Photo © Renaud Camus
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Documents

Paru dans Revue « L’Infini »
Date 1995
à propos de Revue « L’infini », n°52
Titre 22 379 signes
Auteur Renaud Camus
Paru dans le n°  52
  Extrait de 7 667 222 signes, roman inédit
 Ce document est disponible au format de livre électronique.

22 379 signes
(Les bonnes, l'excrément, les jeunes filles)

[…]

La société française aujourd'hui fait très exactement penser à cette soirée de la Fenice, à Venise, qui fut offerte à François-Joseph et Sissi quand ils vinrent en voyage officiel sur la lagune, au cours des derniers mois de l'occupation, par l'Autriche, de la ville et de son territoire. On avait invité toute l'aristocratie locale ; elle avait refusé de se déranger, mais fait passer toutes les invitations à ses domestiques. Personne, donc, ne manquait à l'appel. On présentait à l'empereur et l'impératrice le prince Morosini, le prince Vendramin, le marquis et la marquise Barbarigo, le comte Grassi, le prince et la princesse Foscari, le duc et la duchesse Ottoboni, des Pisani par-ci, des Brandolin par-là, des Giustinian comme s'il en pleuvait : leur longue théorie n'en finissait pas de défiler, dans le grand foyer – mais c'étaient en fait, pour saluer ou faire la révérence, leurs barbiers, leurs lingères, leurs cochers, leurs valets de pied et leurs filles de cuisine.

Nous, nous vivons parmi les bonnes qui, lorsqu'elles ouvrent la bouche, ne peuvent pas faire une liaison, sont incapables de prononcer deux consonnes de suite, disent aut' pour autre, quat' pour quatre et Sart' pour Sartre, et qui se sont mis dans la tête, Dieu sait comment et pourquoi, que pas facile se dit pas h'évident.

Tous les emplois de la société française sont tenus par des bonnes. On se croirait tout à fait dans Genet. Le titre est tout trouvé, pour un gros roman réaliste sur le monde qui nous entoure et nous enserre : Les Bonnes. Certes il est déjà pris ; mais justement, la pièce telle qu'elle existe, c'est tout à fait notre petite France d'après la France. à ceci près, bien sûr, qu'il n'y a plus guère de patrons ni patronnes à tuer. C'est fait. Les Abysses ont vaincu. Mais comme tout le monde ne pouvait devenir maître ou maîtresse, et qu'on voulait l'égalité, l'égalité chérie, tout le monde est devenu souillon.

Il n'y a plus que des bonnes.

Elles sont partout.

Nous avons des bonnes doyens de faculté, des bonnes médecins, des bonnes académiciens, des bonnes ministres et Premier ministre, des bonnes ambassadeurs de France. Tous les avocats sont des bonnes, tous les écrivains sont des bonnes, et tous les architectes, qui couvrent le pays de leur architecture de bonnes.

Il n'y a que pour les places de bonnes qu'on a du mal à trouver des bonnes. C'est qu'elles sont toutes générales, je veux dire généraux, magistrats, cantatrices, agents immobiliers, professeurs de lycée, je veux dire « enseignants », selon le terme juste en bon langage de bonne. Elles sont agronomes, pharmaciens, agents de change, présentateurs, journalistes.

Le journalisme et la critique sont le domaine privilégié des bonnes. Ils étaient de longue date les valets du réel, les cire-bottes de l'opinion, les palefreniers de l'économie, les habiles liftiers de la notoriété, les fripons laquais de l'art. Il était bien naturel qu'ils profitassent de la belle avance que leur conférait cette expérience pour s'assurer la pleine maîtrise d'un monde désormais entièrement ancillaire. Il fallait avoir longuement servi pour pouvoir commander, dès lors que c'était l'office qui faisait la loi, qui fixait les codes d'être et de parler, et décidait du goût. Les journalistes s'emploient donc quotidiennement à tout traduire en langue de bonnes, l'actualité, l'histoire, la littérature, le temps qu'il fait et le temps qu'il fera. Mais ils ont de moins en moins de mal à s'acquitter de cet exercice qu'on aurait pu croire interminable autant qu'ardu. Tranquillement fomenté par d'autres bonnes, en effet, le réel leur arrive tout traduit, bonichisé de naissance par les ministres bonnes et les assassins bonnes, les députés serveuses et les préfets soubrettes.

Pays de gens de maison, la France ne pouvait pas ne pas faire one domestique idéale, pour les maîtres de l'univers ; un peu ronchonneuse sans doute, se soustrayant quand elle le peut aux plus fastidieuses corvées, mais loyale pour l'essentiel, on se plaît à le remarquer en lui pinçant les fesses.

D'ailleurs, pour bien montrer dans quelle haute estime on la tient, qu'on sait rester simple avec elle et qu'elle est bien plus qu'une bonne, presque une amie – c'est la moindre des choses – on vient la voir en sa chambre de bonne, en l'occurrence la Martinique, cette semaine. On lui fait des compliments sur ses robes, son parfum, son bœuf mironton, ses charmes et ses chars, les bons soins qu'elle a pris de l'intendance au cours d'une période difficile. Elle ne se sent plus d'aise, elle embrasse les petits soldats qui lui valent cette tape sur l'épaule, elle se trémousse et se prend à songer que si seulement elle le désirait vraiment, elle pourrait facilement se faire bien voir, en haut lieu. Mais il y faudrait du travail supplémentaire, plus d'application dans la tenue, des efforts d'amabilité qui ne sont pas dans sa nature ; et ses traînasseries de savates, assorties de grognements bougons qu'elle croit qu'on n'entend pas, mais dont elle n'est pas mécontente de savoir, ensuite, qu'on les a bien entendus, lui jouent bientôt de vilains tours.

Bien qu'elle se prenne pour une confidente, il est peu probable qu'elle s'élève jamais bien haut dans la faveur de ses patrons, qui de toute façon ne sont plus aussi riches que jadis, et qui n'ont pas l'intention, s'il leur arrive de l'évoquer dans leurs propres pensées – chose infiniment plus rare qu'elle ne se l'imagine – de la soutenir longtemps dans la fiction extravagante où coûteusement elle se complaît de pouvoir jouer les grandes dames. Les autres domestiques et les fournisseurs se moquent beaucoup de ses grands airs.

Mais si seulement nous n'étions que des bonnes !

Nous ne sommes pas des bonnes d'enfants, nous sommes les bonnes et les enfants, des bonnes-enfants, des enfants de bonnes.

Il suffit pour s'en convaincre de nous écouter un peu, comme d'habitude.

Il n'y a d'ailleurs même pas, pour ce faire, à tendre l'oreille : nous vivons parmi les hurleurs, les brailleurs, les brameurs, les m'as-tu z'entendu et les sourds. La civilisation est retombée dans les rustiques gnarderies dont elle avait eu tant de mal à s'extraire, pour se créer. Il avait fallu des siècles de brinquebalante urbanité pour apprendre à régler les voix, à calculer le bruit qu'on engendre par sa parole, à faire en sorte que l'émission ne soir jamais plus forte qu'il n'est nécessaire pour être distinctement perçue des personnes à qui l'on s'adresse. Mais, effondré désormais tout ce bel effort des âges, il n'y a plus dans nos rues, nos restaurants, nos cinémas, nos musées, nos salles de concert, même, que des beugleurs mal remontés des cavernes qui vous imposent toute la journée leurs grands discours, leurs opinions, l'histoire de leur vie, l'état de leurs amours, de leurs affaires et de leur rate, quand ce n'est pas les détails immondes de leurs plaisirs et de leur digestion.

Et de quoi se rend-on compte, puisqu'on est bien obligé de les entendre, alors qu'on ne souhaiterait qu'un monde doux, feutré, discret, où chacun se garderait pour soi-même, et pour ceux des autres qui sont expressément désireux d'un partage, d'un échange ou d'un commerce d'âme : les volontaires, les nécessiteux, les logomaques, les payants, les payés ?

On découvre que ce sont des enfants : leurs mots, leurs tournures, leurs constructions, si l'on peut nommer telles les méchantes cabanes de planches et de tôles rapportées qui leur servent d'abris pour leurs phrases, ne laissent aucun doute sur ce sujet.

Je me souviens de ma stupéfaction la première fois que j'entendis des adultes parler des papas, des mamans, des bises et des bisous, comme des bonnes, comme des enfants, comme des enfants de bonnes.

Je croyais qu'ils plaisantaient, bien entendu, qu'ils imitaient, qu'ils faisaient pour rire des citations.

Et peut-être en allait-il en effet de la sorte, au début.

Les citations sont les fourriers du réel.

On cite, on est déjà.

Ceux qui parlaient des mamans pour rire ont bien vite oublié de placer des guillemets dans leur voix. Et tout le monde, en la flaccide terreur mimétique qui fait le fond cotonneux de notre existence sociale, eut tôt fait de les imiter. Il ne fut plus question que des mamans, à la radio, dans les discours des ministres, à la télévision, par écrit même, dans les journaux et bientôt dans les livres. Un maire inaugurant une crèche, une secrétaire d'État présentant un projet de loi sociale, un président autour d'un arbre de Noël, tout candidat en campagne électorale, s'ils allaient parler des mères et non pas des mamans, comme désormais il se doit, se les mettraient aussitôt toutes à dos, par la froideur qu'on loi prêterait, son manque de cœur, son absence de naturel, ses prétentieuses affectations de langage.

Encore le vocabulaire n'est-il pas tout, et ne saurait-on se contenter, pour passer inaperçu dans la garderie générale, voire pour s'y faire aimer, d'envoyer à la ronde des bises et des bisous, tels que nous en sommes dernièrement submergés, au bas de toutes les cartes postales comme à l'issue du moindre échange social, direct ou téléphonique. Les hommes d'affaires, les présidents-directeurs généraux, les chefs de la comptabilité, qui bientôt seront des enfants et des bonnes, comme tout le monde, s'ils ne le sont déjà, finiront par se faire la bise, vous verrez, à l'issue des conseils d'administration. Je ne serais pas étonné qu'ils se chargent déjà les uns les autres de bisous pour leurs épouses respectives. Mais il importe aussi de maîtriser la syntaxe bébé.

« C'est quoi, la syntaxe bébé ? »

C'est à vrai dire une non-syntaxe, un refus de la médiation, la brutale récusation de tout recours à une puissance tierce, le code, qui permette l'échange entre deux langages, deux êtres, deux mondes autonomes, les interlocuteurs ; c'est un coup d'État permanent, qui pose très agressivement, comme une évidence, qu'il n'y a pas d'univers autonomes, que nous sommes faits pour nous comprendre, que nous sommes forcément à tu et à toi les uns avec les autres ; c'est une façon de parler, et d'écrire, qui dit ne se soucier que du sens, et n'entend assurer qu'une chose, que les messages soient compris. Le paradoxe, c'est que le sens s'use très vite à ce traitement qui prétend ne se préoccuper que de lui, dans la négligence des règles, et qu'il lui faut bientôt toutes sortes de béquilles qui rendent son cheminement tout aussi compliqué, mais infiniment moins efficace, et beaucoup moins gracieux, que ne faisait l'ancien détour par la grammaire :

« C'qu'elle a peur, tu vois, ma sœur…

– C'que j'suis sûr, personnellement, en tout cas… » dit l'ambassadeur, spécialement détaché parmi les Kurdes pour sa maîtrise impeccable de l'arabe…

« Moi, pourtant, c'que j'ai envie, c'est… »

De ces béquilles, la plus visible est le redoublement du sujet, que peut redoubler, chez les vrais virtuoses en infantilisme de style, le symétrique redoublement du complément : « J'vois moi par exemple au bureau Janine, eh bien elle a sa belle-sœur elle y arrive pas du tout à les lui faire avoir, ses papiers. »

Pour être élémentaire, ce sabir n'est pas simple, comme on le remarque.

Aux retardataires, Dieu merci, les leçons sont prodiguées de toute part.

La littérature même, ou ce qu'il en reste, se fait un point d'honneur d'enseigner les tendretés du dialecte puéril, et voit dans cette mission la part essentielle de son rôle social, la seule dont l'accomplissement scrupuleux puisse lui valoir, pour quelque temps encore, droit de cité.

Il n'est sollicitude qu'on ne voie témoignée de gauche et de droite afin que personne ne puisse se sentir laissé pour compte, et que l'acquisition de la parlure enfant de bonne soit assurée pour tous, sans distinction d'origine ou de niveau d'éducation. Comme on craignait, par exemple, bien à tort, selon nous, que les lecteurs du Monde ne se trouvassent, en ce domaine, injustement pénalisés, on les soumet jour après jour, en dernière page, à des leçons précipitées, qui devraient leur permettre assez vite, et semblent leur permettre en effet, dans le jardin d'enfants général pour classes culturellement défavorisées qu'est devenue la société française, de rattraper leur retard éventuel et de ne pas trop se faire remarquer.

      Après tout si des chirurgiens de trente ou quarante ans, des juges, des architectes, des professeurs, même, et des écrivains, peuvent avoir, ont dans leur majorité, déjà, la calligraphie d'écoliers de neuf ou dix ans, comme cela se voir tous les jours ; s'ils mettent sur leur enveloppe, vous écrivant, de leur grosse écriture pâteuse de pensionnaire pauvre, binoclard et masturbé, M. ou mieux encore Mr. (et ce n'est nullement pour Mister, dans leur esprit) Jean, quand ce n'est pas J., Person, à l'instar d'élèves-instituteurs, tandis qu'ils se désignent volontiers, au dos, comme Tallabert Jérôme, à l'exemple de bidasses cul-terreux, ou Dupouffier Ghislaine, que l'intéressée prononce d'ailleurs Jisslaine, à moins qu'elle ne s'appelle désormais Jennifer ou Gladys, comme naguère votre manucure et comme aujourd'hui les petites Arabes ou les négresses de la caisse, au supermarché ; si les feuillets volontiers quadrillés de leurs missives traînent dans des enveloppes trois fois trop grandes, ou sont dix fois pliés et repliés dans des enveloppes trois fois trop petites, mais en tout cas sans aucun rapport avec eux de format, de consistance et de couleur ; si ces mêmes colonels, ces dentistes, ces premiers présidents, ces presque prix Goncourt et ces banquiers, donnent toutes les apparences, donc, en la plupart des signes culturels qu'ils émettent, de sous-chefs de bureau dans des hôtels de ville de brique rouge du bassin sidérurgique, de bedeaux à manches de lustrine pour curés de campagne tuberculeux, de mécaniciens graisseux ou plutôt de fils prépubères de sous-chefs, de sous-bedeaux et de sous-mécaniciens, si tout cela, donc – et ce ne sont des si que par une optimiste complaisance –, on ne voit pas du tout pourquoi, pas du tout pourquoi, pas du tout pourquoi, ni sous quel prétexte, ils ne pourraient pas s'initier aux délices du redoublement de sujet, parler comme ils écrivent, comme des bébés, et dire comme tout le monde « Janine elle aimerait bien le connaître, Roland ».

« Mais il attendait, Canaris, il avait tout son temps.

– Et c'est qu'il y pensait toujours, à Mozart, Schubert. »

Ou bien :

« Elle serait sortie, Tatiana B., elle ne lui aurait posé aucune question, à Tony Richardson, au moins ce soir-là… »

PAS DU TOUT POURQUOI.

Mais au fond ce pourrait être charmant, j'y songe, une société qui serait entièrement composée de mouflets de modeste extraction, qui tous pratiqueraient des usages, des manières, un langage de valets de comédie, soigneusement infantilisés pour les besoins de la cause. Je me souviens avoir vu, jadis, une production de Turandot, entièrement interprétée par des nains. On pourrait imaginer quelque vaste fresque ancillaire, et rustique comme une toile de Jouy, que ne joueraient que des bambins. Ce qui rend un peu moins gracieux, hélas, le tableau touchant qu'on entrevoit là, c'est que ces bambins se trouvent être, hélas, et sauf votre respect, petits cahiers, tous des merdeux.

J'emploie le terme à grand regret, mais il n'a rien de fort insultant, en l'occurrence ; car ces merdeux-là seraient les premiers, je suppose, à se proclamer fièrement tels : puisque c'est très délibérément, à les entendre, qu'ils passent dans l'excrément le plus clair de leurs jours.

Encore une fuis, inutile de tendre l'oreille, puisque nous vivons parmi les braillards, qui ne peuvent pas ouvrir la bouche sans qu'on soit forcés sur tout un trottoir, le long de tout un escalier, dix tables et quinze travées à la ronde, d'apprécier la moindre de leurs fines réflexions, et de tout apprendre sur le fond de leur pensée.

Or quel est-il, à quoi mènent-elles ?

à en juger par les mots qui nous poursuivent, il n'y a pas le moindre doute : un sur deux pour le moins de ceux qui malgré tous nos beaux efforts nous attrapent ont trait, si l'on peut dire, au bran ou à la brenne.

Tendez l'oreille, écartez-vous : tour ce qui n'est pas chiant est à chier, ce qui n'est pas vraiment chié reste à faire. Hors des latrines point de salut.

Tout un peuple s'y presse avec ses bâtons, d'un angélus à l'autre.

La France avait pour l'étron, certes, de notables prédispositions historiques. C'est invariablement à lui qu'elle a toujours fait appel, dans tous ses Waterloos, publics et privés. Mais maintenant elle l'a mis dans ses meubles, elle vit avec lui dans le plus étroit concubinage, elle ne veut plus un instant le quitter. Bien éloignée de se boucher le nez sur cette intime accointance, elle choisit de s'en circonscrire le regard, apparemment, et n'aperçoit plus rien qui ne soit pas son bien-aimé, de quelque côté qu'elle tourne les yeux. De tout ce qui ne l'évoque pas directement pour elle, elle ne veut plus parler. Il est vrai qu'elle croit le reconnaître partout. Et si d'aventure elle se risque à quelque autre sujet, il faut encore que les matières soient la matière de ses phrases, que les fèces leur offrent leur couleur, et la défécation leur structure, à défaut des syntaxes défuntes.

Ce peuple, il n'est jusqu'à la mort, de nos jours, qui ne le fasse franchement chier. Que dire dès lors des mères, des études, des amours, du temps qu'il fait, du temps qui passe, des rides, de la patrie, de…, de… ?

Même les jeunes filles ont sombré dans le cloaque qui bruit toujours plus calamiteusement autour de nos regards et de nos pas.

Les jeunes filles, pourtant, avaient résisté plus longtemps, sans le savoir seulement.

On aurait dit que la putride ignominie de ce qu'ils osent parer maintenant des beaux noms de simplicité, de naturel, de nature, même, peut-être, n'osait pas s'attaquer aux jeunes filles.

Elles ont gardé longtemps, beaucoup d'entre elles, les dernières entre les Français – nous sommes quelques-uns à nous en souvenir –, un peu de cette réserve où se lisait encore, en effet, qu'elles étaient parmi nous le lieu préservé du sacré, que dans leur silence daignaient se taire audiblement pour nous les dieux, que par leur distance souriante et leur frémissement se mesuraient encore à notre âme l'âme des sources et celle des fontaines ; et que dans leur rire ombreux résonnait à notre cœur, pour un enchantement préservé par grâce ou par miracle, le rire, le rire sauvage comme un faon, vif et comme lui craintif, de la jeunesse émerveillée du monde.

Jeunes filles ! Jeunes filles !

Il y avait encore, grâce à vous, même au cœur de nos villes, de possibles rencontres sur la margelle des puits, dans les déserts de la sotte raison.

