Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Journal d’un voyage en France »
page 162

Voir la description du livre

«
Dix heures et demie, hôtel du Lion d'or, quai des Eaux-Minérales, à Montbrison.
Montbrison, Montbrison où se croisent tant des fils du texte qui m'écrit,
ai-je bien fait d'y venir ? Je conçois facilement que le surnom de
« Venise du Centre » ait pu exaspérer la jeune femme qui, dans
Intervalle, de Butor, se plaint de passer ici sa vie. Il n'a pu naître que
d'une imagination délirante, ou torturée par le désir d'un ailleurs
romanesque, car ne le légitime dérisoirement, de ce que j'ai vu jusqu'à
présent, qu'un malheureux ruisseau qu'enjambent, oui, deux ou trois
ponts munis de marches. Montbrison, dans l'ensemble, est une petite
ville assez ingrate. Nous sommes montés, malgré quelques interdictions
et grâce à une porte entrebâillée, jusqu'au calvaire dressé sur la butte
centrale où jadis s'élevait le château des comtes de Forez. On voit sous
lui quelques jardins que leur position rend assez séduisants mais la cité,
plus bas, n'a pas grand-chose à présenter qui soit agréable à l'oeil, et ses
faubourgs nouveaux sont hideux. Nous avons suivi deux fois, en voiture,
l'anneau des boulevards extérieurs dans l'espoir de découvrir la maison
de la famille Levet. À en croire Fargue et Larbaud, venus déjà sur les
traces de Levet en 1911, elle était d'évidence « la plus grosse maison de
Montbrison » et d'autre part elle ressemblait à un caveau de famille.
Leur texte, que j'aime beaucoup et qui sert de préface à la mince
plaquette des poésies de Levet publiée chez Gallimard dans la collection
« Métamorphoses », fait état d'un vestibule d'où l'on apercevait un
grand parc ou peut-être « la pleine campagne déjà ». Il y est question
du boulevard Chavassieu et de la devanture, éclairée très tard dans la
nuit, d'un grand magasin triste au bord d'une place obscure, mais je ne
crois pas que l'adresse exacte soit indiquée. Le petit livre est trop
précieux pour que je l'aie emporté avec moi.

    Je tenais beaucoup à l'hôtel du Lion d'or, 14, quai des Eaux-
Minérales, parce qu'il est mentionné dans Le Sentiment géographique, où
Montbrison tient une place considérable. Le récit de Michel Chaillou
me semble être l'oeuvre littéraire française la plus parfaitement réussie,
dans son genre, des dix dernières années. Malheureusement il ne restait
au Lion d'or qu'une seule chambre, à deux lits, que je partage avec ma
mère, ce dont je ne me souviens pas que ce nous soit jamais arrivé.
Tandis que j'écris ceci elle lit, dans le lit jumeau du mien, les
Mythologies, dont je lui citais récemment l'article « Guide Bleu » et
aujourd'hui encore « Racine est Racine ».
    Nous avons dîné ici, très agréablement. Il y avait à la table voisine
deux Anglais, ou que nous avions pris pour tels. Ma mère avait trouvé
l'un d'eux, plus tôt, « très distingué ». Comme ils se débattaient avec la
servante pour essayer de comprendre ce que pouvaient être des oeufs à la
neige, je leur ai proposé de les aider et nous avons ainsi lié conversation.
Ils étaient en fait écossais et habitaient Edimbourg.
    – Vous connaissez bien l'Angleterre ?
    – Oui, assez bien, mais en fait je connais plutôt mieux l'Écosse.
J'y ai passé plusieurs étés.
    – Dans quelle partie ?
    – J'ai habité Perth, quelque temps.
    – Ah, vraiment ! Mais je suis de Perth, justement. Vous habitiez
où ?
    – Atholl Place
    – Sur le North Inch ?
    – Oui, exactement. Vous connaissez beaucoup de gens à Perth ?
    – Oui, bien sûr, tout le monde.
    – je me demande ce que sont devenues deux amies que j'aimais
beaucoup, Mrs Robertson et Miss Stevenson, à moins que ce ne soit
l'inverse, deux femmes assez âgées, deux soeurs, qui habitaient ensemble
à Kinnoul Terrace.
    – J'avais une pharmacie sur les quais de la Tay, juste en face de
Kinnoul Hill, vous pensez si je connais Kinnoul Street !
    – Je crois qu'elles étaient sur Kinnoul Terrace, à moins que ce
n'ait été le nom de leur maison.
    – C'est plutôt Mrs Stevenson. Elle avait, et elle a encore, beaucoup
d'argent (geste à l'appui).
    – Oui, sans doute.
    – Elle avait un élevage de chevaux.
    – Il y avait aussi les Drummond qui avaient des chevaux, à la
sortie de Perth vers Dundee, sur la Tay.
    – Alors eux, par contre, ils n'avaient pas un sou.
    – Ils étaient très gentils. J'allais monter à cheval chez eux.
    – Complètement dans la dèche…
    – C'est sans doute pour cela qu'ils louaient leurs chevaux. Une
des filles a eu une médaille de jumping aux Jeux Olympiques.
    – Mais vous êtes français ?
    – Ah oui, tout à fait français.
    Ils nous ont salués très gentiment en partant, mais l'intérêt de ma
mère à leur endroit, à constater qu'ils étaient infiniment moins
« distingués » qu'ils avaient pu le paraître, et même passablement
vulgaires, avait extrêmement décru.
    J'ai eu après dîner un entretien avec le patron de l'hôtel, en grande
tenue de chef. Il se trouvait alors au bureau de la réception, et je lui ai
demandé un annuaire. Quand je le lui ai rendu, il m'a demandé si je
voulais téléphoner.
    – Non, non, merci, je cherchais seulement les traces d'une famille
d'ici, pour voir si elle avait encore des représentants.
    – Comment s'appelle-t-elle ? Je les connais peut-être.
    – Levet.
    – Non, ça ne me dit rien, pourtant je connais presque toutes les
familles. Il y a longtemps que vous en avez eu des nouvelles ?
    – Oh oui, très longtemps, c'est une famille qui était ici au début
du siècle.
    – Qu'est-ce qu'ils faisaient ?
    – Je ne sais pas. C'était la famille d'un écrivain. Je sais qu'ils
habitaient une grosse maison sur un boulevard, mais je ne sais pas
lequel. J'ai vu qu'il y avait une demoiselle Levet dans l'annuaire, tout de
même.
    – Oû est-ce qu'elle habite ?
    – Chemin des … (je ne me souviens plus).
    – Ah oui, à … (idem).
    – Peut-être que je pourrais l'appeler, demain.
    – Oh oui, vous savez, on retrouve bien, tout de même. regardez,
moi je m'appelle Cherbouquet, ce n'est pas un nom tellement courant,
on est de la Creuse, à l'origine, je croyais être le seul, dans le coin, par
ici, eh bien j'en ai retrouvé deux. Vous pourriez vous adresser à la
mairie.
    – Oh, je n'ai pas l'intention de faire de grandes recherches.
J'aurais aimé voir la maison, mais enfin… Peut-être que le syndicat
d'initiative saurait quelque chose.
    M. Cherbouquet est d'une grande amabilité, en considération de
laquelle je lui pardonne très volontiers qu'il n'y ait pas eu de savon dans
le cabinet de toilette (mais peut-être que ça ne se fait pas par ici ?) et
qu'il n'y ait pas de lampe au-dessus de mon lit, ce qui va me forcer à
arrêter cette relation.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus