives auxquelles l'auteur opposait une espèce de rétivité silencieuse) : l'auteur, quant à lui, faisait du « sur-place », et creusait de livre en livre ce qui était déjà inscrit dans les premiers, jusqu'à fréquenter des zones que le jeune homme plus-tout-jeune goûtait peu : la passion des paysages lui semblait s'être approfondie en une forme de mystique terrienne, le goût pour les délicatesses linguistiques en ce qui ressemblait fort à une défense du « génie » de la langue française, et la bienveillance intransigeante en la protection d'un pré-carré. Chaque fois, le jeune homme goupillait intérieurement de longues lettres pour cet écrivain qui ne le connaissait pas, et auquel il aurait volontiers proposé de devenir son adversaire théorique préféré. C'était sa forme de fidélité. Car le jeune homme était d'une fidélité maladive et parfois compromettante.

On arrêtera là l'histoire du jeune homme. Disons juste, au risque de passer pour un imbécile inconséquent, qui devrait être plus fidèle à ses convictions qu'aux hommes et à ses souvenirs, que Renaud Camus m'a permis, un jour, de prendre la parole en mon nom, et que j'ai accueilli la proposition de Têtu de mener avec lui cet entretien comme une façon de m'acquitter d'une dette, et de lui rendre la pareille – c'est-à-dire la parole – au moment où elle lui est confisquée.

Camus était aux États-Unis quand nous avons fait cet entretien : il a donc été entièrement réalisé par mail interposé. L'arrangement, pour manquer de spontanéité, satisfaisait sans doute un familier de l'écrit, qui s'est manifestement méfié, si j'en crois la lenteur avec laquelle sont parvenues ses réponses, de chaque mot tapé sur son clavier, et des pièges qu'il pouvait receler. De mon côté, une incertitude jamais levée quant à l'objet et à la légitimité de cet entretien, et un balancement constant entre la crainte de la complaisance et le sentiment que j'avais de me conduire en Fouquier-Tinville en quête de je ne sais quel morceau. Je ne doute pas qu'on traquera les failles dans les réponses de Renaud Camus, et qu'on y trouvera, pour peu qu'on soit déjà convaincu, autant de symptômes supplémentaires de l'antisémitisme dont on lui fait procès. Je l'ai fait moi aussi, et je croirais avoir trouvé si je ne me méfiais pas a priori de l'effet de sens induit par un tel entretien dans le contexte actuel. Dans toute affirmation on peut toujours entendre une dénégation – Catherine Tasca ne fait pas autre chose, qui dit voir dans les protestations d'innocence de Camus le signe de son antisémitisme. Oserai-je dire que je trouve cette lecture à la fois inévitable et dégueulasse ?

Il faut ajouter que Renaud Camus n'a pas tout à fait volé ce qui lui arrive : car la question du sens, justement, de ses degrés et de ses valeurs, est au centre de son écriture. Qu'il consacre plusieurs paragraphes de son journal aux «collaborateurs juifs du « Panorama » de France-Culture», ou qu'il pose explicitement, pour s'en défendre, la question de l'antisémitisme de ses propos, ces passages sont aussitôt accompagnés par une série d'interrogations sur leur caractère éventuellement inadmissible, une série de justifications plus ou moins virulentes, une série de conjectures sur le scandale qu'ils ne manqueront pas de susciter. Et parce que, chez Camus, le sens est infini, infiniment compromis par son contraire, et ce contraire encore altéré par sa contradiction, l'écrivain en vient à formuler des propositions aussi fermes qu'intenables : ceux qui se croiront d'accord avec lui le seront encore moins que ceux qui le voueront aux gémonies ; et toutes ces réactions, d'ailleurs également prévues par l'auteur, n'en seront pas moins erronées, parce qu'elles auront cru pouvoir identifier un sens stable et unique dans ce qui n'est qu'un moment de son développement. Suis-je assez clair ?

Ce qui arrive aujourd'hui était prévisible, donc, et même prévu dans les pages incriminées. C'en est peut-être le premier problème : cette spirale du sens qui inscrit toute contestation dans son programme, au point de faire passer ses contempteurs pour des imbéciles au scandale forfaitaire, des lecteurs trop légers ou des censeurs bien pensants.

Camus pousse aussi loin que possible la logique du journal intime, comme expérience et comme exposition permanente de soi-même – y compris dans ce que « soi-même » peut avoir d'idiot, de trivial et parfois d'inadmissible – mais aussi, et dans le même mouvement (qui n'est autre que le mouvement de l'écriture : c'est-à-dire de la possibilité de faire de sa pensée un objet d'expérience), comme lieu du soupçon de soi. C'est à la fois son intérêt et son risque. Car publier, c'est alors décider, arrêter en route le mouvement du sens, donner à une réflexion en cours (comme on dit d'une vitrine) la solidité d'une « pensée », et confier au lecteur le soin du sens, et du soupçon.

Ce serait faire injure à Renaud Camus que de supposer chez lui un quelconque penchant pour l'irresponsabilité du fait littéraire. Il me semble que son erreur (et le piège qui se referme aujourd'hui sur lui) est d'avoir cru que la responsabilité suppose nécessairement la possibilité d'en répondre – c'est à dire aussi de répondre à ses détracteurs. Je ne sais, à l'heure du bouclage de Têtu, si d'autres journaux finiront par lui donner la parole qu'il demande. Mais il faut entendre, dans le silence qui lui a été jusqu'à présent imposé, un refus de légitimer le débat dans les termes qu'il formule. Il n'y a pas, lui répond-on, de « remarque insignifiante » sur des Juifs, à moins d'émousser, en proposant des équivalences avec ce qui n'en a pas, un interdit dont, depuis la Shoah, chacun est dépositaire dans sa responsabilité personnelle.
Dans les passages incriminés, une phrase me semble, à ce titre, inadmissible (J'emploie ce terme à dessein : Renaud Camus le revendique à l'occasion) : «Qu'on nous fiche la paix avec le terrorisme qui ne permet pas d'ouvrir la bouche, sur des questions de ce genre». Les linguistes nomment « performatif » ce type d'énoncé, qu'il suffit de produire pour que le sens visé soit immédiatement réalisé. Une telle phrase en effet est à l'opposé du travail jamais fini du sens et du soupçon que j'aime chez Camus. Car elle formule un ultimatum : prenez ce que je dis ou bien conduisez-vous comme des terroristes. C'est exiger un débat en en indiquant dans le même temps l'impossibilité. C'est discréditer d'avance l'adversaire au nom de la liberté de penser. L'adversaire avait beau jeu de prendre Renaud Camus au mot.

On le verra, Camus compare, au nom du « risque d'écrire » qui est « la dignité de l'écrivain », le fait de s'être affronté, à la fin des années 70, à l'impossibilité de nommer l'acte sexuel entre deux garçons, et celui de transgresser aujourd'hui l'interdit qui pèse, dans certaines conditions, sur l'emploi de l'adjectif « juif ». En dépit de ses précautions, et quelle que soit mon admiration pour un livre comme Tricks, j'avoue ne pas comprendre l'homologie : la responsabilité, ni du reste le sens, ne sont pas, je crois, strictes affaires de logique. C'est moins à l'aune de ce que sont ces textes que de ce qu'ils font qu'il faut les comparer. Or si je vois combien Tricks a ouvert de perspectives et permis d'expériences, l'effet éventuellement libérateur des dernières pages de Renaud Camus me semble beaucoup plus obscur, et inquiétant.

Une chose, pourtant, reste comparable. Qu'en serait-il, demande Renaud Camus, s'il s'était dit agacé de la proportion « exagérément tendancieuse » de collaborateurs Italiens, Bretons ou homosexuels dans une émission supposée « généraliste » ? Il n'y aurait pas eu de scandale, en effet. Qu'un écrivain réputé hétérosexuel écrive dans son journal qu'ils exagèrent un peu, les collaborateurs gays de telle ou telle émission généraliste, à la transformer en émission « communautaire », et il n'y aura qu'Act Up, le Centre Gay et Lesbien et Didier Éribon, sans doute, pour produire des communiqués de presse indignés qui ne seront évidemment reproduits par personne, sinon dans une brève de Têtu. Que ceux qui prétendraient le contraire réfléchissent au succès d'un Tony Anatrella, qui peut regretter sans faire de remous (chez Flammarion et dans les colonnes du Monde) la « surreprésentation des homosexuels » dans « les organismes de prévention du sida », ou disent quelle fut leur réaction quand Édith Cresson, alors Premier ministre, assura en public que «l'homosexualité [n'était] pas dans la tradition française». Je sais les haussements d'épaule que ces petits rappels ne manqueront pas de susciter ; je les connais d'autant mieux que ce sont les mêmes qui ont accompagné les déclarations d'Édith Cresson et les textes de Tony Anatrella.

Que ce scandale suscité par La Campagne de France permette au moins de qualifier d'autres propos peut-être moins visiblement inadmissibles, et néanmoins insupportables. L'une des questions que pose, sinon Renaud Camus, en tous cas « l'affaire Camus », est celle du prix qu'il faut apparemment payer pour que certains textes et certaines déclarations apparaissent à tous dans leur dimension de scandale. Il se pourrait à ce titre qu'on fasse plus de cas, parfois, de la logique des bourreaux que de la douleur des victimes. C'est, là aussi, question de sens.


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