Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus

Documents

Paru dans Têtu
Date Juin 2000
Auteurs Philippe Mangeot et Thomas Doustaly

Samedi 6 Mai 2000

Monsieur,

Nous vous remercions de nous accorder cet entretien. Nous gageons que l'originalité de son dispositif aura quelque incidence sur son résultat ; et nous espérons qu'y seront sensibles à la fois la rigueur de l'échange écrit et la vivacité de la conversation.

Permettez-nous, avant que ne s'engage le jeu des questions et des réponses, de préciser quelques points.

– Le premier objet de cet entretien est de vous donner la parole, quand il apparaît qu'elle vous est refusée. Nous ne goûtons pas les procès instruits en l'absence de ceux qui sont accusés. Dans ces conditions, notre conversation n'aura de sens que si elle prend le temps ­ le temps de comprendre, pour ce qui nous concerne ; et, de votre côté, le temps d'expliquer.

– Dans notre premier mail, il était question de la « bienveillance déconcertée » qui devrait ordonner cet entretien. Une telle posture n'est possible qu'à la condition de la plus grande rigueur. Nous sommes des lecteurs de vos livres ; c'est donc, loin de toute allusion, dans le détail et sur le détail de ce que vous écrivez que nous aimerions revenir. Cela supposera, à l'occasion, une sorte d'acharnement et de souci de précision dont nous espérons que vous ne nous tiendrez pas rigueur.

– Il nous semble que vous avez déjà « répondu » par avance, dans de précédents ouvrages, à certaines des questions que nous comptons vous poser. Nous nous permettrons toutefois d'insister. D'abord, pour des raisons de clarté ; ensuite, parce qu'il est imaginable que votre aventure récente ait fait « bouger », soit en l'approfondissant, soit en la déplaçant, votre réflexion sur tel ou tel point ; enfin, parce que nous avouons que certains de vos développements sont encore pour nous sujets à débat.

– Dans sa forme publiée, cet entretien ne devrait pas dépasser 25 000 caractères. Nous aimerions cependant qu'il soit ici plus long. Il nous faudra donc le retravailler. Cela va sans dire, nous envisageons ce travail comme un effort commun : nous vous en proposerons dès que possible une version « courte » que vous pourrez sanctionner ou amender.

– Si d'aventure, certains accents, guillemets ou apostrophes ne résistaient pas au voyage transatlantique, n'hésitez pas à nous le faire savoir très vite, nous aviserons aussitôt.

Philippe Mangeot et Thomas Doustaly

Oui, je vous reçois très bien. J'ai envoyé un précédent message selon lequel votre lettre de précisions préliminaires m'était bien parvenue, et j'en acceptais bien volontiers les termes. Je crains seulement un danger d'extrême lenteur, si les messages ne sont pas délivrés aussitôt qu'émis….

Depuis votre réponses aux questions du journal « Libération », on ne vous a plus entendu sur la polémique suscitée par La Campagne de France. Comment avez-vous accueilli les suites de cette « affaire Camus » ?

Non seulement on ne m'a pas entendu mais j'ai même pu lire ici et là, non sans une amère ironie, que je « me taisais ». En fait j'envoie communiqué sur communiqué à l'A.F.P., et autant d'articles aux journaux, qui ne les publient jamais. Pas plus tard que mercredi dernier Libération refusait un article de moi au motif que « la polémique ayant tendance à se calmer, on ne voulait pas la relancer ». Mais quelle « polémique » ? Il faut deux partis pour une polémique. Et ni moi ni ceux qui me soutiennent n'ont jamais pu avoir la parole, à la seule et notable exception de Nicholas Fox Weber, dont Le Monde a publié la lettre, très émouvante et noble – jamais je ne lui serai assez reconnaissant –, mais relevant plutôt du registre amical, émotionnel (Renaud Camus n'est pas du tout l'antisémite que vous décrivez à longueur de colonne ; il est même tout le contraire). Et quel « retour au calme » ? Le jour même où Libération refusait mon article, pourtant parfaitement mesuré dans ses termes, paraissaient l'éditorial de Jean Daniel dans Le Nouvel Observateur, et l'article de Patrick Kéchichian dans Le Monde ! Je ne dispose pour publier les textes en défense que de mon site «  ». C'est mieux que rien mais c'est dérisoire en regard des forces médiatiques déchaînées contre moi, qui ne paraissent disposées à tolérer aucune objection, ni à faire place à des voix contraires, à commencer par la mienne. Le procès est instruit sans l'accusé. J'accueille donc cette « affaire Camus » et ses suites avec une volonté inentamée, mais jusqu'à présent impuissante, de lutte pour mon honneur et pour la vérité. D'autre part je les accueille sans surprise, puisque les pages contestées les avaient prévues. En ce sens, bien qu'elles aient été écrites il y a six années pleines, elle se situent au-delà du débat actuel, puisque de ce débat elles font leur matière même.

La question du scandale liée à des propos sur les Juifs est aussi la « matière » d'autres de vos ouvrages. Vous employez les mêmes phrases et les mêmes mots pour décrire, dans L'Epuisant Désir de ces choses (achevé juste après le Journal 1994), le livre fictif « Opus Niger » (refusé par tous les personnages éditeurs), et, dans Etc, le roman que POL a refusé de publier, « L'Ombre gagne ». Il s'agirait en substance de deux livres dont les seuls personnages seraient « les phrases et les idées ». Et de deux romans dont les premières pages débuteraient par un « délire antisémite », « prix à payer » pour un « discours en roue libre ». On commencerait par « le plus inadmissible », qui permettrait ensuite de dire « littéralement n'importe quoi ». Pouvez-vous expliciter quel était l'objectif de « L'Ombre gagne ». (« un discours en roue libre ») ? Est-il effectivement écrit ? Le cas échéant, pouvez-vous revenir sur les conditions de son écriture et celles qui ont présidé au refus de sa publication ? La description que vous faites de ces romans introuvables (pour des raisons différentes) laisse à penser que votre souci est ici strictement rhétorique (envisager les conditions d'existence et de possibilité d'un discours, quel qu'il soit). Comment conciliez-vous ce souci rhétorique avec la vigilance politique ?

Première précision : je n'ai pas tenu le moindre propos sur « les Juifs ». J'ai noté dans un volume de « journal », quelques réflexions sur un groupe étroit de journalistes juifs, qui bien entendu – c'est un point très important – se désignaient eux-mêmes comme tels, au cours d'une émission de radio dont les participants réguliers tenaient des sortes d'« emplois », comme au théâtre : « le catholique », « le communiste repenti », « l'homme de droite », « le juif d'origine polonaise et de famille récemment émigrée » qui parle régulièrement de ce que c'était qu'être enfant dans une famille juive communiste populaire parisienne, etc. Aucune espèce d'« outing » de ma part, ni de généralisation sur « les juifs ». Des extraits bien choisis peuvent donner l'impression du contraire, mais il suffit de prendre le texte un peu en amont ou un peu en aval pour voir qu'il ne s'agit jamais que d'une étroite émission de France Culture, et d'un groupe étroit de journalistes juifs auxquels il est fait le reproche insignifiant d'« exagérer un peu » parce qu'ils ont tendance, selon moi, certains jours, à transformer une émission généraliste en émission presque communautaire. Pour prendre une comparaison triviale, et qui devra aussitôt être qualifiée, vous seriez membre d'un ciné-club, il y aurait beaucoup d'Italiens dans ce ciné-club, vous n'hésiteriez pas à écrire dans votre journal, certains jours, « les Italiens du ciné-club « exagèrent un peu » » à passer deux fois par semaine des films italiens. Mutatis mutandis, c'est exactement ce que j'ai écrit. Seulement j'étais bien conscient, l'écrivant, que le « mutandis » était énorme, et que l'adjectif « juif », pour des raisons historiques dont je suis aussi conscient que mes accusateurs, sinon plus (après tout le Discours de Flaran, par exemple, est le seul ouvrage qui tente d'expliquer tout l'art contemporain et sa dimension tragique par la référence à la Shoah et à l'Innommable en l'homme), que l'adjectif « juif », donc, ne pouvait pas être manié comme l'adjectif « italien » ou comme n'importe quel autre. Pour des raisons évidentes, et graves entre toutes, et les plus douloureuses de l'histoire, il est aussi imprononçable, en de certains contextes, que le Nom de Dieu dans l'Ancien Testament. Il est Ce-qui-ne-peut-pas-être-dit. A peine le prononce-t-on, l'écrit-on, la douleur juive, qui est aussi la douleur universelle, vous paralyse comme une tête de Méduse, vous foudroie, vous ne pouvez plus parler. Or, le Ce-qui-ne-peut-pas-être-dit, c'est très précisément le lieu même de la dignité et du risque d'écrire, pour un écrivain. Après tout, si vous permettez et si vous excusez un rapprochement qui pourra paraître inconvenant, au regard de la douleur juive, justement, après tout parler de sexe et d'homosexualité sans le recours rituel à la fiction ou à l'anonymat, écrire Tricks en signant et datant, à la fin des années soixante-dix, c'était aussi affronter une impossibilité de parler, et de nommer – infiniment moins grave et plus « mondaine », si vous voulez, et qu'il peut être choquant de rapprocher un instant de l'autre, et de ce qu'elle recèle d'incommensurable ; mais bien réelle cependant. C'est pourquoi à peine avais-je écrit la phrase incriminée – qui serait encore une fois absolument insignifiante n'était l'adjectif imprononçable –, je me suis interrogé aussitôt sur elle, et longuement, et sur moi, bien conscient que cette phrase entraînerait le scandale qu'elle a en effet entraîné. Le scandale n'est pas à rechercher. Je n'en ai pas le goût. Mais il n'est pas raison suffisante, non plus, pour interdire de nommer ce qui peut l'être, et doit l'être – car nous ne saurions nous accommoder, en aucun sens, de l'In-nomable. Ce qui pourrait être raison suffisante, en revanche, oui, c'est la douleur. La douleur a droit a tous les respects, même philosophiques. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'elle n'est pas un argument. Mais elle ne doit pas abuser de sa grandeur, et compromettre son caractère sacré en faisant office de simple moyen, pour interdire ce qui ne lui porte atteinte en aucune façon. Ce sont ceux qui lui font jouer ce rôle indigne d'elle qui méconnaissent son caractère unique. La douleur juive, et la douleur des juifs, ne doivent pas servir à empêcher qu'on fasse une réflexion critique insignifiante sur quatre ou cinq journalistes juifs dont on trouve à l'occasion qu'ils « exagèrent un peu ».

La référence à L'Ombre gagne, devenu 325g (le poids du volume), et qui ressemble beaucoup en effet à l'« Opus Niger » dont il est question dans L'Epuisant Désir de ces choses, est très délicate dans le contexte actuel, essentiellement journalistique, pour le meilleur et pour le pire, c'est-à – dire éminemment a-littéraire, si ce n'est anti-littéraire. En même temps il ne s'agit pas du tout de s'abriter derrière la « littérature » pour échapper à ses responsabilités. Je pense que rien n'est plus « responsable » que la littérature. Et je suis de ceux qui pensent que Brasillach (auquel on m'a gracieusement comparé, dans la non-polémique actuelle) n'avait pas volé les balles qui l'ont percé. Cela dit L'Ombre gagne ou 325g relèvent d'un projet littéraire ou même « philosophique » – si je puis le dire pas trop prétentieusement – qui n'a pas grand chose à voir avec l'écriture simplette d'un journal, ni avec la controverse actuelle. Il s'agissait de rendre à l'expression déconsidérée « roman d'idées » son sens plein, et de faire un « roman » où les idées seraient les seuls personnages : les bonnes, les gentilles, les monstrueuses, les idiotes, les banales, les inattendues, les révoltantes, etc., toutes, en un carrousel assez semblable, toute proportion de génie gardée, à Bouvard et Pécuchet auquel était d'ailleurs emprunté l'exergue (« Cependant, entre les idées innocentes et les criminelles, comment faire la différence ? ») [citation très inexacte, excusez-moi, je suis en voyage]. Il s'agissait d'explorer tout ce qui peut être pensable. Et le prix à payer pour ce privilège redoutable, c'était de commencer par ce qui me semblait le plus absolument inadmissible, et ce qui me semblait le moins pouvoir un seul instant (croyais-je) m'être attribué : l'antisémitisme, en l'occurrence délirant, ou bien l'opinion à peine moins répugnante que le sida était le juste châtiment des homosexuels, une vraie bénédiction du ciel du point de vue moral, la preuve que Dieu s'était réveillé et faisait enfin son travail. Une fois qu'on a passé ce barrage de l'inadmissible absolu, tout peut être pensé un moment – et non pas cru, bien entendu. Il s'agit d'un roman. Et il n'y est pas d'idée qui ne rencontre son contraire rigoureux, de sorte que celui qui les émet est un personnage impossible, personne, Personne, Ulysse Personne, dans L'Epuisant Désir de ces choses. Ce n'est nullement mon cas et l'auteur de La Campagne de France, lui, est bien présent même si on ne lui donne guère la parole. Il vous répond du mieux qu'il peut.

L'Ombre gagne n'a jamais été publié, plusieurs éditeurs l'ayant refusé, soit qu'ils l'aient jugé exagérément scandaleux, soit qu'ils n'en aient pas compris le projet, soit que ce projet soit confus ou imbécile, ce qui se peut, soit que sa réalisation soit insatisfaisante littérairement. Mais le statut de « non-livre » va assez bien à cette oeuvre de « Personne », connue seulement par ouï-dire et par d'obscures références. Le rapprochement avec la crise actuelle est à la fois inévitable et absurde – inévitable d'un point de vue journalistique, absurde d'un point de vue littéraire ou « philosophique » ; sauf peut-être (éventuellement) à un niveau très profond, très complexe, très ombreux, pour le coup, et qu'il faudrait un siècle pour explorer. Je doute qu'il me soit accordé.
Quant à question de la « vigilance politique » il est évident qu'elle ne se pose pas de la même façon à propos d'un « journal  » comme La Campagne de France, dont le statut littéraire est très simple (une parole personnelle, signée, la notation immédiate du courant et des flux et reflux de la pensée, etc.) et d'un « non-livre » comme L'Ombre gagne ou 325g. Je peux répondre de ma « vigilance politique » à propos du journal, c'est ce que je suis en train de faire auprès de vous. Pour L'Ombre ou 325g., ces oeuvres noires, il faudrait prendre « vigilance » et « politique » en de tout autres sens, moins immédiats, plus caverneux et sans doute plus essentiels. Mais il ne s'agirait pas moins de « politique », si vous voulez, et surtout de « vigilance » : vigilance aux arcanes labyrinthiques du sens, en l'histoire et en nous. Vaste projet, vous le voyez. J'en parle d'autant plus librement qu'il n'a pas abouti, jusqu'à présent.

Nous sommes inquiets pour le temps qui vous / nous reste. Nous vous faisons parvenir la troisième question ? La dernière qui soit directement liée aux passages de votre journal sur des juifs. Mais nous aimerions aborder beaucoup d'autres points.

Comment faire ? Peut-on envisager de vous faire parvenir ensuite l'ensemble de nos questions, afin que vous y répondiez quand vous en aurez le temps ? Le cas échéant, quelles seraient vos possibilités ? Nous croyons que cet entretien est important. Nous envisageons d'ores et déjà d'en diffuser l'intégralité sur le site de Têtu.

Voici la troisième question :

Vous écrivez, dans Le Château de Seix : (Journal 1992) : « L'autre jour, dans ma petite liste de Juifs que vraiment je n'aimais pas, j'ai oublié le psychanalyste Gérard Miller, qu'on voit beaucoup sur le petit écran, et qui lui aussi a le don de m'exaspérer. » Pour vous citer, lui ne fait pourtant pas « 'allusion presque quotidienne à cette qualité ». S'il vous exaspère, en quoi est-il alors nécessaire de mentionner le fait qu'il soit juif ? N'êtes-vous pas là plus proche de l'antisémitisme dont on vous accuse ?

Avez-vous remarqué, par exemple, et pour reprendre votre comparaison avec l'homosexualité, que l'épithète « homosexuel » est systématiquement accolée à toute référence à un criminel qui se trouve par ailleurs être gay, sans que ceci ait rien à voir avec cela, tandis qu'il n'est jamais question de « meurtrier hétérosexuel ». Poser la question de l'homophobie inscrite dans ce type de discours, est-ce avoir alors recours à l'une de ces « armes absolues du langage » qui disqualifient l'interlocuteur sans autre forme de procès  ?

Je comprends mal votre question, qui me semble comporter sa propre réponse. Le fait que Gérard Miller soit juif est évidemment indispensable dans le contexte que vous rapportez très justement, puisque dans ce passage je m'interroge moi-même, avant que ne le fassent les autres, sur la question de savoir si oui ou non je ne serais pas un peu antisémite, pour tenir à parler si librement des juifs, comme de tout le reste. Et je fais le tour de personnages publics qui m'agacent, ou qui ont « le don de m'exaspérer », et dont il se trouve qu'ils sont juifs – sans quoi la question ni le scrupule, auxquels d'autres ne songent pas, n'auraient aucune espèce de sens. Je n'ai pas Le Château de Seix sous les yeux, mais je crois que me souvenir que ma réponse à cette question est que mon peu de goût pour Gérard Miller n'a strictement rien à voir avec sa qualité de juif, qu'il y a beaucoup de vedettes des média qui ont aussi « le don de m'exaspérer » et ne sont pas juives du tout, et beaucoup d'autres personnalités que j'aime et que j'admire et qui elles sont juives. D'où je conclus que de ne pas aimer ou apprécier telle ou telle personnalité juive n'est en aucune façon une preuve d'antisémitisme ; non plus que de vénérer (comme je fais) Claude Lévi-Strauss n'est la preuve d'une sémitophilie particulière (dont à vrai dire je serai plutôt plus suspect que de l'inverse).

Me soupçonner, c'est mon métier. J'y suis plutôt meilleur que d'autres. Mais je connais mieux le dossier que la plupart.

Quant à votre rapprochement avec le criminel dont l'homophobe signale aussitôt qu'il est homosexuel, il ne me paraît pas pertinent, sauf votre respect. Il ne me viendrait pas à l'idée de signaler que Miller (auquel je n'ai pas le moindre « crime » à reprocher, faut-il l'écrire ; il m'agace un peu par sa faconde tout terrain, sans doute parce que cette qualité me fait défaut) est juif hors du contexte que vous signalez très honnêtement.

Mercredi 10 Mai 2000

Alors que nombre de vos détracteurs parlent à votre propos de « pétainisme », Alain Finkielkraut vous soupçonne, quant à lui, de « maurrassisme ».

D'autres parlent encore de Barrès, chez qui l'on retrouve cet attachement qui est le vôtre à « l'expérience française », un égotisme littéraire, et l'opposition qui vous est familière entre métissage et cosmopolitisme.

Etes-vous un lecteur de Maurras, et/ou de Barrès ? Vous reconnaissez-vous dans ces références ?

