Photo © Renaud Camus
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Paru dans Libération
Date 13/04/2000
Titre Sans bêtise, pas d'œuvre
Auteur Stéphane Bouquet

Version PDF (561 Ko)

« Le sentiment que j'ai du monde sensible doit être à peu près celui qu'a d'une bibliothèque un termite entre les lames du plancher. Il s'agit d'élargir un peu la vision. Je crois profondément que penser, c'est penser ensemble. »

Recueilli par Stéphane Bouquet, le 13/4/2000.

Votre travail semble traversé par un grand souci lyrique du bonheur.
Le lyrisme est un bonheur en soi, mais il faudrait faire intervenir aussi, plus laïquement, la forme. Le lyrisme ni le bonheur ne suffisent à rendre heureux, bien sûr, mais ils donnent au malheur, ou à la simple déception d’exister, une sorte de dignité qui les rend supportables. En ce sens-là toute forme est bonne à prendre. Mais la vraie forme heureuse n’est pas la forme pour la forme, c’est celle qui est dans une relation de vérité avec ce que l’on croit avoir à dire, à faire, à être ou à exprimer. Et je dois dire que l’expérience de la toile, du réseau des réseaux, est vraiment pour moi l’expérience d’une forme heureuse. Cet hypertexte (1) auquel je travaille de façon continue comme un work in progress ininterrompu, le chantier des Vaisseaux brûlés, offre une solution inespérée aux problèmes avec lesquels je me débats depuis le début, depuis Passage, depuis Travers.

Pourquoi alors publier encore des livres ?
Parce que l’hypertexte est la forme la plus heureuse, mais ce n’est pas la seule forme. D’autre part, j’ai toujours publié des livres pour me débarrasser de certains sujets, de tout le vouloir dire, des thèses obsessionnelles – ce en quoi j’ai tort car l’obsession, c’est la bêtise, et la bêtise est très nécessaire. La bêtise, c’est le corps, la réalité sensible. Sans bêtise il n’y a pas d’œuvre. L’œuvre, c’est un aménagement technique de la bêtise.

Et votre bêtise à vous ?
Oh, ça, je n’ai que l’embarras du choix ! L’origine, par exemple, l’obsession de l’origine comme explication générale du monde. Je sais bien que c’est faux et que Cratyle a tort, mais à un autre niveau je ne le sais pas. Je suis comme ce fou qui se prenait pour un os. On le soigne, on le croit guéri, lui aussi. Il sort de l’asile mais il revient une demi- heure après. Bon, dit-il, moi je sais bien que je ne suis pas un os, mais les chiens, eux, ils n’ont pas suivi le traitement…

Pourquoi cette obsession de l’origine ?
Je trouve que l’origine, c’est la saveur même. Un monde désoriginé m’effraie comme m’effraierait une langue où les mots seraient séparés de leur histoire, de l’épaisseur du temps, de l’étymologie, de ce que j’aime appeler, sans crainte exagérée du ridicule, « la source chantante » – monde et langue désenchantés, pour le coup, délyricisés, inintelligibles de platitude et de complaisance à la mort. Mon intenable position, mon indécrottable conviction d’être un os malgré toutes les preuves du contraire, c’est ce qu’on pourrait nommer un cratylisme généralisé. Mais après tout, tous les grands paranoïaques qui nous ont formés, La Rochefoucauld et Marx, Freud et Nathalie Sarraute, ont eu aussi la conviction que la vérité, et le désir, et la saveur, se tenaient obscurément près de la source, toujours en amont. Ils différaient un peu sur l’emplacement du gargouillis principiel, voilà tout…

Vous annoncez depuis longtemps un livre intitulé « Du sens ». Quel est le sens des mots pour vous ?
Le sens est toujours en deçà, à un autre niveau de la spirale, d’où cette obsession de ce que Barthes avait appelé la bathmologie, c’est- à-dire le jeu des degrés – le fait que le sens revienne toujours, mais à un autre niveau, et qu’il n’y ait pas coïncidence entre des opinions et des mots qui pourtant sont les mêmes. Exemple le plus simplet, on dit Monsieur aux gens, Docteur aux docteurs, mais si ce sont des médecins de particulière stature on revient à Monsieur. C’est le même Monsieur et en même temps ce n’est pas du tout le même. Ce sont ces niveaux de langue et de sens, mais un peu plus complexes, évidemment, que figurent dans mes petits travaux, dans les Eglogues ou dans P.A., les notes et les notes aux notes, la page en strates infinies ; et à présent la possibilité illimitée du lien, au sens technique du terme sur la toile. Au fond, mon problème a toujours été celui- là : une insatisfaction avec le caractère unidirectionnel du livre. Je n’ai jamais désiré un livre qui commence à la première et finisse à la dernière page. Prolonger un livre, ça n’a jamais été pour moi ajouter quelque chose à la fin mais le creuser en son milieu, en abyme : faire du surplace et creuser, cavare, en latin, d’où mon goût pour les cavatines en musique. Barthes, dans la préface de Tricks, écrivait « le sujet fait du surplace ». C’était peut- être un peu péjoratif dans son esprit mais je m’en accommode très bien. Le problème que pose une phrase, c’est de trouver la possibilité de l’ouvrir, de l’écarter, comme ces masques japonais que montre Barthes, justement, dans l’Empire des signes. Or c’est précisément ce que permet l’hypertexte. N’importe quel mot est rendu à son statut essentiel de carrefour et peut produire une ouverture à l’infini. P.A. comptait 999 paragraphes. Dans Vaisseaux brûlés (2), version hypertextuelle de P.A., le seul premier paragraphe de P.A. très court, « Ne lisez pas ce livre », s’est vu greffé à peu près deux cents paragraphes en arborescence qui à eux seuls pourraient faire un livre, et doivent le faire, d’ailleurs, puisque POL et moi avons l’intention de publier des sortes de « livrets » qui seraient chacun l’un des paragraphes de P.A. et sa postérité éclatée. Le premier doit s’appeler Ne lisez pas ce livre.

Outre l’arborescence, vous utilisez parfois la forme alphabétique.
Oh, ce n’est pas une forme à proprement parler, plutôt un procédé commode. L’idée est toujours d’une insuffisance de l’intelligence en général, et de la mienne en particulier. Le sentiment que j’ai du monde sensible doit être à peu près celui qu’a d’une bibliothèque un termite entre les lames du plancher. Il s’agit d’élargir un peu la vision. Je crois profondément que penser, c’est penser ensemble. Arriver à penser en même temps des choses très différentes, très éloignées, voire contradictoires. C’est ce que, quelquefois, permettent les mots. La métonymie est évidemment la grande figure, dans cette perspective, plus que la métaphore.

L’énumération tient une place importante dans votre écriture. Est-elle liée à ce goût pour la totalité ?
J’aime les énumérations, c’est vrai. Il y a une jouissance à l’énumération. Je ne sais pas si elle procède d’un désir d’être complet ou du plaisir de vérifier qu’en aucun cas on ne saurait l’être. Ce n’est jamais fini. Peut-être est-ce cela la jouissance, établir clairement que ce n’est jamais fini.


(1) Technique ou système qui permet, dans une base documentaire de textes de passer d’un document à un autre selon des chemins préétablis dits liens.

(2) On peut lire « Vaisseaux brûlés » à l’adresse suivante : http://www.renaud-camus.net/


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