Photo © Renaud Camus
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Paru dans Le Monde
Date 16/10/1993
à propos de Le Chasseur de lumières
Titre Les jeux de Renaud Camus
Auteur Jacqueline Piatier

De qui, de quoi se moque Renaud Camus dans le Chasseur de lumières, le dernier roman qu'il vient de publier après Voyageur en automne (1992), les deux Roman Roi et Roman furieux (1983, 1987), une bonne demi-douzaine de chroniques autobiographiques et plusieurs recueils de poèmes en prose, baptisés «  églogue  », « élégie »… ?. Il ne se moque sûrement pas de son lecteur qui ne lâchera pas le livre, sitôt ouvert, à moins que ne l'effarouchent des moeurs particulières et la transcription crue du langage que peuvent parler des jeunes aujourd'hui.

L'ouverture est fracassante. Deux copains discutent sur un toit encore brûlant de chaleur, à Toulouse. L'atmosphère du soir qui tombe a été délicatement notée, en des termes choisis. Et voici le dialogue qui s'engage, produisant un violent effet de contraste :
« - Mais putain, merde, pour la centième fois : tu l'a tué ou tu l'as pas tué, ce connard ?
- Tu sais qu't'es vraiment chiant, c'est pas vrai ! (…) Pourquoi j'l'aurais tué, tu peux me dire ? C'est toi le connard ! Tu peux pas arriver à comprendre ça, non : je l'avais dans la peau, ce mec, j'en étais raide dingue… »

La ficelle pour arrimer le lecteur est très employée dans les romans de la rentrée : Angelo Rinaldi jette d'emblée sur le tapis un mort par balles, Jack- Alain Léger coule un noyé dans une piscine ; et maintenant Renaud Camus fait disparaître un homosexuel de quarante ans que son petit ami de vingt ans pourrait avoir tué. Dans les trois cas il y a crime ou soupçon de crime, il y aura enquête, tout un petit monde en surgira et, bien entendu, nous n'aurons pas le fin mot de l'énigme. C'est à croire que nous tenons là une structure qui modèle notre retour au romanesque.

Le Chasseur de lumières _ un beau titre, non ? _ est le plus joueur des trois et le plus ironique. Renaud Camus s'y amuse avec tout. Avec les commencements possibles de son roman par exemple. Je vous ai cité le premier. Une dizaine d'autres suivent, et c'est, au choix, l'apparition récente d'un lotissement au bas d'un parc mutilé ; ou la dernière guerre avec ses aventures de résistance et de collaboration ; ou la rivalité de deux châteaux qui se font face depuis des siècles dans une vallée du Gers, Lesquere et Engalin ; la rencontre dans un jardin public de Toulouse des deux partenaires ; ou l'arrivée bien des années avant d'un réfugié polonais qui se dit prince, épouse la fille du château, lui fait deux enfants et s'enfuit peu après ; ou encore les enfances lointaines d'un chef de clan africain devenu énarque, qui a laissé à Lesquere un enfant noir non reconnu, dont la mère, elle-même petite-fille du château, a été assassinée…

Enfin, le roman pourrait partir _ ce qu'il fait _ de la disparition de l'actuel châtelain, fils du prince polonais, nommé Adam comme lui, cultivateur désargenté dont s'est gravement épris le jeune Vincent et qui a l'âge d'être son père.

Voici une façon originale et désinvolte d'amorcer les histoires hétéroclites, les thèmes disparates qui vont nourrir le livre, de mettre en place les personnages qu'on aura, presque tous, déjà entendu parler, car d'impayables dialogues alternent avec les récits où les informations se distillent et avec les suaves descriptions des cieux et des paysages du Gers.

Au bout de ces cent premières pages aguichantes, le roman peut commencer ou recommencer car nous savons presque tout sans y voir très clair. Les portraits des habitants de Lesquere s'approfondissent. C'est d'abord celui d'Adam que nous suivons dans ses pratiques secrètes de l'homosexualité paysanne et dans ses amours paradoxales avec Vincent : le plus passionné des deux n'est pas celui qu'on pense. C'est l'étonnante grand-mère de 93 ans, héroïne de la Résistance, qui vitupère le monde comme il va et surtout comme il parle à la radio et à la télévision.

C'est sa seconde fille Jeanne qui cultive la poésie dans un pigeonnier solitaire et dénonce les clichés contemporains. C'est une voisine, M de Tournecoupe, une vierge de cent ans, dont on dit qu'elle a beaucoup aimé les hommes et sans doute le prince polonais disparu…

Tous ces témoins d'un monde qui s'effondre, Vincent a tôt fait de les conquérir, avec son esprit vif, son élégance naturelle, ses manières douces, sa confiance dans l'avenir et sa passion pour les changements de la lumière qu'il capte tout le temps, partout, avec son appareil photographique. Tous pressentent en lui un artiste, un poète qu'ils ont à coeur d'éduquer.

C'est alors qu'un nouveau personnage entre en scène, le propriétaire du château d'en face. Lui est un agent de renseignement haut placé, qui se targue d'en savoir long et d'éclaircir les affaires les plus ténébreuses. Il voit des espions partout. Il provoquera la seule rencontre qui ait jamais eu lieu entre le châtelain et son fuyard de père. Celui-ci sera tué à coups de pelle par son fils sur le chantier où commence à s'élever, jusque dans la perspective de Lesquere, l'horrible hangar qui doit servir de dépôt à un supermarché.

Ainsi, le Chasseur de lumières, qui joue avec tant de genres différents de romans _ psychologique, d'amour, d'apprentissage, d'espionnage, de réalisme campagnard et social _ retombe-t-il sur un des thèmes les plus rebattus d'aujourd'hui : « la question du père ». Il y a trop d'ironie dans les autres aspects du livre pour ne pas en créditer ici encore Renaud Camus, d'autant plus que Vincent a, lui aussi, à régler non pas le problème d'un père, mais de trois, l'adoptif, le naturel, le substitut avec lesquels il a entretenu de scabreux rapports filiaux.

Alors de qui, de quoi se moque Renaud Camus ? Mais du roman, pardi ! Sa réussite, c'est qu'avec cette parodie subtile et ludique il arrive à séduire le lecteur tout en le flouant, sauf dans son style calme, distancié, élégant et dans son excellente écoute des divers parlers des gens. Il arrive même à définir un art poétique. Le roman est une quête jamais aboutie qui fait feu de tous les contrastes et fi des énigmes ou, du moins, de leur solution.


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