Je ne suis pas du tout un lecteur de Maurras, mais j'ai été ardemment, dès mon plus jeune âge, un lecteur de Barrès. A quatorze ou quinze ans j'avais fondé à l'école Massillon, à Clermont-Ferrand, un journal intitulé Les Nouvelles Taches d'encre, en hommage au journal de jeunesse de Barrès. Ce qui me valut d'assister aux fêtes du centenaire de Barrès, à Nancy et sur La Colline inspirée, en 1962, à quinze ans, et de me lier d'amitié avec le fils de Barrès, Philippe, « grande figure de la Résistance  », comme on dit, et l'un des premiers ralliés à de Gaulle en 1940. On expédie un peu vite, et ridiculement, l'héritage intellectuel (et sylistique) barrésien qui fut par exemple un des ciments, plus tard (avec l'amour des jeunes gens), de mes relations avec Aragon, barrésien de la première et de la dernière heure (je ne sais pas bien pour qui c'est compromettant). Cela dit je réclame un « droit d'inventaire », comme dit Lionel Jospin. Je me souviens que mes relations d'amitié avec Philippe Barrès furent très sérieusement affectées par un article enthousiaste des « Nouvelles Taches d'encre » sur… Romain Rolland. Il fallait choisir, selon lui. Et d'autre part le Barrès auquel je m'intéressais était le premier Barrès, celui du Jardin de Bérénice, pas du tout le Barrès nationaliste et patriotard de Colette Baudoche ou des Bastions de l'Est. De toute façon, Barrès, je n'y pense pas tous les jours. Je ne sache pas qu'il en soit beaucoup question dans mes livres.

Cela dit, un monde où l'on ne pourrait plus s'intéresser à Barrès sans être aussitôt « suspect » de je ne sais quelles monstruosités idéologiques me fait proprement horreur. Si on en est là, je prends le maquis.

Qu'est-ce qu'être Français ? Cette question, centrale dans votre oeuvre, est sans doute également essentielle pour ces Français de « première ou deuxième génération » ­ parmi lesquels vous comptez certains des collaborateurs du « Panorama », et à propos desquels vous écrivez qu'ils « ne participent pas directement de l'expérience française ».

Il nous semble que vous avez jusqu'à présent proposé deux types de réponses à la question. La première, accueillante, pourrait être une définition « par le désir » ou « par le goût » : être français, c'est aimer tel ou tel produit de la culture française ( « Français par Montaigne, par Marivaux, par le canard Gédéon et le foie gras de canard…  »). La seconde, en revanche, dessine des frontières et en contrôle la traversée : être Français, ce serait s'inscrire dans « une expérience pétrie de 15 siècles » ­ au risque de faire de la France une nature inatteignable.
Comment articulez-vous ces deux conceptions ?

Des deux conceptions de la « francité » que vous proposez, j'assume entièrement la première. La seconde, en revanche, ne se trouve nulle part dans mes livres, ni dans ma « pensée ». Je n'ai jamais, au grand jamais, écrit ni pensé une seule seconde qu' « une expérience pétrie de quinze siècles » était nécessaire pour être français (et encore moins pour parler à la radio de la France et de la culture française, contrairement à ce que prétend à tout vent Mme Laure Adler). Je crois seulement qu'être français par le temps, par l'expérience de l'histoire, et par les morts – car là aussi les morts ont leur poids (c'est peut-être Barrès qui ressort) -, c'est aussi un mode ­ d'ailleurs tout à fait insuffisant en soi ­ d'être français ; et que ce mode là ne doit pas être négligé, ni humilié. Je crois aux lois de l'hospitalité. J'aime infiniment la tradition française (pas toujours très bien respectée, certes) d'accueil aux victimes de l'injustice et de la tyrannie, aux réfugiés, aux humiliés, aux offensés (et aussi à l'intelligence, à l'art, et à l'amour, et au désir). J'aime passionnément l'étranger. Et je l'aime comme étranger, et non pas toujours comme semblable, ou comme « contemporain », ce qui me semble un annexionnisme ou un réductionnisme insupportables. J'aime l'art dans son éloignement, dans sa lontanenza, voire dans son inintelligibilité (« comprendre une oeuvre d'art, c'est mesurer exactement les raisons qui nous la rendent inintelligible à jamais ») ; et l'homme à sa juste distance, dans son « étrangèreté » radicale, dans son irrésistible différence ­ cela malgré l'homo-sexualité, dont on n'a pas assez dit à quel point elle était ouverture au monde, et à l'autre, par l'inépuisable désir (s'il y a un domaine dans lequel, au moins, je ne risque pas d'être traité de raciste, c'est bien celui du désir, et de l'amour !). Mais par goût des lois de l'hospitalité je comprends, et il m'arrive d'éprouver, le chagrin des hôtes qui ayant accueilli de nombreux hôtes (il est beau, et merveilleusement riche de sens, qu'en français il n'y ait qu'un seul mot pour ces deux conditions) entendent ceux-ci discuter de l'avenir de la maison, des travaux qu'on va faire, des aménagements nécessaires, sans leur donner, à eux aussi, voix au chapitre.

Filons la métaphore. Pouvez-vous donner des exemples précis d'hôtes qui « discutent de l'avenir de la maison et des travaux qu'on va faire sans donner à leur hôte voix au chapitre  » ?

Et aussi, en quoi le fait de s'aventurer sur Proust (dont on prononcerait mal les noms des personnages), sur Bossuet ou Chateaubriand (pour reprendre vos exemples) revient-il à modifier la maison sans demander l'avis de je ne sais quel propriétaire ?

Vive protestation : je n'ai à aucun moment parlé de « propriétaires », ni même de « je ne sais quel propriétaires ». L'exemple précis, cité dans « La Campagne de France » et à ce titre objet de scandale est une grande émission en quelque sorte « officielle », annoncée longtemps à l'avance, sur une radio nationale, France Culture en l'occurrence, à laquelle participaient exclusivement, ou presque exclusivement, des journalistes et écrivains qui avaient longuement parlé plus tôt, ou écrit (y compris des livres), sur leur expérience d'immigrés ou celle de leur famille. Il va sans dire (enfin si, il semble qu'il faille le dire, puisque Laure Adler et d'autres ont prétendu le contraire), il va sans dire que je ne dénie en aucune façon à ces journalistes le droit de s'exprimer sur la question. Je pense même, et j'écris très expressément, qu'ils y ont peut-être plus de droit que d'autres, sachant plus intimement de quoi ils parlent. Mais je pense qu'il serait honnête, ou convenable, sur une question de cette importance, dans une émission préparée de longue date, etc., que soit aussi représentée, ou un peu plus largement représentée, la voix de ceux qui n'ont pas avec l'immigration un rapport personnel ou un rapport de famille aussi étroit. Bref je crois que la question de l'immigration, qui pour le coup engage l'avenir de la maison, ne doit pas pouvoir apparaître – à moins d'un échange improvisé, bien sûr – comme un sujet réservé aux immigrés ou aux enfants ou petits-enfants d'immigrés. Ils ont autant que les autres le droit de parler, ils n'en ont pas un droit exclusif, ou presque exclusif.

Pour le reste vous avez tout à fait raison : « le fait de s'aventurer sur Proust, sur Bossuet ou sur Chateaubriand » ne revient pas « à modifier la maison sans demander l'avis etc. ». Mais je n'ai jamais rien écrit de pareil. J'ai pu envisager, dans le « stream of consciousness » que reflète fidèlement un journal tel que le mien, une hypothèse qui pourrait être (un peu abusivement) rapprochée de celle-là. Mais c'était pour l'écarter dès la page ou le paragraphe suivants : parler de Proust et du faubourg Saint-Germain du petit Marcel, « le profond de la campagne française n'y préparerait pas davantage. »

Dans l'un des passages qui vous sont reprochés, vous vous dites hostile aux quotas, mais vous réclamez « un équilibre de bon sens » qui leur ressemble fort : il pose la question de la majorité, des minorités (vous évoquez les homosexuels, les Auvergnats et les Arabes) et de la place qui leur revient. Dans ces conditions, qui devrait décider de cet équilibre et selon quels critères ? Etant vous-même homosexuel, avez-vous le sentiment de faire partie d'une minorité ? Et admettriez-vous d'être invité à ce titre comme collaborateur d'une émission comme le « Panorama » ?

Ouf ! Beaucoup de questions en une seule (tout à fait entre parenthèses j'avais cru comprendre (je suis même sûr d'avoir compris) qu'il ne devait plus être question de ce genre de choses dans cette partie de l'interrogatoire ? En tout cas ce n'est pas moi qui vais m'y dérober…)

Non : « l'équilibre de bon sens » me paraît emphatiquement et maladroitement bafoué lorsqu'une discussion « officielle » sur l'immigration se déroule exclusivement ou presque exclusivement entre membres de familles immigrées. Ce sont des maladresses de cette sorte qui pourraient amener d'aucuns, un jour, à réclamer quelque chose qui ressemblerait à des quotas, horrible perspective. Sur des sujets généraux, il me semble qu'une bonne pratique journalistique consiste à veiller à la diversité des panels et des équipes, de sorte qu'ils reflètent à peu près, mais bien sûr très « à peu près », la diversité de la population, y compris du point de vue de l'âge, par exemple. Je suis depuis toujours effrayé par exemple par la violence et la brutalité du langage à l'égard des personnes âgées, victimes de ce qu'on peut bien appeler un véritable « racisme », pour le coup. La bassesse et l'ignominie des insultes à l'égard des hommes ou des femmes politiques ou des chanteurs de rock qui ont dépassé l'âge admis par la doxa journalistique et populaire est certainement ce qui ressemble le plus à la grammaire antisémite de jadis, dans son langage et ses images.

Je fais partie de dizaines de « minorités », comme tout le monde. Il m'est arrivé aux temps héroïques d'être invité « en tant qu'homosexuel » à participer à telle ou telle émission particulière. Je m'y suis rendu sans plaisir particulier parce qu'il me semblait qu'il fallait le faire. Mais si j'étais, ce qu'à Dieu ne plaise, collaborateur régulier d'une émission généraliste, il me semble que j'éviterais de faire constamment référence à ma condition d'homosexuel.

Changeons de sujet, si vous voulez.
Comment conciliez-vous la passion des origines dont vous témoignez (l'origine conçue comme saveur des êtres et une raison de les aimer) avec la nécessité dont vous faites état d'une « sculpture de soi », c'est-à-dire dans certains cas que vous décrivez (« le peuple »), d'un arrachement à ses déterminations sociales et historiques ?

[Non, je ne réclame pas du tout de « changer de sujet ». Je constate simplement que vous ne vous en tenez pas au plan arrêté pour cet échange puisque vous, ou le rédacteur de chef de « Têtu », m'avez annoncé l'autre jour, sans que je vous demande rien, que nous en avions fini avec cette partie de l'échange – ce qui impliquait, évidemment, que je n'avais pas à m'attendre à la poursuite d'un dialogue aussi tendu. Mais il ne sera pas dit, ça non, nonobstant vos changements de plan, que je me déroberai à la moindre de vos questions.]

Je concilie sans aucune difficulté. La « sculpture de soi », c'est l'exercice permanent du jugement, et donc du choix, moral et esthétique. Si l'héritage familial c'est la méconnaissance de l'art, de la beauté, de l'interrogation ontologique ou du souci de la langue, le « sculpteur de soi » peut choisir de quitter, sans nécessairement le renier, et sans mépris, cette part-là de l'héritage. Mais le même héritage peut-être en même temps un ciel, une lumière, un ensemble de mythes et de noms, et de prénoms, tout un roman familial ou collectif dont l'être peut tirer une partie de sa saveur et, pour moi, en tout cas, une grande part de sa séduction.

Il a été écrit récemment que je « réduisais les individus à leur origine ». C'est totalement absurde. Je crois que l'origine est parmi d'autres, parmi beaucoup d'autres, un moyen de comprendre et surtout une raison d'aimer – jamais de ne pas aimer. Et cela pour les idées comme pour les êtres. J'ai le goût, qui n'est pas criminel, je crois – c'était celui de Bachelard –, des idées qui apportent avec elles leurs paysages, leur humus, leurs chemins, ne serait-ce que les chemins qui ont mené jusqu'à elles. C'est une des définitions possibles de la « bathmologie », science barthésienne des degrés du langage, de la spirale du sens, qui sait que deux opinions peuvent paraîtrent semblables et être en fait parfaitement contradictoires, parce qu'elles ne se situent pas « au même niveau de la spirale ». Je pense ici à cette princesse italienne qu'on honorait à Rome comme un pionnier de l'antifascisme, et qui de fait avait été une des premières et des plus irréductibles ennemies de Mussolini ; mais c'était parce qu'elle le trouvait vulgaire et qu'elle ne lui pardonnait pas d'avoir été socialiste ; pas du tout parce que c'était un dictateur.

Le journal suit heure par heure « la spirale du sens ». Evidemment si on choisit de l'arrêter arbitrairement à un moment ou à un autre, on s'expose à des malentendus complets (et moi à de graves dangers). Ce que lui a d'ailleurs parfaitement prévu : « Les sociétés qui ne me lyncheraient pas, ce seraient par suite d'une malentendu. Et c'est probablement avec elles que serait le plus réel mon désaccord profond. »

J'ajouterais qu'à mon sens ce sont les idées abstraites, les idées « pures », les idées désoriginées qui tuent, parce qu'elles n'ont pas le sens de leur propre relativité, et parce que l'homme ne leur est rien. La butée du sens, c'est la « nocence », le contraire de l'innocence. Quand une idée commence à construire des camps ou à édifier des goulags, à guillotiner en masse, à emprisonner ou simplement à humilier, à blesser, à créer de la douleur ou à la négliger, cette idée-là se prouve mauvaise, et donc fausse, et pas seulement haïssable.

