Photo © Renaud Camus
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Documents

Paru dans Extraits de livres
Date Février 2002
Titre Le Nouvel Ordre sexuel (extraits)
Auteur Christian Authier
Éditeur  Bartillat
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Pages 86 et 87

Ce sont des femmes qui sont les personnages centraux de Clémence Picot et Promenade, publiés respectivement en 1999 et en 2001. On retrouve à travers ces êtres sans visages, évoluant dans des sociétés anonymes, la comédie inhumaine de l'auteur : violence, crime, viol, cruauté, maladie, accident, prostitution, mort… Théâtre de la frustration, de la solitude et de la folie, l'œuvre de Jauffret pourrait se réduire à un amas d'obsessions morbides si son écriture sèche ne donnait une étonnante puissance à ses voix intérieures qui égrènent leurs cauchemars et leurs errances pour glisser de l'autre côté du miroir, vers des fantômes d'une inquiétante réalité.

Malgré cette variété de tons et de genres, on relève du côté des hommes très peu de confessions et de journaux intimes consacrés à leur vie amoureuse ou sexuelle à la manière d'Annie Ernaux ou de Christine Angot. Certes, depuis une trentaine d'années, Gabriel Matzneff a révélé dans ses journaux intimes ses amours et ses penchants pour « les moins de seize ans », mais cela est plutôt devenu avec le temps un motif d'ostracisme. Quant aux confessions de Michel Polac, on peut constater que le récit de ses amours, notamment dans La Luxure : Fragments d'un autoportrait en luxurieux, n'ont pas suscité le même engouement que La Vie sexuelle de Catherine M. Seul Yann Andrea a quelque peu attiré l'attention avec le récit de sa relation avec Marguerite Duras, mais là aussi sans égaler l'écho d'une Christine Angot. Même Philippe Sollers a tenté la voie de la confession amoureuse tout en empruntant la forme romanesque. Début 2000, l'auteur de Femmes publie Passion fixe, roman éclaté relatant l'histoire d'amour clandestine entre le narrateur et Dora, une femme âgée d'une vingtaine d'années de plus que lui. Au même moment, la romancière Dominique Rolin publie Journal amoureux, récit de sa passion pour « Jim », brillant écrivain de vingt ans son cadet… Pour le grand public, c'est sur le plateau de Bouillon de culture réunissant les deux auteurs que Bernard Pivot accomplit « l'outing » à leur place : Jim c'est Philippe et Dora c'est Dominique, révèle-t-il à la France ébahie ou simplement endormie. Françoise Xenakis résume dans Le Nouvel Observateur la portée de cette double publication : « Bien sûr le Tout-Paris connaissait cet amour entre ces deux-là, le respectait et s'en foutait mais Romorantin ne le savait pas. » Entre le récit purement autobiographique et le roman plein de viande et de sexe (Sollers dans son Passion fixe reproduit ironiquement des extraits, sans citer les auteurs, des livres de Claire Legendre, Guillaume Dustan et d'autres), le couple Sollers/Rolin a inventé un nouveau genre : la double confession littéraire « vue à la télé ».

Loin de ces subtilités, Renaud Camus et Guillaume Dustan, le premier dans des journaux intimes, le second dans des autofictions, ne cachent rien de leur sexualité et de leurs amours. Sans concessions ni tabous, ils s'exposent, parfois avec violence, outrance et sens de la provocation. L'homosexualité de Camus et Dustan n'est évidemment pas étrangère à cette radicalité. Pour eux, la littérature est aussi affaire de revendication et d'identité.

Pages 96 à 105

En 1993, ce romantisme funèbre, dont la fascination est renforcée par la disparition de Collard, séduit le public, lacadémie des Césars et de nombreux critiques. Télérama écrit en janvier 1993 que le film a eu « en trois mois plus d'impact que six ans de campagnes d'information sur le sida ». Une polémique naîtra un peu plus tard lorsque la romancière Suzanne Prou révélera publiquement que sa petite-fille fut contaminée par Cyril Collard alors qu'elle avait dix-sept ans. Contrairement à la Laura du film et du livre, la jeune fille n'était pas – selon sa famille – au courant de la séropositivité de Cyril Collard. Le « mythe » Collard fut alors en partie écorné, mais demeure encore vivace aujourd'hui. En février 2001, un sondage Ifop plaçait Les Nuits fauves en treizième position des romans d'amour préférés des Français avec 10% derrière Le Diable au corps de Radiguet mais largement devant Belle du seigneur d'Albert Cohen.

Chacun à sa manière, Hervé Guibert et Cyril Collard ont profondément modifié la perception de l'homosexualité dans un paysage littéraire qui était notamment occupé par l'essayiste Guy Hocqhenghem, l'un des fondateurs du FHAR (Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire), disparu en 1988 et auteur entre autres du Désir homosexuel, les romanciers Dominique Fernandez, Conrad Detrez ou Yves Navarre, auteur notamment du sensible Ce sont amis que vent emporte en 1991. Car si Dominique Fernandez et Yves Navarre – décédé en 1994 – eurent tous deux le Goncourt et participèrent d'une prise de parole importante sur l'homosexualité, les œuvres de Guibert et Collard eurent l'effet de véritables électrochocs et s'inscrivaient dans une littérature du dévoilement cru dont Renaud Camus fut sans doute le principal initiateur.

C'est en 1979 que Renaud Camus, dont l'œuvre atypique se compose de romans, de chroniques, de recueils de textes variés et d'une dizaine de journaux intimes, publie Tricks qui demeure vraisemblablement son livre le plus marquant. Réédité sous une forme définitive en 1988, Tricks (littéralement « astuces », « tours » ou « trucs ») rassemble quarante-cinq récits autobiographiques de brèves rencontres sexuelles. Ni pornographique, ni érotique, ni scientifique, précisait Renaud Camus en avant-propos à la première édition : « Ce livre essaie de dire le sexe, en l'occurrence l'homosexe, comme si ce combat-là était déjà gagné, et résolus les problèmes que pose un tel projet : tranquillement. » Voilà sans doute pourquoi Tricks possède une intemporalité qui préserve, plus de vingt ans après, sa force et sa singularité. En ne se plaçant pas sur un terrain ouvertement revendicatif, sociologique ou politique, mais en prenant le parti de raconter un aspect particulier – « des relations du même type : homosexuelles, improvisées, rapides » – de son existence ; Renaud Camus prenait ainsi le pari de la forme plutôt que d'un quelconque « message » appelé à être vite démodé ou dépassé par la réalité. De même, l'absence du sida (les faits rapportés se déroulent en 1978) ne confère pas à Tricks le caractère étroit de « document historique », mais, au contraire, lui octroie – involontairement – une certaine universalité. Certes, en 2002, ces récits très crus choqueront encore des lecteurs prudes ou simplement homophobes. Cependant, la banalité, la « tranquillité » et la répétition des ébats sexuels tendent à placer Tricks hors de la problématique du « scandale » ou de la « provocation » pour investir l'un des champs d'investigation favoris de Renaud Camus : la langue, le rythme, l'harmonie, le style. Comme le rappelait Roland Barthes dans sa préface : « Les scènes érotiques doivent être décrites avec économie. L'économie, ici, est celle de la phrase. Le bon écrivain est celui qui travaille la syntaxe de façon à enchainer plusieurs actions dans l'espace du langage le plus court (il y a, chez Sade, tout un art des subordonnées) ; la phrase a pour fonction, en quelque sorte, de dégraisser l'opération charnelle de ses longueurs et de ses efforts, de ses bruits et de ses pensées adventices. » Camus décline dans ses fragments d'une pratique amoureuse, où tout est quasiment réduit à la rencontre et à l'acte, les codes et les figures imposés dont la régularité et la monotonie sont à peine corrigées par d'infimes variations à la manière de monochromies. Des lieux identiques ou interchangeables (saunas, boites, cinémas, chambres) pour des individus qui le seraient tout autant si un éclair de béatitude sensuelle ne venait exceptionnellement traverser ce sexe à la chaîne. Sans doute Catherine Millet, grande spécialiste d'art contemporain comme Renaud Camus, n'a pas été insensible à sa démarche en relatant elle aussi ses rencontres sexuelles sur un mode sériel.

C'est une gamme chromatique plus large et plus éclatée qu'emploie de son côté Guillaume Dustan, mais ses « romans » en forme de carnets autobiographiques (ou relevant de l'« autopornobiographie » selon sa propre expression) ont une dette envers Tricks de Renaud Camus. Il l'évoque d'ailleurs dans son roman, Nicolas Pages, publié chez Balland en 1999 dans la collection qu'il dirige. Réfutant des auteurs comme Angelo Rinaldi et Dominique Fernandez, jugés trop institutionnels, il salue Hervé Guibert et Renaud Camus : « Camus (Renaud, évidemment) a été très important, le Journal d'un voyage en France, très exactement (je n'osais pas lire Tricks), pour tous les passages sexuels, et puis aussi pour l'allégresse qu'il dégageait encore à l'époque. » Les titres des trois premiers romans de Dustan (Dans ma chambre, Je sors ce soir, Plus fort que moi), publiés chez P.O.L entre 1996 et 1998, annoncent assez bien la veine intimiste et autobiographique empruntée par cet auteur né en 1965 dans un milieu bourgeois de confession juive, énarque puis conseiller auprès d'un tribunal administratif avant de devenir écrivain. Si le grand public connaît plus Guillaume Dustan pour ses interventions médiatiques, remarquées par leur forme (il est apparu dans les émissions de Thierry Ardisson sur France 2 ou Paris Première affublé d'une perruque verte) comme par leur fond (il est partisan du bareback ou relapse, c'est-à-dire de rapports sexuels non protégés y compris pour les séropositifs), que pour ses tirages encore confidentiels ; son image d'écrivain homosexuel, séropositif depuis plus de dix ans, ne doit pas occulter l'une des œuvres les plus étonnantes du paysage littéraire français.

Phrases courtes ou litanie sans fin de sujets/verbes (éventuellement compléments), langue minimaliste jonglant avec des énumérations et des abréviations, ponctuation absente ou anarchique, passages écrits en anglais, construction elliptique, reproductions d'articles destinés à la presse, d'interviews, de courriers : l'écriture de Dustan zappe et surfe sur les vagues d'un univers intime occupé par le sexe, les drogues, les boites, la musique house et sa création littéraire. Dans Nicolas Pages, Prix de Flore 1999, il définit son projet : « Mon voyage à travers le sexe. L'idée était d'écrire une sorte d'odyssée, une histoire de ma vie sexuelle qui était aussi une découverte, un voyage dans les contrées sauvages et inconnues du sexe, peuplées de monstres divers. Ma “vie sexuelle”. Un truc en fait assez peu exploré par la littérature. » Son « épopée noctambulo-sexologique » refuse le cadre du roman traditionnel, la recherche du « beau style » et s'écarte de la psychologie classique à l'instar d'un Bret Easton Ellis – qu'il reconnaît comme une influence majeure dépassant un gout commun pour le name-dropping – chez qui « l'intériorité des personnages n'est montrée qu'à travers le récit de leurs actions ». L'écriture de Dustan distille comme celle de l'auteur d'American Psycho une fascination hypnotique fondée sur la répétition, le martèlement et une puissance rythmique finalement assez semblable aux musiques électroniques. Ses livres fonctionnent sur une énergie interne et une dynamique épousant l'élan vital (un élan « vital » qui peut prendre le virage de tentations mortiferes) de son chaos intérieur. Même si les œuvres de Dustan sont balisées de repères chronologiques comme un journal ou des carnets intimes, l'auteur préfère les termes d'« autographie » ou d'« egologie » à celui d'« autofiction [4] ». En effet, la fiction ne semble pas avoir de place dans cette radiographie sans limites du « moi » explorant les moindres recoins d'un esprit et d'un corps en situation de work in progress. Le sexe, en l'occurrence des pratiques homosexuelles souvent extrêmes, occupe une large place dans les écrits de Dustan. Ainsi, Nicolas Pages (le nom d'un écrivain édité par Dustan) est moins l'histoire de la passion amoureuse entre Dustan et Pages que le récit des aventures sexuelles de l'auteur décrites de manière abrupte : « Je suis monté à la backroom. Le premier mec que j'ai sucé m'a giclé en pleine gueule sans prévenir au bout d'une demi-seconde. Bienvenue au club. Après j'étais total défoncé dans le noir avec seulement les flammes des briquets, un truc immense, à sucer une queue considérable penchée sur des cuisses épaisses et poilues à demi-vêtues d'un pantalon en velours. Ouais, en velours. Ça m'excitait grave. Le mec n'arrêtait pas de me dire Tomala. Tomala nel culo. je ne voulais pas. Pas sans capote. Finalement c'est lui qui s'est fait baiser à cru par un autre gros calibre qu'après j'ai terminé en le suçant. » Chez Dustan, le sexe se marie aux drogues et aux pratiques extrêmes comme le fist-fucking : « L'autre fois c'est quand je me suis fait fister sur le podium à la soirée projet X, un verre de vodka dans la main droite, le poppers dans l'autre, d'habitude quand je prends du poppers en me faisant dilater le cul la lumière est violette (c'est la lumière du haut, celle qu'on voit quand on a les yeux fermés, quand ils se révulsent), ce coup-ci elle était verte et elle tournait sur elle-même. je ne bandais pas. Je sentais mes abdos complètement relâchés sans résistance aucune aux coups de poing à l'intérieur du mec qui, quand je me suis relevé parce que c'était assez, a fait hum up avec son poing dégoulinant de crème à cul – il avait pendant ce temps son autre main dans le cul d'un mec lui-même en train de fister un mec que je connaissais, l'ex de Jean-Hugues. »

La sexualité débridée revendiquée et exposée par Dustan se veut un défi à ce corps malade à qui le sida semble promettre la mort. Un corps que l'on perce, que l'on transperce, que l'on empale, dans lequel on introduit des sexes, des poings, des godemichés et toutes sortes de produits ou de drogues (« Vitamines. Stéroïdes. Antibiotiques. Tranquillisants. Shit, exta, coke, héro, amphétes, poppers, acide, spécial K, adrénaline. ») pour mieux s'en libérer : « L'avancée politique en notre fin de XXe siècle se joue autour du corps et du sexe. C'est quoi les conquêtes politiques les plus importantes depuis trente ans ? Le divorce par consentement mutuel, l'avortement, la reconnaissance et la protection légales de l'homosexualité, la reconnaissance juridique du transsexualisme, bientôt le Pacs. De quoi s'agit-il, de manière commune, dans ces différents cas ? Du droit à disposer librement de son corps, sans référence à une norme majoritaire héritée du judéo-christianisme et imposée par l'État. C'est aussi ce que proclament les tatoués et les percés, et tous les mecs qui se droguent : je fais ce que je veux avec mon corps. »

Essayiste, théoricien, ethnologue, comportementaliste : Dustan est tout cela à la fois. Et plus sûrement encore pamphlétaire. « Attention. je ne suis pas Renaud Camus. Je suis pire », écrit-il au début de Génie Divin publié en 2001. Ce n'est évidemment pas au Camus de Tricks que Dustan fait ici allusion, mais au « scandaleux », celui de La Campagne de France qui déplorait le trop grand nombre de journalistes juifs dans une émission de France-Culture causant ainsi une énorme polémique médiatique et éditoriale qui enflamma l'été 2000. Or, si Dustan revendique en partie le politiquement correct de l'époque (« Le politically correct, je suis pour. Bien sûr. Que je suis content qu'en France ça soit chic d'avoir un nom bizarre maintenant. Et que ça soit la mode d'être pédé. Et que tout le monde soit devenu juif. Et qu'on ne puisse plus faire de blagues racistes comme encore à la fin des années 80. »), il défend dans son livre des positions qui heurtent violemment ce même politiquement correct. Libéral-libertaire intégral, il voit dans l'hétérosexualité, le mariage et la famille un totalitarisme « chrétien » qu'il n'hésite pas à comparer à Auschwitz. Contre cet ordre patriarcal, bourgeois et conservateur, Dustan préconise une révolution sexuelle, corporelle, culturelle, philosophique, politique et sociale dont les armes seraient l'indifférenciation sexuelle et le dépassement des identités (y compris homosexuelle), l'eugénisme et la sélection génétique (pour qu'il y ait moins de « laids », de « pauvres » et de « cons ») afin d'accéder à un « modèle de surhumanité » dont il croit apercevoir les prémices aux États-Unis. Favorable à un apprentissage des drogues dès l'enfance, à la pédophilie (« Moi, je suis pour la pédophilie. Sauf que je pense que ça doit se faire en sens inverse », c'est-à-dire par « la gérontophilie des enfants »), au clonage, à l'inceste, Dustan déplore le « rendez-vous manqué avec le paganisme », défend le sadisme (« c'est de l'altruisme ») et fait l'éloge de la beauté et de la force. à côté de ces considérations générales, l'écrivain exprime sa hargne à l'égard des « juifs de gauche » : « Quand Renaud Camus trouve qu'il y a trop de juifs à France-Culture, tout le monde hurle au scandale alors que les juifs de gauche sont les nouveaux chiens de garde de l'ordre moral familiariste. On attend qu'ils meurent », « Ah oui, j'aurais quand même bien voulu parler des juifs de gauche. Salauds. On nous vend une religion criminelle (une des ficelles de leur talith rappelle le commandement qui veut qu'on lapide les homosexuels) et paralysante, pour nous faire oublier quoi ? Qu'on pourrait changer d'ordre. Que ça pourrait erre autre chose que papamamanlesgosses. Le patriarcat juif, plus éclairé que le catho ? Je ne fais pas de détail. » Dans des entretiens accordés à la presse, Guillaume Dustan reprend ses thèmes de prédilection. Ainsi dans le magazine Technikart, l'un de ses plus fidèles et fervents soutiens, l'écrivain, en mai 2001 lors de la sortie de Génie Divin, en appelle à « un avènement d'individualités fortes », salue en Nietzsche un précurseur et discerne le règne d'une « nouvelle humanité » rejetant la culture traditionnelle et l'intellect au profit des pulsions. On retrouve dans cette interview sa dénonciation d'« un ordre politique dominé par les mêmes crétins : démocratie judéo-chrétienne, régime patriarcal, défense de la famille ». Suivent des déclarations toujours plus radicales du type « je suis pour l'élimination des victimes, des gens qui disent pardon » ou « je suis pour la richesse » car « ce ne sont pas les pauvres qui peuvent être spirituellement performants, mais les riches [5] ».

Pire que Camus, Dustan ? Chacun tranchera. En tout cas, sûrement pire que les dérapages d'un Daniel Cohn-Bendit sur la pédophilie (voici plus de vingt ans) ou d'un Michel Houellebecq sur l'islam. La liberté de parole et la violence de Guillaume Dustan sur les religions, les juifs, la sélection génétique ou la pédophilie ne dérangent pas un politiquement correct pourtant avide de procès médiatiques. Est-ce simplement le côté souvent délirant de ses propos et la marginalité de l'auteur qui le protègent ? Est-ce sa séropositivité ? En fait, le seul vrai « scandale » (scandale essentiellement circonscrit aux associations de lutte contre le sida comme Act Up) causé par Dustan touche justement le sida et les prises de positions répétées de l'écrivain contre l'utilisation du préservatif comme dans Génie Divin : « Oui, je voudrais que tout le monde soit aussi heureux que moi avec sa bite et son trou ! Et pour ça nokpote ! Le petit livre rouge de la kpote, je me le fous au cul. » Or, aussi choquant que cela puisse paraître de prime abord, c'est sur le refus du préservatif que Guillaume Dustan avance le plus d'arguments « rationnels » et « raisonnés », à défaut d'être raisonnables. […]

Pages 228 et 229

[…] à peu près au même moment, France Huser et Alina Reyes publient leurs premiers romans érotiques. Mais ce type de témoignages autobiographiques façon Bourdon ou Lahaie reste rare tandis que les auteurs féminins qui commencent à investir une littérature érotico-pornographique demeurent dans le domaine du roman. Il faut attendre Passion simple d'Annie Ernaux en 1992 pour que l'alchimie entre une femme écrivain reconnue, une écriture abordant le sexe de manière crue, un récit ouvertement autobiographique et le succès (public comme critique) se produise. On retrouvera le même processus pour Christine Angot et Catherine Millet (cette dernière ayant assis sa notoriété sur ses qualités de directrice d'Art Press et d'essayiste). Mais, une fois la brèche ouverte, la position sociale de l'auteur importe peu. Ainsi, Raffaëla Anderson a enregistré de fortes ventes et une large couverture médiatique pour son livre témoignage Hard sans être considérée comme un « véritable » écrivain. La Québécoise Nelly Arcan a été l'une des sensations de la rentrée littéraire 2001 avec son récit Putain alors qu'il s'agissait de son premier livre et qu'elle était inconnue. On peut aussi relever que les hommes abordant ces rivages – récits ou journaux révélant leurs pratiques sexuelles ou leurs passions les plus intimes – sont loin de susciter le même intérêt. De Yann Andrea à Renaud Camus (qui accédera à la « notoriété », mais pour les connotations antisémites de sa Campagne de France), de Gabriel Matzneff (plutôt ignoré par les grands médias depuis que des campagnes de presse ont dénoncé voici plusieurs années ses penchants pour « les moins de seize ans ») à Michel Polac, pas de grands articles et autres dossiers vantant les mérites de ces homnies aux œuvres « dérangeantes [3] ». Quant aux ventes de ces auteurs, elles sont sans commune mesure avec celles de leurs consœurs. De son côté, Guillaume Dustan, malgré une certaine présence télévisuelle, l'engouement de quelques journaux branchés et de petites polémiques, demeure un auteur plutôt confidentiel. En revanche, l'énorme succès de Michel Houellebecq peut être comparé par son ampleur avec le phénomène Millet et le cocktail décrit plus haut (autobiographie, sexe bard et marginal). Certes, Les Particules élémentaires et Plateforme sont des romans, mais l'engouement public s'est cristallisé, bien sûr, grâce à la charge sexuelle et pornographique mise en avant dans les médias, et surtout à la faveur de polémiques qui ont permis, pour une part, une identification de l'auteur avec ses héros romanesques, une sorte de caution autobiographique non revendiquée et avec laquelle l'auteur devra parfois se débattre. Néanmoins, sur le fond comme sur la forme, les romans de Houellebecq n'ont rien à voir avec les récits de Millet, Ernaux ou Angot. Pour percer dans la « nouvelle pornographie », il faut être une femme et parler vrai.


4. C'est à l'écrivain et universitaire Serge Doubrovsky, auteur notamment de Fils paru chez Galilée en 1980 ou d'Un amour de soi chez Hachette Littératures en 1982, que l'on doit la création du concept d'autofiction en 1977. Doubrovsky apparaîtra en 1997 sous un jour peu flatteur dans le roman aux accents autobiographiques, Chaos, de son cousin Marc Weitzmann et réfutera les propos qui lui sont prêtés. Christophe Donner se fera lui aussi, à travers des romans autobiographiques en forme de règlements de compte familiaux (dont Petit Joseph en 1982, Mon oncle en 92, Les Maisons en 93), l'apôtre de l'autofiction qu'il défendra dans le pamphlet Contre l'imagination paru en 1998 chez Fayard. En 92, son roman L'Esprit de vengeance, dans lequel il évoquait son adolescence auprès du philosophe Paul Ricoeur, dut être retiré des librairies et expurgé de certains noms propres suite à une plainte pour « atteinte à la vie privée » déposée par le philosophe. Signalons encore que Christophe Donner révéla en 1991 son homosexualité dans Lettres de mon petit frère, un livre pour enfants, genre dans lequel il a beaucoup publié.

5. Technikart, n°52, mai 2001.

3. Pourtant, rien n'y manquait. Du sexe hard, des moins de seize ans, des plus de soixante-dix ans, quelques partouzes et même la révélation chez Polac d'une romance passée avec Françoise Sagan.


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