Photo © Renaud Camus
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Paru dans Le Figaro
Date 05/06/2002
Titre Tardivement
Auteur Emmanuel Carrère

Renaud Camus, il y a deux ans, a été accusé de racisme et plus précisément d'antisémitisme. Ces accusations étaient si graves et ses accusateurs si véhéments que sa défense n'a pu alors être entendue. Il l'expose aujourd'hui en détail, calmement, dans un gros et beau livre intitulé Du sens. J'estime sa plaidoirie entièrement convaincante et je pense que, pour tous ceux qui se sont exprimés à charge dans cette affaire, c'est un devoir de conscience de la lire intégralement, en tâchant d'être honnêtes avec eux-mêmes.

Du sens rassemble et discute point par point, ligne à ligne, toutes les pièces du dossier. D'un côté, ce qu'à écrit Renaud Camus dans La Campagne de France (Journal 1994) et dans d'autres livres. De l'autre ce qu'on a prétendu qu'il avait écrit, ce qu'on a mis sous son nom entre guillemets ou en italiques. Or, j'affirme que ce qu'a écrit Renaud Camus n'encourt, si on veut bien le lire attentivement, aucun des reproches qu'on lui a faits. On est libre de trouver certaines de ses opinions réactionnaires et peu sympathiques, mais racistes ou antisémites, non. J'affirme d'autre part que les citations sur lesquelles on l'a jugé et condamné sont découpées de telle sorte qu'elles déforment complètement ce qu'il a écrit et souvent lui font dire l'exact contraire.

Nous sommes, vous qui me lisez et moi, d'accord pour voir dans l'antisémitisme – pour s'en tenir à lui – une des expressions les plus parfaites du mal et de la bêtise réunis. La plupart d'entre nous voient ce mal et cette bêtise à l'œuvre chez les autres et, à raison sans doute, s'en estiment absolument exempts. Sur cette question comme sur beaucoup d'autres, Renaud Camus, par goût de la vérité, hygiène mentale et méfiance à l'égard de ce qui va de soi, se demande dans son journal si c'est bien sûr qu'il est tout à fait innocent de ce qu'il réprouve. Si en cherchant bien, en s'examinant sans complaisance, il ne pourrait pas trouver dans un repli de son esprit quelque chose qui aurait partie liée avec ce mal-là, cette bêtise-là. On peut dire que se poser la question, c'est déjà y répondre, et y répondre oui. Je crois précisément le contraire. Je crois que pour se demander avec tant de rigueur intellectuelle et morale si on ne serait pas un peu antisémite « quelque part », il faut vraiment ne pas l'être. Et de fait, à l'issue de cet examen de conscience, Renaud Camus conclut que non, il ne l'est pas. Mais à cet examen il s'est vraiment soumis, ce qui supposait de prendre en compte des opinions déplaisantes et de leur donner une chance de trouver un écho en lui, sans quoi le fait qu'il ne renvoie pas cet écho n'aurait évidemment aucune valeur. En plus, ce n'est pas le genre d'homme à qui, pour se laver de tout soupçon, il suffit d'être certain qu'il ne crierait jamais « Mort aux Juifs » lors d'un banquet néo-nazi : il va chercher plus loin, des formes plus subtiles. C'est cette subtilité qui lui a été fatale. Ce déploiement de scrupules demandait que le lecteur soit scrupuleux aussi. Les journalistes littéraires ont rarement le temps de l'être. Un premier a feuilleté La Campagne de France (Journal 1994), est tombé sur des phrases qui avaient efficacement de quoi faire hausser le sourcil, et sans prendre garde au fait qu'elles étaient quelques pages ou quelques lignes plus loin nuancées, critiquées, réfutées quelquefois, s'est dépêché d'écrire que leur auteur était antisémite. D'autres l'ont repris, la rumeur s'est propagée comme celle, il y a peu, de l'avion qui ne se serait pas écrasé sur le Pentagone. On aurait pu penser qu'une simple mise au point, une explication de texte suffiraient à la dissiper, mais l'antisémitisme suscite légitimement une telle répulsion qu'un mensonge, s'il prétend le combattre, ne peut être démenti. Ce qui est stupéfiant et rend l'histoire exemplaire, c'est que face à cette rumeur de plus en plus folle aucun garde-fou n'a fonctionné. Des intellectuels de renom ont signé une pétition sur la base d'un montage de citations indignement truqué. Les amis de Renaud Camus ont fait tout ce qu'ils ont pu pour que simplement on le lise, comptant naïvement sur cette lecture et sur la bonne foi des lecteurs pour mettre fin au cauchemar, mais ses ennemis, de plus en plus nombreux, ne se contentaient pas de refuser de le lire : ils se vantaient de ne l'avoir pas lu. Le même mois que La Campagne de France (Journal 1994) paraissait un autre livre du même auteur, Nightsound, qui, à propos de l'œuvre d'Anni Albers, est une magnifique méditation sur l'art après les camps. Ce livre aurait pu être considéré au moins comme une pièce au dossier, une nuance discordante au portrait désormais officiel du nostalgique forcené de Je suis partout, mais non, il ne pouvait même plus être question de l'évoquer.

J'ai parlé d'honnêteté, c'est à moi d'en faire preuve ici. Les amis de Renaud Camus, son cercle de lecteurs fidèles, j'en faisait partie. J'étais donc bien placé pour savoir que les accusations contre lui étaient, j'ai envie de dire odieuses et délirantes, mais le mieux est de s'en tenir à : pas fondées. Absolument pas fondées. J'aurais pu l'écrire publiquement, or je me suis contenté de signer une pétition disant que même si c'était un criminel il fallait pouvoir en juger sur pièces et donc ne pas retirer son livre de la vente – ce qui était nettement moins que le minimum requis par la conscience, pour ne rien dire de l'amitié. Pourquoi n'ai-je pas fait plus ? J'espère pas par lâcheté. Mais si ce ne n'est pas lâcheté, c'est panurgisme. Quand votre intime conviction, même informée, se heurte à l'intime conviction, même abusée, de pratiquement tout le monde, il faut une force d'âme qui m'a manqué pour qu'elle reste votre intime conviction. On en vient à douter de son propre jugement, à se dire qu'au milieu de cet océan de faux il faut bien qu'il y ait un peu de vrai, disons 0,01% qu'on n'avait pas remarqués. S'agissant d'antisémitisme, 0,01% c'est beaucoup trop, on ne va pas défendre un antisémite à 0,01% même si c'est un ami et un écrivain qu'on admire. On se tait. Deux ans plus tard, on lit Du sens et on se rend à l'évidence. C'était bien ce qu'on pensait avant le grand bourrage de crâne : 0%. Et on s'en veut de n'avoir pas témoigné, on essaie tardivement de se rattraper, c'est pour cela que j'écris cet article.

Assez sur mes scrupules. Ce que je retiens de l'affaire Renaud Camus ne concerne pas seulement l'antisémitisme et le statut dangereux d'un chef d'accusation si grave qu'il n'est même pas permis de s'en disculper. La question est aussi de savoir si la littérature est encore possible. Pas au sens d'une quelconque exemption de responsabilité, bien au contraire, mais au sens où une phrase aurait encore le droit d'être lue à l'intérieur d'un paragraphe, un paragraphe à l'intérieur d'une page, une page à l'intérieur d'un livre. Au sens où la pensée aurait encore le droit d'être complexe, contradictoire, tâtonnante, déployée. Dans ce sens-là, il est clair que la littérature, il y a deux ans, a perdu une bataille historique contre le journalisme qui se caractérise, à son pire, par la hâte, la simplification, la pensée figée. Je ne crois pas exagérer en disant que pour lui donner une seconde chance, à elle et pas seulement à la justice, il faut lire la défense de Renaud Camus et s'exposer au risque de la trouver inattaquable.


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