[Juste une précision : je ne crois pas que le dialogue soit « tendu ». Ou plutôt, il me semble les questions doivent être « tendues » pour que les réponses, pourvu que vous les assumiez, couvrent tous les aspects de la polémique. C'est ce que vous faites, et bien au-delà, puisque vous réinscrivez ce qu'on vous reproche dans une réflexion cohérente ­ ce qui manque précisément dans la polémique. A ce titre, la question qui suit est à la fois occasionnée par cette polémique et invite à une réponse beaucoup plus vaste ­ que vous avez entamée dans votre réponse précédente. Mais elle rejoint ce que je vous disais dans mon mail sur la question de la morale comme « travail » (et travail de l'oeuvre)]

Le quatrième de couverture de La Campagne de France parle d'une « étape » dans l'écriture de votre journal : « Un degré nouveau » serait franchi « dans le dépouillement de soi, (…) dans l'abandon des prudences personnelles, des pudeurs sociales et des précautions d'opinion ». A la page 207 du même livre, vous parlez de vous « abîmer toujours plus avant dans [votre] vérité. ». Et vous dites dans Le Discours de Flaran que le journal est la forme littéraire où écrire et être « sont le plus près d'être une même chose ».

Imaginons seulement que vous soyez traversé par des pensées que vous trouvez vous-même abjectes. Cela arrive à tout le monde, après tout. Qu'en faire ? Est-ce la vocation de l'intimiste d'en faire état ? Comment assumer, dans ces conditions, cette abjection ?

Ecoutez, tout à fait franchement, je n'ai pas l'impression qu'il m'arrive d'être traversé par des pensées « abjectes » – par des pensées idiotes, ça oui, par des pensées peu reluisantes, sans doute, mais « abjectes », non. Aucune pulsion sadique, par exemple, ni doctrinaire. Cela dit, je peux me tromper, bien entendu. Je dois constamment faire la part de mon propre et probable aveuglement, de ma part d'ombre. Il m'arrive de rencontrer dans mon « courant de conscience » des idées abjectes, bien entendu, de les provoquer, même, de les concevoir comme « idées », comme horribles « idées pures », mais nullement comme idées miennes – idées « de l'espèce humaine », plutôt, idées du monstre en l'homme, en voyage à travers nos cavernes intimes. Les débusquer, les noter, c'est précisément ce que faisait L'Ombre gagne, ou 325g., ces « romans ». J'ai noté assez longuement, dans un volume de journal (1992 ? 1993 ?), le malaise physique et le dégoût qu'entraînaient en moi cet âpre et cruel travail de sonde.

[Hors entretien : je vous trouve plaisant d'appeler « non-tendu » un dialogue qui a tout instant, pour un mot de travers, peut me perdre, me valoir six mois de prison ou trois cent mille francs d'amende, ou entraîner ma définitive « disparition locutoire », comme on disait dans ma jeunesse (et à laquelle je ne suis pas sans trouver quelque charme, évidemment). Vous me rappelez ce journaliste des Inrockuptibles, Marc Weitzmann, qui m'interrogeait en bon Fouquier-Tinville, avant de rédiger son article de délation, celui qui a mis le feu aux poudres, et qui me disait, avec des mines de gros chat patelin : « Je ne comprends pas, vous avez l'air de chercher vos mots, d'hésiter avant de répondre… » Cela dit, je ne vous confonds nullement avec lui, rassurez-vous, et le rapprochement porte uniquement sur l'illusion où vous pourriez être, ou désirer me mettre, que cet échange n'est pas « tendu ». (Ces précisions parce que je m'ennuie, entre vos belles questions)]

Quelque chose me gêne dans la façon dont vous défendez un certain usage du français : chaque fois, vous associez votre préférence pour une langue classique et des considérations sur la « décadence » du français (généralement accompagnées de la désignation de fauteurs de troubles : l'école en particulier). Lanson notait que « chaque génération s'est élevée contre la corruption du langage ». Et je trouve plus de joie chez Michaux, que vous admirez, je crois, quand il écrit dans Poteaux d'angle : « Des langues se font, se détachent. (…) En danger les langues trop belles. Lente et sourde, la guerre des langues. Présentement, elle reprend autrement. »

Pour le dire vite, j'observe chez la majorité des défenseurs de la langue française tout un réseau métaphorique qui lie le déclin supposé de la langue à l'étranger, ou au métissage. Je ne crois pas que ce soit le cas chez vous, mais le motif du métissage, par exemple, est si essentiel dans vos écrits que la proximité de ces deux questions peut prêter à confusion.

En outre, parler comme vous le faites de « crise de la langue » ne revient-il pas à naturaliser la langue, et à refuser que la crise puisse être la condition même de la langue : son régime et son existence ?

Voilà une question à propos de laquelle je suis obligé de faire état d'une précision que j'avais résolu de garder pour moi, car elle pourrait être interprétée comme une échappatoire de ma part. La crise actuelle est d'autant plus fâcheuse, de mon point de vue, qu'elle survient à un moment où j'allais affronter directement, avec Du Sens, précisément le genre de problèmes que vous soulevez ici. Et sur ces questions mon siège n'est pas fait. J'écris des livres pour essayer de débrouiller certains écheveaux sémantiques, et de les débrouiller en moi, pour commencer ; pas pour déverser sur le public une quelconque sagesse antérieure, et préalable à l'écriture. J'essaie d'être « écrivain », je ne suis pas philosophe, ni théoricien. Ai-je parlé de « crise de la langue » ? Sans doute, puisque vous avez l'air de faire ici une citation. Je me souviens, en revanche, avoir appelé la langue « une grande école de la renonciation ». Le sens est ce qui nous quitte, voilà ce que je crois. La langue aussi, certainement. Qui parle de « saluer gaiement nos dieux prêts à partir » ? Hugo ? Musset ? Toulet comme je l'espère ? Pardonnez-moi, je ne sais plus. Je crois que l'important est de distinguer, et de distinguer toujours, d'exercer son jugement. « Tu ne jugeras pas », parole la plus impie à l'égard de l'homme. Il n'y a pas à défendre le tout de la langue ou à l'abandonner en bloc. Il y a à distinguer et à distinguer encore entre ce qui est précieux, parce que tout un pan de la perception du monde et tout un mode de la présence y est attaché (les modes grammaticaux sont des modes de la présence), et ce qu'on peut laisser mourir sans regret, parce que ça n'appartenait qu'à une classe, à un moment, à une fantaisie plus ou moins heureuse de l'histoire.

« Échappatoire » s'écrit comme vous le faites.

Voilà bientôt six heures que je vous fais travailler, et je crains que vous ne soyez épuisé. Je continuerai bien, j'ai d'autres questions à vous poser. Mais je trouverai parfaitement normal que vous me demandiez d'arrêter (je m'étonne, à vrai dire que vous ne l'ayez pas déjà fait ; voilà que je m'inquiète de votre politesse, qui ne vous empêcherait pas pour autant de me trouver sans le dire parfaitement assommant).

Qu'en pensez-vous (pas de mes manières assommantes, mais de la suite de l'entretien) ?

(Je vous l'avoue, je me sens en effet un peu Fouquier-Tinville, depuis samedi. Ce n'est pas très agréable. Mais je n'ai rien d'un gros chat patelin. Cela dit, s'il y a une chose dont vous devez être certain, c'est d'abord que ma présentation de cet entretien ne donnera pas de leçons ­ ce qui ne m'empêchera pas de me situer, or mes questions, si raides soient-elles, disent tout de même quelque chose de cette situation).

Ouf, j'ai eu un doute pour « échappatoire », après l'horrible affaire « ouïe-dire » … L'orthographe n'est pas mon fort.

Non, je peux continuer, sauf s'il y en a encore pour six heures… J'aimerais autant en finir. Entre vos questions, je fais du toilettage dans « Vaisseaux brûlés ». You decide. Et je ne vous confonds pas avec Weitzman-Tinville. Vous conviendrez seulement que comme « échange détendu », on fait mieux…

Allez-vous mettre en ligne « La Campagne de France » sur votre site internet ?

Vous avez fait de ce site un usage pour l'instant majoritairement littéraire (une forme interactive de livre). Mais il semble (je ne l'ai pas vérifié) qu'on puisse y trouver quelques passages de « P. A. », refusés par POL à l'occasion de sa publication. Envisagez-vous aussi le net comme un lieu de repli éditorial ?

Par ailleurs (je vois bien que c'est une question très différente, mais elle pourrait entrer dans le même chapitre), la pratique du texte interactif consiste-t-il pour vous à expérimenter un peu plus avant la question du sens dans la définition que vous en donnez (« ce qui nous quitte »), en abandonnant au lecteur des fragments de texte moins « originés » (je m'exprime mal ; je veux dire tout simplement qu'ils sont hors contexte), quitte à fabriquer à son tour un sens que vous n'auriez pas prévu (au risque de fabriquer ce sens ; voir l'affaire actuelle) ?

Non, je ne vais pas mettre La Campagne de France sur mon site internet, ça n'aurait aucun intérêt « intertextuel ». Il ne s'agit pas pour moi de « mettre des livres » sur le réseau, pratique qui peut avoir son intérêt et ses mérites, mais qui n'a rien à voir avec la production d'hypertextes qui, eux, ne peuvent avoir d'existence, pour des raisons formelles, que sur le réseau. Une précision : il ne s'agit pas d'un site « interactif ». Je le gouverne seul, même si je puis y faire entrer, avec leur accord, ou en ménageant leur anonymat, des lettres de lecteurs. Il n'est « interactif » que dans la mesure où il est une gigantesque extension de P. A., « Petite Annonce », et qu'une « petite annonce », genre littéraire peu pratiqué en tant que tel avant moi, est interactive par définition, en cela qu'elle cherche un effet, qu'elle appelle une réponse, oui, pas nécessairement « littéraire » – et c'est mon intuition (évidemment contestable, y compris par moi), que la « petite annonce », ou demande d'amour, ou demande de demande d'amour, ou demande, tout simplement, est l'essence même de la littérature. On écrit pour être aimé, disait Barthes, et Marguerite Duras, à qui j'avais rapporté le propos, trouvait cela ridicule – ce que Barthes commente à son tour, très « bathmologiquement », dans le Roland Barthes par Roland Barthes.

Non, je n'envisage pas l'hypertexte comme « un lieu de repli éditorial ». D'abord je n'en suis pas tout à fait là (ça pourrait venir), mais surtout mon intérêt à son égard est d'un autre ordre, comme vous l'entrevoyez : formel, « bathmologique », sémantique. Mon problème a toujours été la forme linéaire du sens, et du texte, et du livre. Continuer un livre, une idée, une phrase, ce n'a jamais été pour moi les allonger mais les creuser, en cavatine, en abyme, en n'importe quel point de leur cours. Les Eglogues, P. A., se colletaient à cette conviction mienne sur le sens et sur le récit – à savoir qu'ils sont arborescence, strates, jeux des niveaux, perpétuels carrefours – par le recours roussélien à la parenthèse dans la parenthèse, et surtout le recours à la note, et à la note à la note à la note, qui avait l'avantage de figurer visuellement, sur la page, les strates successives et contradictoires du sens (ce que le journal figure plus paresseusement par ses méandres et sa spirale infinie). Mais on butait rapidement sur les limites des possibilités matérielles du volume (voire celles de la patience du lecteur, nécessairement semé, ce beau mot : semen, sens et foutre. Dieu des hommes semés, sera-ce jamais fait ?). Le réseau permet la résolution de ce problème spatial, et c'est en quoi il est, pour moi, une forme heureuse, et aussi, virtuellement, pour tous, une grande aventure de l'esprit. J'ai toujours estimé que penser c'était penser ensemble – non seulement au sens de Gadamer, qui célèbre les vertus herméneutiques de l'échange et du dialogue, et il a raison, mais au sens où « comprendre » (et « créer » certainement, projeter), c'est toujours tenir ensemble deux ou plusieurs idées, éventuellement contradictoires ; deux ou plusieurs images, ou strates du sens. Sur le réseau, grâce au « lien », si bien nommé, il n'est pas de mot qui ne puisse être rendu à son statut primordial et dangereux de carrefour – là où combien d'Oedipe, éternellement, règlent leurs comptes avec combien de Laios, ou de Laïus, pas mal nommés non plus.

[Considérations pour passer le temps (et puis la ligne saute, si on ne fait rien) : je pense qu'il ne serait pas mal que vous vous fassiez envoyer par la P.O.L. inc. (qui s'exécutera volontiers) L'Eloge du paraître (qui reparaît ces jours-ci, et que peut-être vous avez déjà), mais surtout Nightsound (sur Josef Albers), enté de Six Prayers (sur Anni Albers et sa grande oeuvre à la mémoire des victimes de l'Holocauste). D'autre part, n'avons-nous pas dépassé depuis longtemps les vingt-cinq mille signes ?]

Pouvez-vous préciser ce que vous me disiez tout à l'heure, à propos de l'homosexualité comme « ouverture au monde, et à l'autre » ?

Oh, c'est une réflexion tout à fait banale : l'homosexualité heureuse, par la facilité des rapports humains qu'elle implique, fait que n'importe quelle rue de Paris ou de Montpellier peut ouvrir tout soudain sur le Portugal, sur la Syrie, sur le Pérou, la Creuse ou le Japon, les ambassades ou les ateliers de plomberie, les casernes de pompier ou la studieuse et torride intimité du plus grand spécialiste mondial de la grammaire ouzbek ; et n'importe quel voyage en Italie, en Espagne, au Brésil ou au Sénégal, sur des chambres et sur des récits, sur des nuances de sens, sur des éloignements soudain tout proches, comme une peau sous la lèvre ou la main. A des degrés divers selon les époques et les âges de la vie, bien sûr, l'homosexuel heureux est un Asmodée, le diable boiteux, qui soulève les toits des maisons et des coeurs. Pour autant il n'y est pas « chez lui », il faut le préciser. Rien ne me paraît moins attrayant, même si c'est ce qui nous pend au nez, qu'un monde où l'on serait « partout chez soi », jamais à l'étranger, jamais « ailleurs »  : où il n'y aurait plus d'étranger ; où le semblable aurait définitivement vaincu et où nous serions tous les mêmes, jamais loin de nous-mêmes, sous l'oeil atone de Big Brother. Peut-être que l'homosexualité (c'est une théorie farfelue qui me vient en vous écrivant), par le sacrifice qu'elle fait d'emblée au semblable sexuel, se ménage les dieux de l'étrange, et de l'étranger dans son étrangèreté adorable, dans sa lontananza attirante entre toutes, comme celle de l'art.

Je crois qu'il faut finir. Pardonnez-moi si j'en reviens, une dernière fois, à la crise de « La Campagne de France ». La première question m'importe pour des raisons que vous savez. Vous la posez, à vrai dire, mais sans y répondre vraiment, dans les pages du journal. Quant à la seconde, elle est « mondaine ». Vous en avez fait une réponse brève dans votre mail d'introduction, aujourd'hui. Je comprendrais tout à fait que vous n'y répondiez pas. Ou alors, un roman balzacien ?

1) Pensez-vous que le passage que vous consacrez au Panorama eût suscité un scandale identique s'il avait été question d'homosexuels ? Ou plutôt, pensez-vous que pareil scandale eût éclaté si un écrivain hétérosexuel avait regretté la « surreprésentation » des homosexuels dans telle ou telle émission généraliste de telle ou telle radio de service public ?

2) Olivier Bétourné, des éditions Fayard, pour justifier la publication de « La Campagne de France », explique qu'il ne l'avait pas lu. Que pensez-vous de cette ligne de défense ? Trouvez-vous crédible que les passages incriminés ne lui aient pas été signalés, quand il apparaît que POL a refusé la publication de votre journal 1994 en raison de ces passages ?

1/ Je pense évidemment qu'avec n'importe quel autre adjectif les mêmes phrases n'auraient suscité aucune réaction, ou des réactions d'amusement, ou de léger agacement de personnes particulières. Homosexuel ? On aurait ri, si la phrase dans laquelle était serti cet adjectif avait concerné un sujet aussi étroit qu'une émission de France Culture, et si elle se fût trouvée vraie : a fortiori si c'était moi qui l'avait écrite ! Sous la plume d'un écrivain hétérosexuel, elle aurait peut-être suscité quelques protestations de militants patentés, pas bien méchantes étant donné l'étroitesse du sujet, et son caractère de phrase au fil de la plume. Mais encore une fois, l'adjectif étant ce qu'il est, le fil de la plume est interrompu, dans La Campagne de France, et l'auteur s'interroge sur ce qu'il vient d'écrire, et sur son droit de l'écrire.

2/ Je ne connais pas Olivier Bétourné, je ne l'ai jamais rencontré, et ce n'est pas lui qui a publié le livre. Cela dit, si cette histoire s'apaise un jour, on pourra en donner un récit balzacien, nécessairement trivial par rapport aux enjeux idéologique et moraux qui nous intéressent seuls aujourd'hui. Il n'est pas temps, et ce ne sera pas à moi de le faire. Celui qui s'y attellera devra s'interroger sur les structures et les luttes de pouvoir au sein des maisons d'édition, entre les maison d'édition, au sein de Radio France et de ses différentes chaînes, entre les maisons d'édition et la radio, qu'elles ne peuvent guère se permettre de s'aliéner ; entre la radio et des journalistes ou écrivains soi-disant « indépendants » mais qui cachent bien qu'ils lui doivent leur emploi tout frais, quand ils montent au créneau en bons petits soldats de la bonne pensée ; sur les relations sexuelles, comme d'habitude, sentimentales, conjugales ou pseudo-conjugales, amicales ou haineuses, vindicatives ; sur l'opportunité qu'il peut y avoir, pour un directeur de chaîne aux prises avec de graves troubles intérieurs, à se refaire une innocence en volant au secours prétendu de journalistes qu'on a soi-même mis à pied sans tambours ni trompettes, et dont certains, apparemment, préfèrent s'entendre dire qu'ils « exagèrent un peu », certains jours, plutôt que de perdre leur situation ; sur le besoin d'un ministre sans beaucoup d'« image » de s'en créer une en vitesse, à l'aveugle, sans se soucier le moins du monde des textes et des hommes, en copiant une démarche sympathique et bien vue du public qui a toujours eu les meilleurs résultats pour ses prédécesseurs ; sur le désir d'un hebdomadaire de jouer un bon tour à un quotidien qui a consacré trois pages à un livre sans croire devoir signaler à ses lecteurs qu'il y avait dans ce livre prétexte à bonne chasse à l'homme ; sur le poids de cet hebdomadaire dans la République, puisqu'un petit entrefilet de délation bien placé suffit à mettre en branle une énorme machine qu'un livre, lui, n'avait nullement ému en plusieurs semaines d'existence (il avait même fait l'objet de plusieurs recensions très favorables, dans les journaux les plus insoupçonnables de complaisance aux opinions inadmissibles) ; sur l'éternel conflit du journalisme, qui a pour nécessité de tout simplifier, et de la littérature, qui a pour raison d'être de tout compliquer, stratifier, nuancer ; sur l'éternelle haine de la doxa pour tout ce qui ne se présente pas comme un sens bien rond, bien net, bien conforme, immédiat et bien plat ; et sur l'éternelle haine du monde comme il va, surtout, pour la littérature, ce profond non serviam, malgré tous les valets qu'elle produit à la pelle. Vous voyez bien que ce n'est pas à moi d'en parler.


Réagir à ce document.