Photo © Renaud Camus
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Paru dans Le Monde
Date 16/02/1990
à propos de Vigiles (Journal 1987)
Titre Le lièvre et le cygne
Auteur Michel Braudeau

Le Charles Swann de la Recherche du temps perdu est sans doute un composite de réel et d'imagination, comme tous les personnages du roman (sinon de roman), mais on lui connait de bonne source un fameux modèle en la personne de Charles Haas, dandy parfait, mort le 14 juillet 1902, à l'âge de soixante-neuf ans. Et on est d'autant plus enclin à le croire que Proust prend soin de nier s'être emparé de ce Haas au chapeau tube doublé de vert qui le fascinait, avec une belle indifférence pour lui, le pâle Marcel, le « petit imbécile". Toutes les précautions dont il s'entoure pour dire que Haas n'est pas Swann montrent assez que le peintre a bien voulu cacher qu'il l'était à l'évidence, que seul son cas l'avait intéressé, quitte à multiplier les postiches, assez gauchement : le lapsus n'est pas rare chez Proust, qui attribue un jour à Albertine le cou puissant du robuste Agostinelli, et tantôt fait de Swann un blond coiffé en brosse ou crêpelé, tantôt un chauve.

C'est en familier du déchiffrement psychanalytique que Henri Raczymow publie dans la collection de J.B. Pontalis, l'Un et l'Autre, un des plus intelligents et lumineux essais sur la Recherche, un témoignage de sympathie profonde d'un auteur pour un autre, une très rare et remarquable leçon de lecture, cet art nécessaire qui disparait à mesure que la production d'imprimé de l'édition française s'emballe un peu dans le vide. Tous les cheminements lui sont propices pour aller à la recherche _ dans la Recherche et ses alentours _ de quelque chose dont il n'a pas vraiment idée au départ, sinon qu'il décèle de-ci, de-là, des vacillements, des fausses explications données pour évidentes, des étourderies, comme la calvitie intermittente de Swann, qui l'étonnent, le tracassent, lui reviennent dans ses rêves ou rêveries en promenade et l'obligent à remuer le passé, de bibliothèques en archives, à « remuer la vase » (« Remuer la vase est une démarche que je vénère »).

Autant dire qu'il ne procède pas en ligne droite. En zigzag plutôt, en dérives parfois paresseuses et curieusement opiniâtres sur des détails dont le sens apparait un temps évasif et soudain capital. Ainsi, d'un geste de la main que l'on attribue à Haas (décidément, après le geste de la baigneuse de Kundera, les années 90 seront placées, en littérature, sous le signe des gestes qui nous échappent, nous trahissent, nous dépassent), une façon d'écarter les trois derniers doigts de la main, en formant un rond avec le pouce et l'index, Raczymow s'interroge, mime le geste, ça lui dit quelque chose, il l'a déjà vu faire par untel et tel autre. « J'en suis à présent définitivement convaincu : ce geste n'est pas d'élégance. C'est un geste juif. »

Swann est juif, comme Haas, et la question de la judéité est un fil tendu d'un bout à l'autre de la Recherche, tendu avec quelques lacets où les personnages trouvent leurs pièges. Proust distingue deux périodes chez Swann, deux personnages. «  Plus il est juif, plus il est snob et grossier, apparenté alors à un Bloch. Moins il est juif, plus il est fin. Alors peut-il n'être que simple. A ceci près : sa «  simplicité » n'est qu'une forme plus raffinée de la vanité. » Tout au long du roman de leur vie, bien des personnages juifs de Proust _ comme les contemporains du milieu qu'il fréquentait _ s'efforcent d'esquiver leur judéité, de la faire oublier, de «  se faufiler » comme le dit Nietzsche, dans une société ouvertement antisémite (il faut lire les pages consacrées à l'antisémitisme de Degas, ami des Halévy, qui sont hallucinantes, comme le ton des journaux de l'époque, la Libre Parole, de Drumont ; et encore, si l'on pouvait croire qu'il ne s'agissait que de cette époque-là, révolue, celle de l'affaire Dreyfus, et non de la nôtre, en veilleuse…).

Pour cela, se «  franciser », les personnages changent de nom ou de prénom. A l'exemple de Jakob de Rothschild, qui, arrivant à Paris, ne se fait pas appeler Jacques, mais a l'idée proprement géniale d'opérer un détour par l'Angleterre et de se prénommer James («  Passer par l'anglais permet l'équivoque : ne pas celer l'étrangeté de la personne mais la déplacer de l'espace péjoratif (juif et «  boche ») à l'aire acceptable, voire prestigieuse et snob, fashionable : l'Angleterre. »), Proust va transformer le nom de Haas (lièvre, en allemand) en Swann (cygne en anglais), ce qui, par-dessus le marché, présente un bénéfice esthétique indiscutable.

