Photo © Renaud Camus
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Documents

Date Février 2003
à propos de La Face cachée du Monde
Auteurs Pierre Péan et Philippe Cohen
  Extrait de La Face cachée du Monde (pp. 364 à 370).

L'« affaire Renaud Camus » a jeté une lumière crue sur la fonction qu'entend remplir le nouveau Monde : instaurer le fait du prince dans le domaine de l'art et de la littérature. Qu'est-ce que le fait du prince au printemps 2000 ? Soit trois auteurs, Marc-Édouard Nabe, Paul Morand et Renaud Camus. Le premier clame à la cantonade son acrimonie envers les Juifs, le second a autorisé par disposition testamentaire la publication à titre posthume de son journal qui dégouline d'homophobie et de haine antijuive, le troisième entend publier régulièrement ses journaux et réfute toute accusation d'antisémitisme. Le fait du prince (et de la princesse Savigneau ?) réside dans la faculté de lever le pouce pour les deux premiers, que l'on estampillera « grands écrivains », et de le baisser en revanche pour le troisième en apposant en bandeau subliminal sur ses livres l'infamante étiquette d'« antisémite ». Interrogé par Claude Durand, Pdg de Fayard, sur l'antisémitisme revendiqué de Nabe, Alain Salles aura eu cette réponse désarmante : « Nabe, c'est tellement excessif que ça a moins d'importance[8].  » Quant au journal de Paul Morand, publié en février 2001, il a fait l'objet d'un long article élogieux de Sollers dans Le Monde des Livres, intitulé « Morand quand même ». Josyane Savigneau s'extasia pour sa part sur l'écrivain « enseignant la liberté en gants de chevreau ». Seul Pierre Lepape prit ses distances ; mais ses jours au Monde des Livres étaient déjà comptés…

Dans le silence assourdissant de la plupart de ses confrères, Renaud Camus a subi la plus insistante et la plus virulente des fatwas médiatiques qu'ait connues un écrivain en France depuis des décennies. Une fatwa dans laquelle Le Monde a occupé la position de grand ayatollah. Rappelons les faits : en avril 2000, Renaud Camus s'apprête à publier son journal de 1994, La Campagne de France. Affectionnant un genre réputé dépassé, le journal, dans lequel il expose ses peurs, ses hésitations et ses espoirs les plus contradictoires, il a déjà édité une quarantaine d'ouvrages. Ses livres sont lus par un gros millier de personnes et, en général, largement ignorés par la critique et les médias. Oui, mais cette fois-ci, Renaud Camus a regretté, dans un passage d'une dizaine de lignes, que les participants à l'émission Panorama, sur France Culture, aient eu tendance, à une certaine époque, à se polariser sur des thèmes de discussion d'ordre communautaire, concluant que cette insistance n'avait peut-être pas toute sa place dans une émission généraliste d'une radio de service public. Bref, Renaud Camus a écrit dans son coin ce que pensaient nombre de fidèles auditeurs de cette émission – notamment juifs, souvent gênés par la façon systématique qu'avaient les journalistes présents de revendiquer leur propre judéité à tout propos –, et peut-être même Laure Adler elle-même qui l'arrêta d'ailleurs en 1999, peu avant l'« affaire ». Pendant trois semaines, la parution du livre de Camus suscite des comptes-rendus tout à fait normaux, notamment l'ouverture des pages Livres dans Libération sous la signature de Mathieu Lindon. La machine s'emballe lorsque Marc Weitzman[9], des Inrocks, croit avoir pêché le « gros poisson » avec le passage incriminé. Il fallait convoquer d'urgence le Tribunal de Salut public du nouveau Monde, puisque cette rouspétance d'écrivain claquemuré dans sa solitude gersoise ne pouvait être le simple reflet d'un accès d'humeur[10] : elle était un symptôme. Forcément ! Elle trahissait le silence pâteux entourant Vichy et la guerre d'Algérie dans notre pays. Bref, elle suggérait la présence toute proche de la « bête immonde » qui – une armée de journalistes[11] allaient se faire un devoir de nous le rappeler jusqu'à la nausée – rôdait encore dans les campagnes de France…

Ce tribunal, que l'éditeur de Renaud Camus appela justement la troïka, se réunit dans les salons de l'émission d'Edwy Plenel sur LCI, « Le Monde des idées ». Outre la puissance invitante, il comprenait Philippe Sollers, favorable à l'interdiction[12] du livre, et Bernard-Henri Lévy, qui y était hostile pour bien montrer son ignominie et ne pas « victimiser la saloperie ». Le débat, qui ressemblait à celui qui réunirait trois partisans de la peine de mort, l'un par la potence, l'autre par la chaise électrique, le troisième par injection médicamenteuse, ne fut point trop virulent, les trois juges se trouvant condamnés à distiller leur vinaigre médiatique jusqu'à épuisement de l'objet de la polémique. La sentence fut immédiatement exécutée dans tous les médias, presque sans exceptions[13]. La Campagne de France s'était retournée contre son auteur. Elle devint ainsi une campagne contre Renaud Camus. De Elle aux Inrockuptibles, de Libération au Nouvel Observateur, de L'Événement du jeudi à Charlie Hebdo, Renaud Camus devint en quelques jours le Goldstein[14] de toute la presse et de tous les « amis des Juifs » qu'elle s'était subitement trouvés. Avec de tels « amis », ainsi que l'a expliqué Alain Finkielkraut, qui adorent chasser en meute les innocents, les Juifs ne se sentiront guère en sécurité en cas de retour effectif d'un antisémitisme de masse ! Des pétitionnaires alertèrent la France entière comme si le port de l'étoile jaune allait être à nouveau imposé. Des hordes de plumitifs, dont la plupart n'avaient pas lu un traître mot de l'auteur stigmatisé, se bousculèrent pour cracher sur une cible d'autant plus facile que l'homme Camus était aussitôt parti aux États-Unis, répondant à l'invitation de plusieurs universités américaines, et que son livre n'était pas disponible, l'éditeur, Fayard, ayant décidé de surseoir à sa diffusion[15], compte tenu des menaces de procès annoncées notamment par Jean-Marie Cavada, Catherine Tasca, la Licra, la Ligue des droits de l'homme…

Jamais comme en ce printemps-là Le Monde n'a pu jouir avec autant de boursouflure de son magistère. Plus encore que pour le Kosovo en 1999, Edwy Plenel devint, l'espace de quelques semaines, le chef d'une police de la pensée qui se levait dans toutes les rédactions, même les plus rétives à un ostracisme moutonnier. Derrière les juges, quelques rédacteurs du Monde, tels les clercs d'un notaire marron, s'étaient armés de ciseaux et de colle. On ne pouvait en effet s'appesantir trop longtemps sur quelques lignes. On tritura donc le texte de Camus jusqu'à lui faire subir les pires outrages, afin de le relever d'un parfum antisémite indispensable au brouet dont on souhaitait abreuver les lecteurs… Patrick Kéchichian, Alain Salles, Philippe Sollers et Josyane Savigneau se relayèrent à la tâche, plusieurs semaines durant, pour rendre compte des prolongements de l'« affaire » : menaces de plainte, retrait du livre, pétition, contre-pétition, tribunes, nouvelle parution du livre, critiques du livre. Au total, des centaines de feuillets plus ou moins indigents dont il est inutile de reprendre ici la critique tant celles qui lui ont été faites ont scellé le sort intellectuel[16] de l'armée de Vichinsky en culottes courtes qui se mobilisa à ce moment-là. Notons simplement – le procédé est proprement fascinant – qu'Alain Salles, l'aide-bourreau, se permit le luxe, deux ans après l'« affaire », d'écrire : « Les attaques contre Renaud Camus ont été parfois excessives. Il a clairement dénoncé la Shoah… », cette très modeste autocritique s'accompagnant aussitôt d'un déplacement de l'accusation : «  Mais ses propos racistes, dans son journal et dans sa surabondante production, ont profondément choqué, même s'ils ne représentent que quelques pages.  » En somme, si l'on comprend bien le «  bilan de l'affaire » tiré par Alain Salles, on ne s'est pas trompé d'auteur, on s'est trompé de chef d'accusation : Camus serait seulement « raciste », et non pas antisémite. Excuse me, partner… La légèreté des confrères est parfois confondante !

Mais le plus inquiétant dans cette affaire est que Le Monde y ait joué les chefs d'orchestre : chaque morceau de bravoure anti-Camus paru dans Le Monde s'est vu dupliquer une fois, deux fois, dix fois dans les autres médias, qu'ils soient « voisins de palier » ou idéologiquement plus éloignés. Combien d'années seront nécessaires pour que les participants à cette curée se repentent – à tout le moins ceux qui furent abusés et n'osent encore le reconnaître publiquement ?

L'« affaire Renaud Camus » nous intéresse encore ici à un autre titre. Elle a en effet fourni à Edwy Plenel l'occasion d'un véritable rebond idéologique, à un moment où son impuissance à rayer Chirac de la scène politique, et surtout sa forte implication dans l'ancrage capitalistique du Monde – n'a-t-il pas été contraint, lui, de défendre le projet d'entrée en Bourse du Monde devant tous ses journalistes ? – risquaient d'affaiblir notablement sa position.

Plenel a enfin trouvé dans Camus matière à forger sa dernière croisade : celle en faveur du métissage comme politique[17]. Il lui a suffi pour cela de retourner ce qu'il a cru comprendre des écrits camusiens. Le jugeant «  obsédé par l'origine[18] », le directeur de la rédaction du Monde s'est fabriqué une théorie strictement opposée à celle de l'écrivain, spéculant justement sur la fin des origines inscrite dans le « grand métissage » que nous apporterait une mondialisation « à la Benetton », cette firme italienne qui, pour promouvoir ses tricots bariolés, exposa une pseudo-philosophie multiculturaliste sur tous les murs du monde.

Pour mener campagne, Edwy Plenel accepte même un débat contradictoire avec Alain Finkielkraut, défenseur d'envergure de Renaud Camus. Non sans un certain courage, il affronte le 29 mai 2002 une salle bondée, à Sciences Po Paris, dont une partie notable, constituée d'amis et lecteurs de Renaud Camus, ne lui est pas toute acquise. Comment, mieux que dans cet amphi à demi hostile, faire revivre l'hydre fasciste dans sa version « sournoise », mais dont il explique qu'elle est l'autre phase du vote Le Pen ? Autrement dit, ce seraient des glissements sémantiques du type de ceux auxquels se livre Renaud Camus qui prépareraient les esprits à la grande révision, qui forgeraient petit à petit les futures victoires de l'extrême droite. Traqueur des pensées et des mots qui lepénisent les esprits : voilà la nouvelle mission de Plenel, qu'il poursuivra, après le débat, par l'édition d'un nouveau livre[19].


[8] Avant-propos à La Campagne de France, Journal 1994, Fayard, 2000, p. XXXI.

[9] Publié chez Stock. Il est devenu ensuite chroniqueur à « Campus », l'émission littéraire de France 2 où officie Josyane Savigneau.

[10] Dans une réponse à un article d'Alain Salles, que ne publiera jamais Le Monde, Renaud Camus a expliqué que « les passages incriminés représentent quelques lignes parmi les cinq cents pages d'un volume, le neuvième, de mon journal. Elles reflètent mon humeur des deux ou trois jours où je les ai écrits. Je ne les renie en aucune façon, mais enfin elles ne peuvent pas être lues comme si elles faisaient partie d'un grand traité ou d'un pamphlet sur le journalisme en France ».

[11] Au premier rang desquels Josyane Savigneau, Alain Salles, Patrick Kéchichian.

[12] On l'aura oublié – on oublie si vite à Paris –, les mêmes feront campagne pour la non-interdiction du roman sur la pédophilie Rose bonbon, dont la menace d'interdiction dopa les ventes.

[13] Marianne commit l'un des papiers au titre les plus virulents sous le titre « L'homme qui n'aimait pas les Juifs », avant que Jean-François Kahn, qui avait compris l'existence d'un véritable lynchage médiatique, ne réagisse contre ce procès ignominieux.

[14] Orwell, toujours (in 1984).

[15] Sur les raisons de cette décision, ainsi que sur toute l'affaire, le lecteur pourra se reporter à l'avant-propos de Claude Durand publié dans La Campagne de France, op. cit.

[16] Voir le site de la société des amis de Renaud Camus (www.renaud-camus.org) ainsi que son joumal de l'« affaire », Corbeaux, Les Impressions Nouvelles, 2001.

[17] Cf. chapitre 19, « ils n'aiment pas la France… ni le monde, d'ailleurs », p. 460 et suivantes.

[18] La formule reprend le titre du livre L'Obsession des origines (Verticales/Le Seuil, 2000), d'Antoine Spire, chroniqué par Nicole Lapierre, épouse de Plenel, dans un article publié par Le Monde : « De l'indignation à l'inquiétude », 24 novembre 2000.

[19] En revanche, Edwy Plenel a refusé que soit publié, même récrit, son débat avec Alain Finkielkraut.


[] Ce chapitre est disponible sur le présent site.


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