Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Les Nuits de l’âme (Journal 1996) »
page 281

Voir la description du livre

«
    Dimanche 15 décembre, une heure moins le quart, l'après-
midi. J'écrivais hier, dans P.A., sur l'impossibilité où je suis
d'une rencontre amoureuse qui ne passerait pas par le
regard (à moins que ce ne soit directement par le geste,
évidemment). Elle a été confirmée le soir même, à l'en-
nuyeux London (que je trouverais certainement beaucoup
moins ennuyeux si mes faveurs y étaient plus appréciées, et
mes actions plus hautes). L'instrument de la confirmation
fut un assez joli petit Levantin, que j'avais déjà observé la
veille, qui avait observé mes observations, qui ne paraissait
pas les voir d'un mauvais oeil mais qui dansait obstinément,
en quoi je ne souhaitais pas le rejoindre. Bon, il s'arrête
enfin de s'agiter, et il s'assied sur une banquette. Je suis à
peu près sûr, à de certains infra-signes, comme dirait
Flatters, que, fussé-je allé lui parler, il n'aurait pas trop mal
accueilli mon discours. Mais impossible de croiser son
regard. Rien à faire : il a l'oeil fixé obstinément dans le vide,
partout où je ne suis pas. Se lancer, ne pas tenir compte de
ce détail, intervenir ? C'est bien sûr ce qu'il aurait fallu faire,
avec de grandes chances et presque une assurance de succès,
j'en suis persuadé. Mais je suis incapable de faire ça.
Barrière absolue. Sans un regard et un sourire qui m'ou-
vrent la voie, je ne peux pas avancer. Or il est bien évident
que j'aurais tout intérêt, étant donné le degré réduit de ma
popularité en ces domaines, à m'adapter aux systèmes d'ap-
proche des uns et des autres, et à passer sous leurs fourches
caudines. Ces jeunes gens ne sont pas rares auxquels une
espèce de timidité semble interdire de donner l'impression
qu'ils puissent prendre, eux, la plus petite initiative. Ils me
sont hélas impossibles d'accès.

    Et pourtant… Mieux aurait valu mille fois, certai-
nement, le risque très réduit (et presque insignifiant, je
crois) d'être mal accueilli que cette solitude où me rendent
les petites heures du jour. Encore deux semaines et plus
d'un séjour parisien, son bilan pour le coeur : néant (sinon
la belle blessure « Pierre »).

    Il est vrai que j'ai consacré le plus clair de mon temps
(quel beau titre pour de Mémoires, Clair de mon temps) à
tâcher de finir P.A. Je devais déjeuner demain avec Paul, j'ai
annulé ce rendez-vous, pour ne pas couper la journée et
pour essayer de lui remettre le manuscrit dès le lendemain
du premier janvier comme il le réclame. Mais il me semble
qu'il reste tant à faire ! Le livre est en extension continue.
Je ne me suis guère préoccupé jusqu'à présent que du sens
et du « message », du fond de la petite annonce – il s'agirait
à présent de la rendre plus aimable, en tout cas plus intéres-
sante, ne serait-ce que littérairement.

    Je ne pourrai pas y travailler cette après-midi, je vais
avec Stéphane Martin entendre au Châtelet le Requiem de
Ligeti. On donne demain soir le Concerto pour violoncelle.
C'est pour ces deux concerts que j'ai prolongé mon séjour.

   Une satisfaction cocasse, hier, qui m'a mis de bonne
humeur un moment : je dois recevoir mercredi à Plieux la
directrice de « l'Espace écureuil » de la place du Capitole, à
Toulouse, et le directeur des relations publiques de la Caisse
d'épargne pour le Midi-Pyrénées – si j'ai bien compris ils
ont un grave problème à me soumettre, un artiste qui devait
exposer chez eux en février leur a fait faux bond, ils ne
savent que montrer dans leur « espace ». La D.R.A.C. de
Toulouse les a dirigés sur moi, comme étant leur seul
sauveur possible. Pourrais-je leur prêter pour un mois
certaines pièces de la collection de Plieux ? Je dois dire que
l'idée de recevoir un banquier en solliciteur, en somme, me
met absolument en joie. Comme monde à l'envers, on ne
fait pas mieux.

    Quand au fond de l'affaire, il serait un peu ennuyant de
dépouiller Plieux alors qu'on vient tout juste d'en ouvrir
hors saison les salles au public. En revanche une exposition
Collection du Château de Plieux place du Capitole ferait
beaucoup pour notre publicité. L'« Espace écureuil » a un
nom bien ridicule, il n'est pas de configuration très amène,
mais il est admirablement placé. Et comme nous ne
sommes pas demandeurs, pour une fois, nous pourrions
formuler quelques requêtes, à commencer par l'établis-
sement d'un beau catalogue.

    Être demandeur, voilà qui est insupportable. N'em-
pêche qu'il va bien falloir m'y résoudre, au moins dans le
domaine sentimental. Si j'avais moins fait le fier, cette nuit,
je serais sans doute en compagnie de ce joli petit Levantin,
et peut-être heureux, qui sait ? À moins d'essayer de me
convaincre que son refus de croiser mon regard plus d'un
quart de seconde implique un caractère qui nous eût interdit
le bonheur, à lui et à moi, au moins ensemble ? Oh !
Comme ce dimanche est mélancoleux…
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus