Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Éloge du paraître »
page 37

Voir la description du livre

«
    Le style est le paraître du sens. La
syntaxe est le paraître de l'expression. Le
paraître est la poésie de l'être (ou parfois,
reconnaissons-le, sa simple mise en rimes,
en strophes, en vers comptés – et que ce
ne soit pas une garantie absolue de
lyrisme, soit).

    « C'que j'aurais très envie, moi, mainte-
nant, c'est d'un bon p'tit café », entend-on
dire de plus en plus souvent. Ou bien, très
couramment aussi, à la télévision, dans la
bouche de leaders syndicaux on ne peut
plus cravatés : « C'que les travailleurs ont
besoin, et vite, c'est d'une remise à plat
générale de la question des salaires. » Et
l'auditeur, dans les deux cas, comprend
parfaitement le message. No problem. « Ce
dont j'aurais envie », par comparaison, « ce
dont ils ont besoin », ce serait du pur
paraître : plus correct, sans doute, plus
pompeux, pas nécessairement plus joli – et
qui n'ajouterait rien au sens. En somme,
ça ne servirait à rien (les ennemis du
paraître l'accusent toujours de ne servir à
rien. Michel-Ange ne sert pas à grand
chose, en effet, pendant le sac de Rome).

    L'être du sens, de fait, est tout entier
dans la première formule : « C'que j'ai
besoin, mais alors vraiment, c'est de… »
Cependant, les virtualités du sens, elles
– et l'on sait qu'elles sont infinies –, il n'y
a que la syntaxe qui les ménage. Or il fau-
dra bien parler encore, après ; manger 
demain ; se vêtir cet hiver ; bâtir l'année
prochaine.

    Laissé à lui-même, le sens s'étiole,
comme fait l'être clos, dépourvu de
paraître, dépouillé de surmoi. S'il vous
suffit d'être compris, non seulement
vous offrez de moins en moins à com-
prendre, mais votre propre compréhen-
sion s'appauvrit. La syntaxe n'est pas
seulement une école de l'expression, en
effet, elle est une propédeutique de la
perception. Le style est une propédeu-
tique de l'intelligence. Le paraître est
une propédeutique de l'être.

    Tout enseignement vrai obéit au
principe fondamental de l'être moins pour
être plus. L'imposition de la forme – sans
doute la meilleure définition du paraître –
consiste toujours en une façon d'émon-
dage, de taille, de contrainte ou de ren-
versement du mouvement naturel. « Les 
reins creusés ! » dit l'écuyer, au manège,
« les ongles en dessus ! les talons bas ! ».
Or c'est exactement le contraire de ce
que le débutant serait tenté de faire, et
de ce que lui dicte son natif sentiment de
l'aplomb ; c'est même tellement le
contraire que, le faisant par discipline, et
contre tout instinct, il n'est pas rare qu'il
morde la poussière. C'est pourtant en se
pliant à ce détour syntaxique, à ce moins
que le sens de l'équilibre, à ce moins que
l'être du cavalier qu'il se croyait déjà,
c'est pourtant à s'imposer cette forme,
cet absurde paraître qui le fait tomber de
cheval, cette négation du naturel mal-
adroit (mais parfois efficace, à court
terme), c'est à cet exercice ardu que lui
vient l'assiette – et peut-être le style.

    Les bons doigtés, au piano, ne sont
presque jamais ceux où se précipitent les
doigts – les doigts du débutant, veux-je
dire : car l'exercice, cette longue soumis-
sion au paraître, forge pour eux un autre
instinct.

    Le style est un instrument, lui aussi,
comme le paraître dont il est une des figures
essentielles ; un instrument, et non pas une
fin ; un instrument de connaissance, mais
surtout de bonheur, et de dignité.

    Un écrivain de style ne nous dit pas
seulement mieux que les autres les
mêmes choses qu'eux : il nous dit plus,
même quand le fond de son discours est
le même. Le style n'a pas de fond. Si
Héraclite écrit : « Le temps est un enfant
qui s'amuse, il joue au tric-trac ", ce n'est
pas le fond qui est profond, c'est le style.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus