Photo © Renaud Camus
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Paru dans Lire
Date Mars 2001
Titre Renaud Camus se défend de vouloir provoquer et surtout de démontrer
Auteur Marie Gobin

Il y a quelques années, Renaud Camus jetait dix-neuf volumes de son journal de jeunesse dans un vide-ordures à New York. « Dans un moment de puritanisme littéraire. » Le milieu intellectuel ambiant l'avait convaincu que « rien n'était plus absurde que de tenir son journal ». Puis, l'auteur prolifique de Tricks (P.O.L.) s'est dit qu'il ne « devait plus concevoir les choses comme son temps les voit ». Sa vie entière est désormais un journal intime : « La journée est immédiatement une page, l'événement, une phrase, l'incident, une virgule, un point d'interrogation. » Celui qui se qualifie volontiers de graphomane a vu son journal 1994, La Campagne De France (Fayard), retiré de la vente pour ses réflexions antisémites avant d'être expurgé et réédité. Corbeaux (Impressions Nouvelles) est le journal de cette affaire.

Que signifie tenir un journal intime ?

Renaud Camus : C'est concevoir sa vie comme une chose écrite. Ce qui est à la fois une éthique, bien sûr, et un choix ontologique, pourrait-on presque dire. C'est une conception absolument impérialiste, envahissante, globalisante de la littérature. Il y a ce fantasme que l'écriture est une façon totale d'habiter la terre. C'est aimer si fort la phrase que tout devient une phrase.

Mais quel est le contrat de lecture spécifique entre le diariste et son lecteur ?

Renaud Camus : Quand j'écris, je ne pense pas au lecteur mais en même temps je ne peux pas dire que j'écrirais s'il n'y avait pas le lecteur. C'est assez complexe. On n'écrit pas du tout de la même façon dans l'éventualité d'être lu ou de ne l'être pas et ça varie même, curieusement, selon le délai, selon que l'on va être lu dans dix ans, cinq ans ou trois mois.

Qu'est-ce que cela change ?

Renaud Camus : Un degré de conscience de l'autre. C'est une des raisons qui m'ont fait arrêter Corbeaux par exemple, puisque, très délibérément, il devait être écrit pour une publication presque immédiate. Je me suis rendu compte que je pensais trop à l'effet d'un texte. C'était lié à l'affaire, au côté autojustificatif qui n'est pas de l'essence du journal intime. Car il y a très rapidement dans le journal intime un oubli du lecteur.

Dans la préface de Corbeaux, vous écrivez : « C'est un journal, ça a le caractère d'un journal et rien d'autre. » Que souhaitiez-vous préciser ?

Renaud Camus : Beaucoup de gens étaient impatients d'avoir de moi quelque chose qui soit une réponse sur le fond quant aux questions qui étaient posées à l'occasion de, « l'affaire Camus ». Je voulais qu'il soit bien clair que ce livre n'était pas un ouvrage de fond sur l'immigration, sur ce que c'est qu'être français. C'est un journal de l'affaire, un compte rendu au jour le jour.

« Ne lisez pas ce livre », c'est le titre d'un de vos écrits et encore un avertissement.

Renaud Camus : La personne qui écrit est responsable de ce qu'elle écrit, la personne qui lit a une responsabilité. Mais lire un journal, ce n'est pas la même chose que lire un essai.

Un journal, selon vous, est une succession d'impressions à la volée ?

Renaud Camus : Bien sûr, le journal est un genre très imprudent. C'est une espèce d'exploration perpétuelle de soi, de ses pensées. C'est un genre soupçonneux mais à l'égard de soi- même. à partir du moment où l'on est soumis à la citation, à l'extrait, quelque chose qui n'a été que l'exploration d'un moment devient figé comme un papillon par l'épingle. En ce sens, c'est très dangereux. C'est pour ça que je parlais de la responsabilité du lecteur. Ce qui ne dédouane absolument pas son auteur. Il a la responsabilité de quiconque écrit et publie. Mais le lecteur doit prendre en considération que le sens, y étant en errance perpétuelle, tourne, revient. Qu'il n'est pas figé comme dans un ouvrage définitif sur un sujet donné.

