Photo © Renaud Camus
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Documents

Paru dans Extraits de livres
Date 1988
à propos de Tricks
Titre Préface de Tricks
Auteur Roland Barthes

– Pourquoi avez-vous accepté de préfacer ce livre de Renaud Camus ?

– Parce que Renaud Camus est un écrivain, que son texte relève de la littérature, qu'il ne peut le dire lui-même et qu'il faut donc que quelqu'un le dise à sa place.

– Si ce texte est littéraire, cela doit se voir tout seul.

– Cela se voit, ou s'entend à la première tournure de phrase, à une manière immédiate de dire « je », de conduire le récit. Mais comme ce livre semble parler, et crûment, de sexe, d'homosexualité, certains oublieront peut-être la littérature.

– On dirait que pour vous, affirmer la nature littéraire d'un texte, c'est une manière de le dédouaner, de le sublimer, de le purifier, de lui donner une sorte de dignité, que donc, à vous croire, le sexe n'a pas ?

– Nullement : la littérature est là pour donner un supplément de jouissance, non de décence.

– Eh bien, allez-y ; mais soyez bref.

L'homosexualité choque moins, mais elle continue à intéresser ; elle en est encore à ce stade d'excitation où elle provoque ce que l'on pourrait appeler des prouesses de discours. Parler d'elle permet à ceux « qui n'en sont pas » (expression déjà épinglée par Proust) de se montrer ouverts, libéraux, modernes ; et à ceux « qui en sont », de témoigner, de revendiquer, de militer. Chacun s'emploie, dans des sens différents, à la faire mousser.

Pourtant, se proclamer quelque chose, c'est toujours parler sous l'instance d'un Autre vengeur, entrer dans son discours, discuter avec lui, lui demander une parcelle d'identité : « Vous êtes… – Oui, je suis… » Au fond, peu importe l'attribut ; ce que la société ne tolérerait pas c'est que je sois… rien, ou, pour être plus précis, que le quelque chose que je suis, soit donné ouvertement pour passager, révocable, insignifiant, inessentiel, en un mot : impertinent. Dites seulement « Je suis », et vous serez socialement sauvé.

Refuser l'injonction sociale peut se faire à travers cette forme de silence, qui consiste à dire les choses simplement. Dire simplement relève d'un art supérieur : l'écriture. Prenez les productions spontanées, les témoignages parlés, puis transcrits, dont la presse et l'édition font de plus en plus usage. Quel qu'en soit l'intérêt « humain », je ne sais quoi sonne faux en eux (du moins à mes oreilles) : peut-être, paradoxalement, un excès de style (faire « spontané », faire « vivant », faire « parlé »). Il se produit en somme un chassé-croisé : l'écrit véridique paraît fabulateur ; pour qu'il paraisse vrai, il faut qu'il devienne texte, passe par les artifices culturels de l'écriture. Le témoignage s'emporte, prend la nature, les hommes, la justice à témoin le texte va lentement, silencieusement, obstinément – et il arrive plus vite. La réalité est fiction, l'écriture est vérité : telle est la ruse du langage.

Les Tricks de Renaud Camus sont simples. Cela veut dire qu'ils parlent l'homosexualité, mais ne parlent jamais d'elle : à aucun moment ils ne l'invoquent (la simplicité serait ceci : ne jamais invoquer, ne pas laisser venir au langage les Noms, source de disputes, d'arrogances et de morales).

Notre époque interprète beaucoup, mais les récits de Renaud Camus sont neutres, ils n'entrent pas dans le jeu de l'interprétation. Ce sont des sortes d'à-plats, sans ombre et comme sans arrière-pensées. Et, encore une fois, seule l'écriture permet cette pureté, ce matin de l'énonciation, inconnu de la parole, qui est toujours un enchevêtrement retors d'intentions cachées. N'étaient leur taille et leur sujet, ces Tricks devraient faire penser à des Haikus ; car le Haiku unit un ascétisme de la forme (qui coupe net l'envie d'interpréter) et un hédonisme si tranquille, qu'on peut dire seulement du plaisir qu'il est là (ce qui est aussi le contraire de l'Interprétation).

Les pratiques sexuelles sont banales, pauvres, vouées à la répétition, et cette pauvreté est disproportionnée à l'émerveillement du plaisir qu'elles procurent. Or, comme cet merveillement ne peut être dit (étant de l'ordre de la jouissance), il ne reste plus au langage qu'à figurer, ou mieux encore, à chiffrer, à moindres frais, une série d'opérations qui, de toute manière, lui échappent. Les scènes érotiques doivent être décrites avec économie. L'économie, ici, est celle de la phrase. Le bon écrivain est celui qui travaille la syntaxe de façon à enchaîner plusieurs actions dans l'espace de langage le plus court (il y a, chez Sade, tout un art des subordonnées) ; la phrase a pour fonction, en quelque sorte, de dégraisser l'opération charnelle de ses longueurs et de ses efforts, de ses bruits et de ses pensées adventices. à cet égard, les scènes finales des Tricks restent entièrement sous le pouvoir de l'écriture.

Mais ce que je préfère, dans Tricks ce sont les « préparatifs » : la déambulation, l'alerte, les manèges, l'approche, la conversation, le départ vers la chambre, l'ordre (ou le désordre) ménager du lieu. Le réalisme se déplace : ce n'est pas la scène amoureuse qui est réaliste (ou du moins son réalisme n'est pas pertinent), c'est la scène sociale. Deux garçons, qui ne se connaissent pas mais savent qu'ils vont devenir les partenaires d'un jeu, risquent entre eux ce peu de langage auquel les oblige le trajet qu'ils doivent faire ensemble pour atteindre le terrain. Le trick quitte alors la pornographie (avant d'y avoir abordé) et rejoint le roman. Le suspense (car ces Tricks, je crois, se lisent avec entrain) porte, non sur les pratiques, attendues (c'est le moins qu'on puisse dire), mais sur les personnages : qui sont-ils ? Comment sont-ils différents les uns des autres ? Ce qui m'enchante, dans Tricks, c'est ce chassé-croisé : les scènes, assurément, sont loin d'être pudiques, mais les propos le sont : ils disent en sous-main que le véritable objet de la pudeur, ce n'est pas la Chose (« La Chose, toujours la Chose », disait Charcot cité par Freud), mais la personne. C'est ce passage du sexe au discours que je trouve réussi, dans Tricks.

C'est là une forme de subtilité tout à fait inconnue du produit pornographique, qui joue des désirs, non des fantasmes. Car ce qui excite le fantasme, ce n'est pas seulement le sexe, c'est le sexe plus « l'âme ». Il est impossible d'expliquer les coups de foudre, petits ou grands, simples attirances ou ravissements werthériens, sans admettre que ce qui est cherché dans l'autre, c'est quelque chose qu'on appellera, faute de mieux et au prix d'une grande ambiguïté, la personne. à la personne est attachée une sorte de quid qui agit à la façon d'une tête chercheuse et fait que telle image, parmi des milliers d'autres, vient me trouver et me capture. Les corps peuvent se ranger dans un nombre fini de types (« C'est tout à fait mon type »), mais la personne est absolument individuelle. Les Tricks de Renaud Camus commencent toujours par la rencontre du type recherché (parfaitement codé : il pourrait figurer dans un catalogue ou une page de petites annonces) ; mais dès que le langage apparaît, le type se transforme en personne et la relation devient inimitable, quelle que soit la banalité des premiers propos. La personne se dévoile peu à peu, légèrement, sans recours psychologique, dans le vêtement, le discours, l'accent, le décor de la chambre, ce qu'on pourrait appeler, le « ménager » de l'individu, ce qui excède son anatomie et dont il a pourtant la gestion. Tout cela vient peu à peu enrichir ou ralentir le désir. Le trick est donc homogène au mouvement amoureux – c'est un amour virtuel, stoppé volontairement de part et d'autre, par contrat, soumission au code culturel qui assimile la drague au donjuanisme.

Les Tricks se répètent : le sujet fait du « sur-place ». La répétition est une forme ambiguë ; tantôt elle dénote l'échec, l'impuissance ; tantôt elle peut se lire comme une aspiration, le mouvement obstiné d'une quête qui ne se décourage pas : on pourrait très bien faire entendre le récit de drague comme la métaphore d'une expérience mystique (peut-être même cela a-t-il été fait ; car dans la littérature tout existe : le problème est de savoir ). Ni l'une ni l'autre de ces interprétations, apparemment, ne conviennent à Tricks : ni aliénation, ni sublimation ; mais tout de même quelque chose comme la conquête méthodique d'un bonheur (bien désigné, bien cerné : discontinu). La chair n'est pas triste (mais c'est tout un art de le faire entendre).

Les Tricks de Renaud Camus ont un ton inimitable. Cela vient de ce que l'écriture conduit ici une éthique du dialogue. Cette éthique est celle de la Bienveillance, qui est sûrement la vertu la plus contraire à la chasse amoureuse, et donc la plus rare. Alors qu'ordinairement ce sont des sortes de Harpies qui président au contrat érotique, laissant chacun dans une solitude glacée, ici, c'est la déesse Eunoïa, l'Euménide, la Bienveillante, qui accompagne les deux partenaires : certes, littérairement parlant, cela doit être très agréable d'être « trické » par Renaud Camus, même si ses compagnons ne paraissent pas toujours conscients de ce privilège (mais nous, lecteurs, sommes la troisième oreille de ces dialogues : grâce à nous, ce peu de Bienveillance n'a pas été donné en vain). Cette déesse a d'ailleurs son cortège : la Politesse, l'Obligeance, l'Humour, l'Élan généreux, tel celui qui saisit le narrateur (au cours d'un trick américain) et le fait délirer gentiment sur l'auteur de cette préface.

Trick, c'est la rencontre qui n'a lieu qu'une fois : mieux qu'une drague, moins qu'un amour : une intensité, qui passe, sans regret. Dès lors, pour moi, Trick devient la métaphore de beaucoup d'aventures, et qui ne sont pas sexuelles : rencontre d'un regard, d'une idée, d'une image, compagnonnage éphémère et fort, qui accepte de se dénouer légèrement, bonté infidèle : une façon de ne pas s'empoisser dans le désir, sans cependant l'esquiver : une sagesse, en somme.


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