Vous étiez, avec vos regards détournés, le dernier signe que le sens et sa bourbe n'avaient pas tout emporté ; vos chevelures dénouées figuraient à nos yeux, à nos doigts, les ultimes roseaux du mythe ; et cette cambrure nerveuse du cou qui vous prenait dans le refus, fût-il feint, il nous plaisait mortellement d'y reconnaître, fous d'amour, l'ultime sursaut d'honneur d'une inadéquation farouche au cours blême des choses, d'une insoumission dédaigneuse à l'évidence, et de l'honneur.

D'un quart de vos sourires volés vous nous rassuriez, avec une science de sauvageonne, de vestale ou de vouivre, et nous promettiez que les phrases n'adhéraient pas tout à fait encore à leurs mots, ni les mots à leur signification, ni les jours à la somme de leurs heures.

Leur quotidienneté, disait cet éclat de vos dents, ne tenait pas entière à leur pauvre flagrance.

Sages, dures, ou bien trop bonnes avec nos lèvres, avec nos pensées et nos mains : nous étions sûrs, à cette façon que vous aviez de vous dérober sans disparaître à notre bouche au creux de votre épaule (oh ! jeunes filles ! le creux de votre épaule !) – et vous nous laissiez croire négligemment –, que la nuit vous sortiez par on ne sait quelles fenêtres de vos pavillons clos dans des banlieues feuillues pour monter à chaque fois sur les murailles de Truie, pour vous faire enlever par des taureaux blancs, dans de grasses prairies inondées par la lune, et pour nous mentir doucement, si doucement, en nous racontant que votre père était notaire, ou boucher, que vous alliez partir en vacances à Hossegor ou que vous prépariez vos examens de grec.

Comme si nous ne vous avions pas reconnues !

Ô jeunes filles, par vous seules, par les frisottis de votre nuque et par nos livres dont vous étiez les images, les incipit et les plus beaux passages, nous échappions à nous-mêmes, au ridicule de nos lacets, de nos érubescences et de nos cols, à nos veilles, nos stupides espérances, nos serviles sagesses et nos livres ! Quand bien même vous vous donniez à nous, vous ne nous étiez jamais plus dérobées, plus absconses et plus étrangères ; et sans jamais nous rapprocher de vous, de votre totalité par défaut, de votre essence qui semblait être de n'avoir pas d'essence, vous ne daigniez nous conférer, par abandon, qu'un peu de votre étrangeté, de votre anachronisme adorable, de ce génie que vous aviez pour l'inappartenance. Vous criiez, et dans ce cri que croyait vous arracher notre pataude vanité, nous étions précipités vers l'absence, vers des sabbats sur des collines au milieu de l'été, vers la terrible poigne du bonheur et vers la nuit des temps.

Grâce à vous, nous ne comprenions plus tien à nos chiffres, rien à nos jeux, rien à l'amour que nous avions pour vous.

Vous acheviez, d'un mot pour un autre, d'une infime discrépance de l'aine, de la hanche, d'un bouton pas tout à fait passé dans sa boutonnière, d'un simple rendez-vous déplacé d'une heure, de nous rendre absolument opaques nos familles, les plus chèrement acquises de nos convictions dogmatiques, le fonctionnement de notre glotte et la marche du monde.

Sous votre administration distraite, de très obscurs poètes étaient les seuls qui parussent vouloir dire quelque chose.

Ce n'est pas, maintenant, que tout soit clair, bien loin de là. Mais tous les signes paraissent avoir rejoint leurs messages, et même les constituer seuls. Il n'y a plus de signes, il n'y a plus que de l'être : et nous l'éprouvons peu de chose, sous l'ongle et le concept. Les panneaux se confondent avec les villes qu'ils annoncent, il n'y a plus de campagne entre eux, les marques sont tout le prestige de leurs objets, la coupe est froide contre nos lèvres, nous manquons d'air, de protocole et de littérature.

Jeunes filles, jeunes filles, pourquoi nous avez-vous abandonnés ?

[…]


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