Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Éloge du paraître »
page 59

Voir la description du livre

«
    Il est bien étrange que ce soit à moi, le
moins sociable des hommes, le plus ami du
silence, de la retraite, de la méditation soli-
taire, que soit échue cette tâche historique,
un éloge de la convention, de l'urbanité, de
la civilisation, du paraître. Mais …, pas si
étrange, à la vérité ; et même pas étrange du
tout : car la civilisation a été inventée pour
que demeure possible la solitude. La
convention est la gardienne du silence.
L'urbanité est garante des entretiens de
chacun avec soi-même. Le paraître. c'est ce
léger sacrifice que consent l'être pour avoir
la paix, et pour persévérer dans l'être.

    Le désastre de l'éducation moderne,
et même de la simple « instruction », tient
certainement pour une très grande part à
son refus – peu affirmé expressément,
sans doute, rarement théorisé, presque
inconscient, peut-être, mais idéologique-
ment très perceptible, et même empha-
tique – de tout ce paraître qui fut pendant
des siècles au coeur de la pédagogie.

    L'éducation moderne veut s'épargner,
et elle veut épargner aux enfants, le détour
par le moins-être pour accéder au plus-être
qu'elle promet. Rousseauiste, universelle-
ment américanisée, sympathiquement
convaincue que l'être est tout entier dans
l'être, et donc d'emblée dans l'enfant, elle
a pour grande valeur l'expression, dont il ne
s'agit pour elle que de fournir les moyens.
Mais la seule expression qui précède les
moyens de s'exprimer, c'est le stéréotype.
Les moyens d'expression, si ce que l'on
entend désigner par cette expression c'est
le vocabulaire, la syntaxe, au sens le plus
large du terme, l'aptitude au raisonnement
logique, les moyens d'expression sont mal
nommés : c'est moyens d'être, qu'il faudrait
dire.

    On ne va pas tout à fait jusqu'à plai-
der, ici, pour le rétablissement de l'uni-
forme, dans les lycées – encore qu'il ne
faille pas trop nous pousser, convaincu
que nous sommes de ses vertus civiques.
Mais puisque aussi bien nous n'avons,
par chance, aucune chance d'être
entendu, nous oserons écrire combien
nous serions partisan d'un retour à ces
règles d'atténuation (provisoire, il va sans
dire, codée, rituelle) de l'être qui furent
éternellement de mise (une éternité
maintenant à bout de souffle) dans les
établissements scolaires.

    La régnante « idéologie du sympa »
encourage chacun, élèves et professeurs
(les fameux et redoutables enseignants), à
y être soi-même autant que faire se peut,
à s'y présenter dans les tenues les plus
excentriques ou les plus relâchées, à y
faire parade de ses moindres opinions, de
ses convictions et de ses émotions. Dite
ou … dite, la grande loi y est celle du
« naturel » – … pas le naturel de longue
conquête, celui que confèrent l'aisance
acquise, la timidité vaincue, l'exercice de
soi ou le style, mais le naturel « naturel »,
le naturel tautologique, celui que donnent
la nature et la culture qui se fait passer
pour nature, la culture dans l'acception
la plus péjorative du terme, la culture
inconsciente de soi, la culture … inter-
rogée, le simple « environnement cultu-
rel ». Et comme il n'y a rien de plus
contraire à la nature que l'éducation, par
où l'espèce humaine tente d'affirmer sa
marge d'autonomie par rapport aux lois
de l'espèce, le beau résultat de cette
contradiction ce sont ces théories de
bacheliers nouvelle manière, qui ne sont
pas très certains de ce qui est survenu
d'abord, la Renaissance ou l'Antiquité
– et qui souvent, d'ailleurs, ne savent
même pas (ce qui s'appelle savoir) qu'il y
a eu des siècles.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus