Photo © Renaud Camus
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Documents

Paru dans Catalogues d’exposition
Date 1997
Titre Catalogue de l'exposition « Plieux à Flaran »
Auteurs Yves Rispat, Renaud Camus et Éric Dupont
Couverture

PLIEUX à FLARAN
COLLECTION DU CHÂTEAU DE PLIEUX

Préface de M. Yves Rispat
Président du Conseil Général du Gers

Introduction de Renaud Camus
Président de Pli selon Pli
(Société des Amis de Lectoure et du Château de Plieux)

Texte d'Éric Dupont

EXPOSITION
AU CENTRE CULTUREL DE L'ABBAYE DE FLARAN
DU 14 JUILLET AU 31 AOÛT 1997

Préface

Château de Plieux

Lorsqu'une initiative privée rencontre une volonté publique, lorsqu'un homme de culture, écrivain, humaniste, Renaud Camus, voit son dessein culturel retenu et conforté par le Conseil général, dès lors ce haut-lieu inspiré qu'est l'abbaye de Flaran peut devenir, l'espace d'un été, le sanctuaire d'une collection d'art contemporain qui par sa qualité, sa cohérence, son envergure, la présence en son sein des noms les plus prestigieux, est certainement la plus remarquable de Midi-Pyrénées et de tout le grand Sud-Ouest.

Il entre en effet dans la vocation de Flaran, non seulement d'être la vitrine d'un incomparable patrimoine de terroir, mais également de constituer, pour les Gersois comme pour les touristes, pour les amateurs d'art comme pour ceux qui souhaitent s'y initier, un espace exceptionnel où les cinq sens trouvent formidable matière à s'exprimer.

La culture – ses évènements, ses sites, son patrimoine, ses lieux de mémoire – est une des grandes chances du Gers. L'abbaye de Flaran, équipée désormais d'une salle de vidéoconférence, admirablement escortée dans sa belle aventure par le président Charley Tantet et ses Amis de Flaran, trouve dans cette exposition, aimablement prêtée par Renaud Camus, des raisons supplémentaires de croire – s'il en était besoin – à sa vocation de pôle, de phare et d'ambassadeur de la politique culturelle du département du Gers.

En cet été 1997, l'abbaye de Flaran va donc pouvoir décliner dans sa simple et émouvante romanité, entre pierre séculaire et lumière gasconne, cet alphabet de l'excellence esthétique qui saura délivrer aux visiteurs la plus belle invite à l'art contemporain.

Plus que jamais, la Gascogne et l'abbaye de Flaran sont à l'heure de Paris, de Berlin, de Londres et de New-York. L'alliance entre l'initiative privée et la volonté publique, entre un écrivain, une association et un président du Conseil général tous trois amis des arts, démontre que les bonnes volontés, lorsqu'elles sont partenariales, savent emprunter la voie de l'originalité audacieuse et les chemins rigoureux du pari.

« Être un grand artiste, un grand écrivain, un grand peintre c'est aussi, comme dêtre un héros ou un saint, une façon, et parmi les plus rares, les plus précieuses, les plus hautes, de se tenir sur la terre, de gérer son destin, de décider de son temps et de faire face aux dieux – ou de soutenir comme on peut leur absence » écrivait Renaud Camus.

Le département du Gers comme l'abbaye de Flaran mesurent l'honneur et le plaisir qui sont les leurs de présenter au grand public cet été gascon de l'art contemporain et ses belles figures de grands artistes de ce siècle.

Yves Rispat
Président du Conseil général
 

Introduction

Château de Plieux

Lorsque Jannis Kounellis préparait à Plieux son exposition de 1995, il parlait volontiers d'un esprit roman, à propos du château, de son atmosphère, et du travail que lui-même y accomplissait. L'adjectif ne visait pas à la pertinence littérale, évidemment, mais à la vérité selon l'esprit – je n'ose écrire spirituelle.

Kounellis est assez roman, en effet, comme l'Arte povera en général. Le château de Plieux l'est aussi un peu, à sa manière, et bien qu'il date du XIVe siècle. Quant à sa collection d'art contemporain, si elle est romane ou pas, accordée à l'esprit roman, c'est justement ce que Flaran peut nous apprendre.

L'abbaye, cela dit, n'est pas romane à proprement parler – nonobstant quelques admirables morceaux d'architecture –, mais plus exactement cistercienne. James Brown ou Anthony Caro sont-ils romans ? Y a-t-il quelque chose de cistercien chez Tàpies, chez Richard Serra ou chez Marcheschi ? A vrai dire les questions qui se posent ici sont plus générales que cela. Pour ma part je les formulerai volontiers de la sorte : que pourrait être pour nous un art sacré aujourd'hui ?


S'il est un caractère que présente la collection de Plieux, et qui légitime sa présence dans une abbaye médiévale, c'est certainement – à défaut du sentiment religieux, sans doute –, la gravité. J'ai choisi ces œuvres en fonction de mes goûts, certes, de ce que je crois être les principales interrogations d'une époque, et aussi de la forteresse qui les accueille d'habitude, et qui n'est pas au premier chef une demeure de plaisance – quoiqu'elle ait aussi ses sourires, entre deux ciels.

Qu'une cohérence se dégage, maintenant, et que l'échappée vers Flaran soit une occasion de le confirmer, j'en serais d'autant plus heureux que cette collection présente un autre trait, qui aurait pu nuire au premier : le collectionneur n'en possède rien, ou presque rien. Il n'en est que le gardien, le vigile de jour et de nuit, celui qui appelle et qui scrute, celui qui regarde et désire. C'est l'amitié qui a rassemblé ces œuvres : l'admiration, l'estime mutuelle, la confiance, une camaraderie de combat.

Ces sculptures, ces peintures, ces encres et ces dessins, ils appartiennent aux artistes eux-mêmes, et parfois à leurs héritiers, qui les confient à Plieux, parce que les pierres leur ont parlé, ces galeries de terre battue, ou bien ce sont ces fenêtres, ces ciels, cette lumière sur ces paysages. Presque tous ces tableaux sont des prêts : de sorte que cette collection dite “permanente”, elle est en fait comme le fameux couteau de Lichtenberg, dont on change le manche, puis la lame.

Demeure l'idée, perdure l'être, persévère l'esprit du lieu : il va même s'enrichissant, de chaque rencontre, de chaque séjour, de chaque nom dont il accroit les résonnances du sien, et qui s'érige à son tour comme un signe, comme un motif d'émulation, un attrait supplémentaire pour d'autres noms, pour d'autres œuvres, d'autres envies de voir et de donner à voir. Kounellis a travaillé là, c'est à présent Boltanski [1]. Leroy vous prête une Vénus ? Voulez-vous un grand Nu noir, ou cette Naissance du paysage ? Pourquoi ces choses sont-elles là ? Parce que d'autres y ont été, y sont encore, y seront demain, n'y seront plus. Fondé sous l'instance du désir, le lieu secrète le désir, il arrange des rendez-vous, des pélerinages, des colloques avec l'ombre ou l'épaisseur de l'air, entre les bras de l'horizon. « Voici, dit Georges Raillard, gagnant les hauts murs de Plieux, la population de Miró, ses personnages, ses figures, ses oiseaux, ses femmes. On ne se demande pas si le “moderne” convient ici à “l'ancien” : les œuvres violentes, celles qui tiennent en suspens leur sens, sont contemporaines les unes des autres. Au château, Miró est chez lui. »

Château de Plieux

Chez eux y sont de même Wilfredo Lam ou Tàpies, Rebeyrolle ou Anthony Caro. Thursz est heureux de cotoyer Serra : et les arbres noirs d'Appel de regarder ceux d'Alechinsky, vieux camarades, dans la fenêtre. Etre mort n'empêche pas de demander l'heure, pour Barthes ou pour Henri Michaux, au Pendulum de Juliet Vles. Voici la Barque des ombres, justement, dans la votive et mémoriale Salle des Vents, mise en place par Jean-Paul Marcheschi.

 

J'ai choisi ces œuvres, ou bien ce sont elles qui nous ont choisis, Plieux et moi. Disons que nous nous sommes reconnus. Et le sentiment que je tiendrais le plus fort à exprimer ici, justement, c'est cette forme de connaissance redoublée, cette reconnaissance en abyme, inscrite en l'autre et la creusant, et qui a nom reconnaissance.

Reconnaissance aux artistes, tout d'abord, pour leur talent, bien sûr, ou leur génie, et pour leur invraisemblable générosité, qui n'en est qu'une forme particulière – je vis parmi ses effets, et je n'en reviens pas de ma chance.

Reconnaissance à leurs héritiers, parfois, dans le cas de Miró, de Lam, de Michaux ou de Thursz (et tout particulièrement à Joan Puyn et Miró, sans qui n'aurait jamais été possible, ni même envisageable, la grande exposition de Plieux, Miró, les dernières années, en 1996).

Reconnaissance à tous ceux qui nous aident, autres collectionneurs, fondations, galeries – au premier rang desquelles Lelong à Paris, Plessis à Nantes, Werner à Cologne ; et tout spécialement à Bénédicte Lesieur, inépuisable inventeur de solutions à tout, Françoise et Charles Yves Plessis, à Nicholas Fox Weber, directeur exécutif de la Josef and Anni Albers Foundation, à Orange, dans le Connecticut.

Reconnaissance à Stéphane Baumont, conseiller du président Rispat, et à Charles Tantet, président des Amis de Flaran, qui ont voulu cette exposition et qui ont fait en sorte qu'elle voit le jour, contre vents et marées.

Reconnaissance à mon ami Eric Dupont, qui a eu la gentillesse d'accepter, dans les jours mêmes où il lançait sa nouvelle galerie parisienne, d'écrire le texte principal de ce catalogue.

Reconnaissance à tous les membres de Pli selon Pli, Société des amis de Lectoure et du Château de Plieux, à Daniel Avena, directeur, et à son épouse Patricia.

Renaud Camus
 

Plieux : la nouvelle Ithaque

Josef Albers
4. Josef Albers
Homage to the Square
“Started”, 1969

Il y a beaucoup plus de vivacité que de goût
parmi les hommes ; ou, pour mieux dire, il y a peu
d'hommes dont l'esprit soit accompagné d'un
goût sûr et d'une critique judicieuse.

La Bruyère
Les Caractères

 

Il vit sur les bords extrêmes du monde. Après de longs voyages il s'installe à Plieux et il écrit. Peut-être est-il un de ces nomades, un de ces voyageurs qui sous les étoiles cherche le chemin, le trouve et nous le montre.

Il n'est jamais là où on l'attend. Il est loin et proche à la fois des lieux où la vie se démène furieusement contre les habitudes et les horloges. Attentif à son siècle, il observe et peint les mœurs de notre temps. Il trouve ses modèles dans le monde où l'on vit, et s'emploie à décrire les hommes et leurs univers non en copiste, mais en peintre d'histoire, qui, en son royaume (l'Écriture), choisit ses sujets pour n'en garder que les traits essentiels. Il installe ainsi, entre la barbarie et nous, une enceinte salvatrice, un rempart impénétrable au vice et à la corruption : il est notre Vigile et voit à l'horizon, bien avant tous les autres, venir l'aube et tout ce qui la suit.

Pensant à sa vie – à ce que j'en connais – souvent me vient à l'esprit cette phrase d'Arthaud : « Il y a une manière d'entrer dans le temps sans se vendre aux puissances du temps ».

Certes le site qu'il a choisi d'habiter se prête à cette fonction ; lorsque sur sa face septentrionale on l'aborde par un chemin plutôt escarpé (un panneau “Plieux 4 →” nous prévient), situé bien en dessous du village, celui-ci se découvre, ou plus exactement la flèche de son église montre le bout de sa croix, puis c'est aux créneaux de la tour du château de jaillir du sommet arrondi d'une colline ocre brûlée par le soleil, ou bien brune, mais aussi blanche, enneigée, (comme c'était le cas lors de ma dernière visite). Et ces deux silhouettes – géométriques l'une et l'autre, on croirait contempler en elles un de ces rares et beaux tableaux d'Emile Bernard peints en 1892, comme il s'en trouve un splendide, La maison au bord de la mer au Musée d'Orsay –, ces deux silhouettes noyées dans le ciel de la Lomagne surgissent de la terre alors que l'on s'élève à flanc de coteaux pour rejoindre Plieux. Les voitures, par nécessité, grimpent lentement, entre les champs. Subrepticement des façades apparaissent comme des agrégats blottis au pied de ces deux monuments.

Sur la face méridionale l'effet est différend, plus classique, j'ose même dire moins surprenant : le château s'offre plus rapidement, dès la sortie de l'Isle-Bouzon – il faut dire que l'on n'est plus en contrebas mais presque à sa hauteur, et que ses murailles nous donnent cette fois l'impression de surgir du bois de feuilles qui les environne. C'est du côté occidental que l'édifice se montre sous ses plus beaux atours : de toute sa hauteur, ses fortifications se découpent sur l'azur, et l'on comprend très vite qu'à dominer ainsi les contrées environnantes il dut avoir à essuyer les assauts les plus décidés.

L'accès à la demeure se fait par un chemin d'argile et de calcaire qui croît jusqu'à ses portes. Elles sont gardées par une imposante et vénusienne sculpture en bronze de Joan Miró : Torse, 1969.

Au rez-de-chaussée, alors que vous descendez quelques marches, devant vous et sur les murs latéraux trois toiles de Rebeyrolle : en face, une tête – que dis-je une tête, deux yeux, drôlatiques et plutôt inquiétants ; sur les côtés des scènes habités par des corps abîmés. De part et d'autre de la tête trois gigantesques peintures de James Brown contrastent singulièrement avec ce qui précède. Ces grandes compositions – élégamment encadrées – presque monochromes, Black Salt 1 & 2 et Salt 18, jouent sur un registre extrêment subtil et sensible, exigeant une attention toute particulière si l'on veut éprouver un peu de ce qu'ici l'on voudrait nous montrer.

Cette palinodie en six tableaux nous montre combien, chez celui qui décide en ces lieux, s'instaure le dialogue entre des œuvres d'essence tout différente, pour ne pas dire opposée. Je perçois ici la volonté de ne pas s'enfermer dans des luttes (à mon avis dépassées) qui opposent parfois une peinture qui se proclamerait figurative et une autre abstraite.

Ces mots seront bientôt ceux d'un autre siècle, et c'est très bien ainsi. Ce n'est pas tant le sujet qui compte, ce me semble, que la manière de le dire ou de le montrer. Sur une toile la place est bien moins pour lui que pour la peinture. Je dirai même davantage : sur la toile toute la place est pour la Peinture.

Joan Miró
5. Joan Miró
Renaud, 1970

A gauche en entrant, adossées au mur, vous découvrirez trois sculptures en bois, métal et pierre de Jannis Kounellis. Il y a deux ans, ce maître de l'Arte povera avait charpenté les salles du château avec de grandes poutres, aux extrêmités desquelles il avait placé des plaques d'acier laminé bleui par la chaleur. L'ensemble entretenait une étrange ambiguïté dans l'espace, et l'on ne savait plus ce qui soutenait la demeure : était-ce ses charpentes, ou bien les sculptures qui apparemment en étayaient les murs et le plafond ?

La seconde salle du bas est consacrée à trois artistes : deux Catalans et un Cubain. A gauche, dans un petit passage, une sculpture en bronze de Miró, au titre curieusement homonyme du maître de maison : Renaud. Puis se succèdent des peinture d'Antoni Tapiès, œuvres aux tonalités sourdes où se disputent des gris et des noirs et quelquefois des blancs légèrement teintés. Me touche tout particulièrement cette très grande Croix encadrée de 1989, peinte en noir sur une toile de lin écru. Au-dessous sur le sol de terre battue, posés là – empreints de gravité –, deux modelages, du même artiste, en terre chamottée et émail, me font songer aux tragédies de Sophocle, et tout particulièrement au combat fratricide entre Etéocle et Polynice.

Sur l'autre long mur, le Cubain Wifredo Lam offre dans une grande composition colorée et très gestuelles de 1958, Les Oiseaux blancs, un contraste étonnant avec deux autres œuvres de sa main, peintes en 1974.

à l'issue de la visite de ce premier niveau, au moment où il sort pour rejoindre les étages et découvrir, comme je l'ai fait, la sculpture en acier, bois et céramique d'Anthony Caro, le visiteur éprouve un étrange sentiment : ici tout s'assemble parfaitement et les différences s'estompent pour donner un Tout qui se sublime en une communion des formes et des tonalités. Peut-être sont-ce ces pierres, qui ne s'y attendaient guère, qui confèrent à l'ensemble une musicalité digne d'un quatuor de Bartok – le cinquième ?

Après ce passage en camaïeu de couleurs austères, austère comme l'est le lieu, comme peut l'être l'Escorial, vous entrez dans la tour du château pour gravir l'escalier en colimaçon qui conduit aux étages ; et sur votre droite vous poussez la porte pour pénétrer en une vaste salle, baignée par la lumière du nord, qui prête ses parois à des œuvres diaprées de Karel Appel, ou les profonds ébrasements de ses fenêtres à Alechinsky. Sur le grand mur d'en face, une empreinte de Richard Serra, à la majestueuse simplicité, côtoie les tonalités de gris ou d'ardoise d'une sculpture de Susana Solano et plusieurs toiles de Juliet Vles.

Deux peintures de Thursz gardent la cheminée. Ce sont des monochromes hauts et étroits, le premier rouge sang-de-bœuf, et l'autre – reliquaire moderne – véritable peinture votive offrant une grande variété de gris, hommage à un proche dont les cendres servirent à la composition.

Au second étage, l'escalier ouvre sur un vaste salon entièrement consacré à Jean-Paul Marcheschi, La Salle des Vents.

Deux murs sont ornés de grands tableaux, L'Oracle et La Morsure de l'aube. Vous découvrez aussi une étrange sculpture, faite de plaques de verre partiellement noicies à la fumée et formant une manière de nef, entre passages et voyages : La Barque des Ombres.

Face à la fenêtre d'occident le grand mur – percé d'une porte plutôt basse – est entièrement recouvert d'une variation de la série des Cartes des Vents. Ce travail monumental à fond clair, conçu pour le lieu même, se déploie en cercles concentriques, tracés au filon à la mine noire.

Henri Michaux
7. Henri Michaux
sans titre (bleu nuit et noir), c.1970

De près apparaissent de nombreux afflux d'écritures, des dessins (éléments actifs de la carte), qui créent son identité et lui confèrent son idosyncrasie.

De loin, au fur à mesure que l'œil s'éloigne du milieu, les cercles s'élargissent, et l'on perçoit davantage la cire de bougie qui les a nourris. Le regard, par ce procédé perceptif, est attiré vers le centre, et l'impression produite semble celle de la célérité d'un météore et de sa course dans l'espace. On connaît encore mieux ce que nous suggère l'artiste lorsqu'on sait que c'est la dernière phrase de l'Enfer de Dante qui préside à cette série d'œuvres : uscimmo a riveder le stelle.

Dans la bibliothèque contiguë, Henri Michaux veille – et ce n'est que justice – sur quelques huit mille volumes soigneusement rangés et classés.

Ce sont de grandes acryliques des années soixante et soixante-dix, mais aussi de remarquables huiles et encres, comme on aimerait tant en posséder.

Devant un rayonnage, un paravent de Marcheschi déploie ses feuilles noires. Une huile sur toile d'Eugène Leroy, accrochée à l'ébrasure large d'une fenêtre gothique, s'offre, au-dessus d'une table de lecture, à la lumière du midi.

Au loin, là où convergent les rayons chargés de livres, s'étire un large bureau. Est-ce ce plateau-là qui connut la naissance du Bord des larmes ?

Pour réaliser ce qui fut un rêve et continuer d'écrire à l'abri des nuisances que provoque la ville, il fallait que Renaud Camus s'installât en un lieu aussi fort, aussi rude, aussi viril que peut l'être Plieux, et qu'il veillât de ses tours sur des paysages que l'on imagine volontiers aimés d'un Panitir ou d'un Poussin.

Du château ne pourront vous échapper ces vues majestueuses dont l'écrivain se fait tout autant le complice, le gardien, que le spectateur privilégié.

Ce n'est pas par hasard si c'est dans de l'architecture qu'il a choisi de vivre, et en particulier dans cette architecture rigoureuse et pensée comme l'est Roman Roi.

Il était bon qu'il s'occupât encore davantage d'art. En dévoilant à Plieux ces témoignages, il offre en partage ce qu'il a de plus cher : la civilisation. Voir est pour lui un Art, à tout le moins un exercice, une pratique quotidienne qu'il propose librement à qui villégiature.

Il sauve cette antique demeure qui devient grâce à lui un lieu d'épanouissement pour l'art, un terrain de rencontre lors des Devisées de Plieux ; une arène où les esprits curieux des autres et d'eux-mêmes peuvent se confronter et se fortifier.

En cette entreprise d'éveil du désir et de l'œil, nous assistons avec bonheur à un mariage d'un nouveau genre, entre Plieux et l'abbaye de Flaran, qui cet été reçoit la collection du château.

Henri Michaux
9. Henri Michaux
sans titre (noir sur blanc), 1980

Au XIIe siècle ce haut lieu d'obédience cistercienne, issu de l'Escaladieu, fut édifié à travers champs, sur un îlot proche de la Baïse. L'église, un modèle de l'esthétique de Saint Bernard, n'est que vide et silence, qui incitent au recueillement, à l'ascèse, à la contemplation.

L'abside à la voûte en cul-de-four est baignée d'une douce lumière, qui contraste avec l'obscurité relative de la nef. Cette chaude clarté réveille un assemblage subtil de pierres taillées qui, pour quelques semaines vont offrir leur blancheur – l'abbé de Clairvaux n'y trouverait sans doute rien à redire – aux peintures de Frederic Matys Thursz, alors que deux autres absidioles recevront des grès émaillés de James Brown, Stabat Mater Black III et VI.

C'est en accord avec la pureté des volumes, l'économie de ces motifs et leur répétition – alors que tout ici est fait pour conduire celui qui regarde à la perception globale d'une géomètrie céleste – que Renaud Camus, en toute cohérence, a choisi les endroits les plus dépouillés, mais aussi les plus forts, les plus chargés de spiritualité, pour présenter des œuvres abstraites de Caro, de Marcheschi, de Tapiès. Il conforte ainsi – il en était temps – une des missions essentielles du modèle esthétique du lieu, l'unanimitas, l'unanimité cistercienne.

Le visiteur curieux et plein d'appétence pourra piquer des deux et galoper jusqu'à Plieux, pour découvrir dans le Gers un autre lieu médiéval lui aussi, qui consacre une exposition à Christian Boltanski. Il pourra, aux étages du château, contempler le reste de la collection.

Ce visiteur peut aussi pousser plus avant son intérêt pour l'écrivain. Il verra alors que, dans des domaines variés, lointains ou intimes, qu'il parle d'art, d'histoire ou de vie publique, qu'il analyse des phénomènes énigmatiques, peu visibles, qu'il nous amène en promenade vers ses Sites mineurs ou nous entraîne à sa suite à travers Le Département du Gers, Renaud Camus propose du monde qu'il observe des visions clairement énoncées, qui le rendent – en une souveraine alliance des mots –, immédiatement perceptible.

L'homme se livre peu, par courtoisie, par discrétion, qualité libérale au premier chef comme il sait si bien le dire, qui consiste à ne rien imposer, surtout pas soi-même. Lui qui voit tant sait ne jamais blesser.

Sa manière de vivre – ce que j'en connais – me dit qu'il devine, sur les choses et les êtres, le souvenir sensible des instants qui précèdent. Il voit le pas des chiens dans la boue d'un automne, il se souvient de la lumière qui décroît sur Sorrente, connaît les reflets du lac Noir d'Urbion et sait à Syracuse L'Ensevelissement de Sainte-Lucie.

Son goût pour les voyages et pour les nobles causes le conduit parfois à de dures épreuves. Il sait les affronter en héros solitaire, qui poursuit l'aventure et revient à Plieux comme Ulysse à Itaque, pour ourdir l'existence entre histoire et Histoire.

Éric Dupont
 

Liste des artistes et des œuvres
exposés à l'abbaye de Flaran
(par ordre chronologique des artistes)

Josef Albers, Joan Miró, Henri Michaux, Eugène Leroy, Roland Barthes, Karel Appel, Antoni Tàpies, Anthony Caro, Paul Rebeyrolle, Pierre Alechinsky, Frederic Matys Thursz, Jannis Kounellis, Richard Serra, Susana Solano, Juliet Vles, Jean-Paul Marcheschi, James Brown, Florence Valay et Oliveiro Rainaldi.

 

Josef Albers

Américain, né allemand à Bottropen 1888, mort à New Haven en 1976

L'exposition de l'été 1998 à Plieux sera consacrée à Josef Albers – figure essentielle du Bauhaus en Allemagne et précurseur du Minimal Art aux États-Unis – ainsi qu'à sa femme Anni Albers.

1. Homage to the Square
(noir, brun sombre et gris)
huile sur masonite
61 × 61
1962

2. Homage to the Square
(deux oranges et jaune)
huile sur masonite
61 × 61
1963

3. Étude pour Homage to the Square, “Less and More”
(trois rouges)
huile sur masonite
61 × 61
1969

4. Homage to the Square, “Started”
(quatre jaunes)
huile sur masonite
122 × 122
1969

 

Joan Miró

Espagnol (de Catalogne), né à Barcelone en 1893, mort à Palma de Majorque en 1983.

à Plieux s'est tenue durant l'été 1996 une grande exposition Mirò, les dernières années (peintures, sculptures, encres, 1968-1981)

5. Renaud
bronze, ex. 2/6, Paradella fondeur
41 × 17 × 4
1970

 

Henri Michaux

Français, né belge à Namur 1899, mort à Paris en 1984.

Le château de Plieux détient de nombreuses autres encres et peintures d'Henri Michaux, qui constituent sans doute le plus important fonds de cet artiste dans une collection ouverte au public

6. Sans titre
(noir et gris sur fond blanc)
encre de Chine sur papier
32,5 × 50
1957

7. Sans titre
(bleu nuit et noir)
acrylique sur papier
56 × 76
c.1970

8. Sans titre
(bleu, gris et rose)
aquarelle et pastel sur papier
38 × 28
1973

9. Sans titre
(noir sur blanc)
encre de Chine sur papier
54,5 × 70
1980

10. Sans titre
(noir, bleu et gris)
huile et encre sur carton
22 × 27

11. Sans titre
(bleu nuit, bleu et rose)
acrylique et encre sur papier
28 × 38
1980/81

12. Sans titre
(gris et bleu avec figures noires)
huile sur papier maroublé sur toile
24 × 33
1983

 

Eugène Leroy

Vénus bleue
13. Vénus bleue, 1992

Français, né à Tourcoing en 1910.

Eugène Leroy a fait l'objet d'une exposition à Plieux de juillet à septembre 1994. La Vénus bleue figurait à la Dokumenta de Cassel en 1992.

13. Vénus bleue
huile sur toile
130 × 195
1992

14. Au Dehors
huile sur toile
65 × 54
1996

 

Roland Barthes

“j'ai hâte”

“j'ai hâte”
15. sans titre (“j'ai hâte”), 1974

Français, né à Cherbourg 1915, mort à Paris en 1980.

La bibliothèque du château de Plieux contient de nombreux ouvrages de Roland Barthes avec envois de l'auteur, et conserve une abondante correspondance inédite.

15. Sans titre
(“j'ai hâte”)
crayons gras sur bristol
format carte postale et envoyé comme tel
texte manuscrit au revers
1974

 

Karel Appel

La Naissance du paysage #5
17. La Naissance du paysage #5, 1996

Néerlandais, né à Amsterdam en 1920.

La collection du château de Plieux comporte également, de Karel Appel, un très grand Paysage de Toscane.

16. La naissance du paysage #1
huile sur toile
140 × 200
1996

17. La naissance du paysage #5
huile sur toile
140 × 200
1996

 

Antoni Tàpies

Espagnol (de Catalogne), né à Barcelone en 1923.

18. Archéologie II
terre chamotée et émail
38 × 40 × 15
1986

19. Archéologie III
terre chamotée et émail
36 × 40 × 16
1986

Croix encadrée
20. Croix encadrée, 1989

20. Croix encadrée
peinture sur toile
300,5 × 200
1989

21. Clair obscur
technique mixte sur papier
marouflé sur toile
152 × 148
1989

22. Visage avec lunettes
technique mixte, papier marouflé sur toile
177 × 153
1989

23. Squelette
technique mixte,
papier marouflé sur toile
239 × 150,5
1989

24. Totem
gravure, ex. 15/45
1989

25. Signe sur porte
gravure, ex. 1/100
200 × 100
1989

 

Anthony Caro

Anglais, né à Londres en 1924.

26. Wall
acier, bois et céramique
79 × 86,5 × 61
1994-96

27. Palace
acier, bois et céramique
124,5 × 97 × 99
1994-1996

 

Paul Rebeyrolle

Français, né à Eymoutiers en 1926.

28. Le Vol
huile sur toile
270/250
1983

29. Grande Tête n°5
huile sur toile
228 × 146
1986

 

Pierre Alechinsky

Ralliement
32. Ralliement, 1991

Belge, né à Bruxelles en 1927.

30. Grille protectrice
peinture acrylique sur papier marouflé
190 × 97
1986

31. Ciel sous scellé
peinture acrylique sur papier marouflé
190 × 97
1986

32. Ralliement
acrylique sur papier marouflé
136 × 75
1991

33. Non coupable
acrylique sur toile
136 × 75
1992

 

Frederic Matys Thursz

Éloge aux mains
34 & 35. Éloge aux mains,
Spectra I et II

Américain, né allemand à Casablanca en 1930, mort à New York en 1992.

Le château de Plieux souhaiterait consacrer à Frederic Matys Thursz une exposition rétrospective, peut-être durant l'été de 1999.

34. Éloge aux mains, Spectra I
huile sur lin,
221 × 74
1987-1990

35. Éloge aux mains, Spectra II
huile sur lin,
221 × 74
1987-1990

36. Perhaps Diary
huile sur toile
135 × 45
1989-1991

37. Ashes to Dust
in memoriam H. Lünenborg
huile sur lin
221 × 85
1989-1991

 

Jannis Kounellis

Italien, né grec au Pirée en 1936.

Jannis Kounellis, en résidence à Plieux durant l'été de 1995, y a réalisé plusieurs “installations”, objets d'une exposition ouverte au public de juillet à septembre de cette année-là. Le château possède de lui un certain nombre de dessins, plusieurs d'entre eux relatifs à un projet de monument pour le jardin, Sculptura per l'inverno.

38. Sans titre
bois et sac de jute
207 × 150 × 50
1994

Oriflamme pour la tour de Plieux
41. Oriflamme pour la tour de Plieux, 1995

39. Sans titre
bois et métal
207 × 150 × 93
1994

40. Sans titre
bois, métal, pierre
207 × 150 × 50

41. Oriflamme pour la tour de Plieux
acrylique sur toile
195 × 130
1995

42. Croix noire sur fonds blanc
(étude préparatoire pour l'oriflamme de Plieux)
crayon gras sur papier
14,5 × 21
1995

43. Sans titre
(motif floral)
crayon gras sur papier
14,5 × 21
1995

 

Richard Serra

Robeson
44. Robeson, 1989

Américain, né à San Francisco en 1939.

44. Robeson
gravure, ex. 7/15
260 × 170
1989

45. Sans titre
sérigraphie
193 × 101
1989

 

Susana Solano

Espagnole (de Catalogne), née à Barcelone en 1946.

46. Mozart
fer
179 × 152 × 234
1990

 

Juliet Vles

Adonaï : anonyme
47. Adonaï : anonyme, 1996

Helvétique, née hollandaise à Rotterdam en 1950.

47. Adonaï : anonyme
technique mixte sur toile
80 × 115
1996

 

Jean-Paul Marcheschi

La Sciarra
48. La Sciarra, 1984

Français, né à Bastia en 1951.

La première exposition de Plieux, Graal-Plieux, en 1993, était consacrée à Jean-Paul Marcheschi. En 1995, l'artiste a réalisé au deuxième étage du château la Salle des Vents, où plusieurs très vastes compositions, dont la Carte des Vents (460 × 750), entourent la Barque des Ombres, sculpture de verre et de bois, avec dépôt de suie. Plieux possède le plus vaste ensemble répertorié d'œuvres de Jean-Paul Marcheschi.

48. La Sciarria
(Stromboli, septembre 1984) carbone, cire et suie sur
papier
50 × 65
1984.

49. The Deep
suie, cire, mine de plomb sur papier dyptique
270 × 150 et 270 × 90
1992

La Salle des Vents
La Salle des Vents, 1995
in memoriam Maurice Wermès

50. Les États du feu
livre d'artiste
dessins à la flamme
exemplaire unique
35 × 55 (ouvert)
1994

51. Instans
livre d'artiste
poèmes d'Antoine Graziani
dessins à la flamme
exemplaire unique
29 × 51
1995

 

James Brown

Américain, né à Los Angeles en 1951.

Black Salt<br>(Winter) 1
55. Black Salt
(Winter) 1

1990

52. Sans titre (Sida)
peinture sur lin
205 × 292
1987

53. Stabat Mateer black III
grès émaillé
57 × 63 × 34
1988

54. Stabat Mater black VI
grès émaillé
57 × 63 × 34
1988

55. Black Salt (Winter) 1
huile sur toile
282 × 198
1990

56. Black Salt (Winter) 2
huile sur toile
276 × 205
1990

57. Salt 18
peinture sur lin
272 × 203
1990

 

Florence Valay

Sans titre
45. Sans titre, 1986

Française, née à Paris en 1955.

58. LLL
fer
173 × 300 × 185
1985

59. Tend them VI
fer
172 × 240 × 145
1986

60. Sans titre
minium romain sur papier
55 × 40
1987

61. Sans titre
minium romain sur papier
51 × 40
1987

 

Oliveiro Rainaldi

Dal Possibile al Necessario
62. Dal Possibile al Necessario, 1987

Italien, né à Palestrina en 1956.

62. Dal Possibilie al Necessario
fer sur bois
41 × 31
1987

 

[1] Exposition Christian Boltansky au château de Plieux, “Derniers Jours” 13 juillet – 29 septembre 1997


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