Mais le fait que le récit soit donné pour vrai stipule qu'il sera reçu comme tel…

Renaud Camus : J'accepte ça absolument. Le fait est donné pour vrai mais le sens est errant, non fixé. On nous a imposé ce rapport de propriété au sens. Il y a un tas de gens qui n'ont pas cette conception. Pour qui le sens n'est pas une chose fixée une fois pour toutes.

Pourquoi le publier puisque ce sont toujours des pensées errantes ? Et qu'il existe Vaisseaux brûlés que vous appelez la « forme heureuse » ?

Renaud Camus : Je ne change pas ce que j'ai écrit. Sont publiées quelquefois des choses que je ne pense pas ou plus. C'est la vérité de ce que j'ai été. Le journal intime a un contrat de vérité. Mais ce qui m'intéresse dans le sens, c'est sa généalogie. Le journal a cette fonction, de traquer l'itinéraire qui mène au sens. Pourquoi le publier ? J'ai du mal à répondre. C'est un genre que j'aime et que j'aime chez les autres. Pourquoi vouloir montrer les tableaux que l'on peint

Vous ne vous censurez jamais ?

Renaud Camus : Ma seule censure serait le chagrin ou le secret des autres. Moi, je n'ai pas de secrets, mais je respecte ceux des autres.

« Je parle ma propre langue, voilà tout », écrivez-vous. Que demandez-vous ainsi au lecteur ?

Renaud Camus : D'accepter que ma langue soit différente de celle des autres ou de la sienne. Oui, c'est pour ça que lorsqu'on me parle de provocation, je trouve cela incroyablement révoltant. Ce genre de gens qui ne peuvent concevoir un discours autre que le leur… Ça me semble témoigner d'une vanité incroyable, d'un égocentrisme stupéfiant… Le désir de provoquer est absent de moi.

Selon vous, seule demeurerait une langue sociale ?

Renaud Camus : La fin du rapport littéraire au monde implique un durcissement du sens qui n'est plus feuilleté comme il l'était dans la littérature. Le rapport littéraire qui a été dominant pendant deux ou trois siècles dans la société française est mort ou agonisant. Aujourd'hui, il y a une sorte de brutalité du sens qui est un sens journalistique, de reportage qui n'a plus le sentiment de son ambiguïté qui n'a plus le sentiment d'être creusé par son contraire.

Dans Corbeaux, vous écrivez : « Le piège du journal se referme, je commence à parler comme l'ennemi. » Vous sentiez-vous sous le joug du regard d'autrui ?

Renaud Camus : J'ai fait l'objet d'une campagne médiatique extrêmement violente qui donnait une image de moi dans laquelle je ne pouvais pas du tout me reconnaître. Mais comme elle est très insistante, partout présente, on ne peut pas ne pas arriver à se demander : « Mais est-ce que ce ne serait pas vrai ? Est-ce qu'il y a de la vérité dans l'image que tendent vers moi les miroirs ? » Il faudrait une force d'âme incroyable pour se dire que les miroirs mentent. Et d'un autre côté, il faut encore plus de force d'âme pour se convaincre que, malgré tout, les miroirs ont tort.

Plus loin, vous poursuivez : « Il faut songer que tout ce qu'on écrit, tout ce qu'on dit, tout ce qu'on pense va être soumis à cette transmutation implacable dans le système des valeurs et selon la grille herméneutique des Inrockuptibles, de Elle, de France Inter

Renaud Camus : Rien n'est plus révélateur sur les personnes que les reproches qu'elles vous font. Il a beaucoup été dit que toute cette affaire était un coup de publicité de ma part. Pourtant, l'habileté carriériste ne m'a pas particulièrement caractérisé jusque- là. Si quelqu'un voulait bien y jeter un coup d'oeil objectif, c'est plutôt le contraire qui, me semble-t- il, apparaîtrait, un rare acharnement à décourager toute popularité, tout succès. Il a des moments comme ça, l'emportement, de fureur d'une société qui ne parle que d'elle-même. Les quelques personnes qui étaient vraiment familières de mes livres – cela fait vraiment peu de monde – étaient frappées par l'incroyable divorce entre ce qui avait été dit et ce qui avait été lu.

Propos recueillis par Marie Gobin


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