De ce passage au cygne, notre coureur de lièvres tire de belles spéculations sur le symbole du cygne comme métaphore de la vie, notion pour laquelle Proust a un peu de dédain : «  La beauté de la vie, mot en quelque sorte dépourvu de signification, stade situé en deçà de l'art et auquel j'avais vu s'arrêter Swann. » Fabuleux, cet «  en- deçà de l'art » qui renvoie Swann à sa mort, à sa vérité en un portrait sadique : («  Le nez de Polichinelle de Swann, longtemps résorbé dans un visage agréable, semblait maintenant énorme, tuméfié, cramoisi, plutôt celui d'un vieil hébreu. ») et permet à Proust, qui n'a cure, lui, de ce gâchis qu'on appelle communément la vie, de se placer dans la position d'un grand prêtre égyptien. Ce dandy dont rien ne devrait rester, aucune oeuvre _ Haas mettait un point d'honneur à ne rien faire, c'est en passant qu'il fit une fille à la marquise d'Audiffret, _ lui, Marcel, l'ex-«  petit imbécile » va l'embaumer, le vider comme un poulet, le remplir de sa farce à lui, en faire pour l'éternité que durera la Recherche dans les tombeaux de papier, non plus l'effigie du Haas qu'il fut, mais «  l'homme qui servit de modèle à Swann ». Patrick Modiano a bien décrit ces photos de vacances, de loisirs, où l'on apparait en été sur une plage, près d'une piscine, dans un soleil immuable, perpétuel, année après année, et puis où l'on n'est plus, tout à coup. Mort, oublié, notre nom ne dit plus rien à personne, n'est plus mentionné. Ce que Proust entreprend en cannibalisant Charles Haas, c'est, par l'art, de sauver de l'oubli quelques traits d'un illustre « homme de plage ».

Au fil de son enquête, le détective Raczymow rencontre une jolie proustologue, Bernadette A., des descendants des Haévly, une princesse R., petite-fille de Luisita, la fille de Haas ; ne croise jamais que des fantômes, en quoi sa démarche est celle de Swann telle que la définit Proust, la même que celle de Proust, bien sûr. La proustologue Bernadette A. lui fait quelques avances et lui demande ce qui l'a poussé à une enquête aussi vaine, de registres poussiéreux en témoins amnésiques, une course aussi décevante. Il l'ignorait, le découvre pour son compte : c'était le fantasme de toucher la réalité de la Recherche, vérifier quelque part dans les coulisses de l'oeuvre sa profondeur (« Alors que je n'ignorais pas qu'une oeuvre est sans profondeur, car les seuls mots la constituent. ») ; aussi réinscrire le nom de Haas, le sortir de l'oubli. Pour « quelque obscure raison », dit Raczymow. Pas obscure du tout : ce qu'il refuse, c'est son propre anonymat à venir, l'oubli de son nom. Ce roman policier subtil, cultivé, souvent drôle estaussi fort émouvant parfois, très proche, intime. La fameuse immortalité vient aussi par les livres de chevet.

Vient-elle par les mémoires, les journaux intimes ? Renaud Camus a dû se poser la question en se lançant à corps perdu dans la rédaction de son journal pendant la durée de son séjour à la Villa Médicis. Un premier volume en est paru en 1987 (Journal romain, POL), assez copieux. Voici le deuxième tome consacré à l'année 1987, sous le titre de Vigiles, soit 480 pages bien remplies et 39 pages d'index. Dans son prière d'insérer, l'auteur de Tricks et de Roman Roi avoue avoir le vice d'un de ses aieuls : prendre du pain pour finir son fromage puis l'inverse, etc. « La graphomanie s'affiche ici pour ce qu'elle est, entreprise échevelée d'écriture de la vie. » Dans ce journal aux proportions « déraisonnables », on trouvera de tout : des ciels romains, des souvenirs de Paris, des notes de lecture, des virées dans les boites homos de la ville, des réflexions sur la peinture, la statuaire, les comédiens, le cinéma et des remarques pertinentes sur Caligula et Hitler. Mais cette auberge espagnole, décorée en trattoria romaine, reste on ne peut plus parisienne.

à quoi songe en son exil notre amateur d'églogues ? A «  Apostrophes ». « Pourquoi Pivot ne m'invite-t-il pas ? » A-t-il été trop discret comme Echenoz, faut-il être une grande gueule comme Grainville et Van Cauwelaert ? L'index est un outil très divertissant, en amour comme en lecture, et celui de Camus est bien établi pour cela. On ne peut que céder à la curiosité. Barre à «  Apostrophes » (le 11 septembre). « L'homme est dégoulinant de satisfaction de soi. » Camus traite de Barre ou de Chirac comme de Pergolèse ou d'Hortense de Beauharnais, tous convoqués au fil de la plume. Un cas le hante : Rinaldi. Le 26 septembre : «  Je devrais me décider à lire Angelo Rinaldi. » Le 31 octobre : «  Le dessein en est pris, je vais lire Rinaldi. » le 16 novembre « Comment ne pas penser ici à Angelo Rinaldi, dont je suis en train d'achever les Roses de Pline » ? Le 18 novembre, il se fâche tout rouge contre Angelo Rinaldi et déclare sa réputation d'écrivain « disproportionnée » mais, tout en protestant ainsi, devrait reconnaitre à Angelo R. le génie de l'avoir obsédé pendant un an, au moins.

Et ce n'est pas fini, nous dit le docteur. Le 18 décembre : « Descente en flamme du Journal romain par Poirot-Delpech dans le Monde d'hier. Moi qui me plaignais que personne n'écrive d'article à mon sujet, me voilà servi ! » Et de se demander pourquoi seul Hugo Marsan, du Gai Pied, aime son livre, et pourquoi Patrick Thevenon de l'Observateur, est si tiède, alors qu'avec J.-F. Josselin, ce serait autre chose… Les notes de cette même journée, décidément passionnante, se terminent par une ligne : « Speaking of Marguerite Yourcenar, elle est morte hier… » On dirait le journal de Louis XVI par moments. Du même auteur, dont les frivolités ci-dessus relevées ne doivent pas masquer le charme disert et vagabond, on lira aussi aux éditions Sables, sur le thème « Qu'est-ce que je fais en ce monde », une Elégie à Chamalières, son pays natal.


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