Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Journal d’un voyage en France »
page 194

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«
Midi. Nous venons de passer une heure avec la vieille Madame H. : ma
mère avait voulu la remercier de ses indications quant à la maison du
docteur D. et lui demander où il était enterré. Elle nous a fait entrer
dans sa salle à manger. Elle a 82 ans. Elle est née dans la maison qu'elle
habite. Pourtant, elle n'avait que quelques mois quand elle l'a quittée.
Toute la famille était partie pour Paris, afin que les deux garçons y
poursuivent leurs études :
 – Mon père se promenait autour de l'arbre de la Liberté, ma mère
à son bras. Il s'est arrêté. Il a dit : « Les garçons. Il va falloir les mettre
en pension, à Nîmes. – En pension ! A Nîmes ! Non, jamais, a dit ma
mère. Nous partirons tous. Mais pas à Nîmes, à Paris ! » Et c'est ce qui
a été fait. Nous habitions avenue de Montespan, il paraît que c'est tout
démoli maintenant. Pourtant nous avions une jolie maison.
 – J'ai habité juste à côté, avenue Victor-Hugo. Je connais bien
l'avenue de Montespan, c'est une avenue privée, fermée par des chaînes
aux deux bouts. Oui, beaucoup de villas ont été démolies, on a construit
de grands immeubles, c'est vrai.
 – Et puis il y a eu la guerre, toute une génération fauchée… Je ne
vais pas entrer dans les détails, ce serait indécent, mais je ne me suis
jamais mariée… Tous ces jeunes gens morts ! Les amis de mes frères,
tous ces garçons qui venaient à la maison, ils étaient si gais : morts,
morts, morts ! Beaucoup de mes amies ne se sont jamais mariées, il y a
eu une génération sacrifiée, vous savez. (C'est le 11 novembre que j'essaie
de débrouiller ces notes, non sans mal. J'ai écrit à tort plus haut, Madame H., il
faut lire Mademoiselle. Le troisième cahier porte seulement Mad (et pas H.,
évidemment, quoique de cette charmante vieille demoiselle je n'ai rien à dire que de
très honorable). Nous ne sommes allés chez elle, en fait, qu'après notre visite au
cimetière, car je vois maintenant que nous lui avons parlé de la tombe du docteur D.
Il y est enterré seul. Il est mort en 1937. Il avait été maire et conseiller général, il
était chevalier de la Légion d'honneur. Le cimetière est au pied de la montagne, en
plein soleil. Rien de laid. Ma mère m'a demandé de prendre une photographie. Elle
réprimait quelques larmes. Je crois que Mademoiselle H. nous avait invités, lors de
notre premier passage, à revenir la voir après notre visite à la maison de l'oncle et à
sa tombe : elle serait alors, avait-elle dit, plus présentable.)
 – Votre oncle, madame, était un homme très bon. Et un excellent
médecin. La typhoïde, non, ce n'est pas lui qui m'a soignée de la
typhoïde, il était à la guerre à ce moment-là. mais il m'a souvent soignée
par la suite.
 Ma mère se souvenait d'une demoiselle T., qui avait fait une chute
de bicyclette et s'était tuée. Mademoiselle H. se souvenait bien de la
petite T., oui, mais ce n'était pas elle qui était morte d'un accident de
bicyclette, c'était la petite J., la fille du pasteur.
 – Et Mademoiselle T., qu'est-elle devenue ?
 – Elle ne s'est jamais mariée, elle est partie pour l'Amérique,
quelque temps, elle était très artiste, elle faisait de la peinture…
– Ah, elle n'est pas morte, alors ?
 – Si, si, elle est morte, elle s'est tuée dans un accident, un accident
de bicyclette, elle aussi, je crois…
 le frère de Mademoiselle H. était professeur de philosophie. Il a
fini sa carrière à Cannes, au lycée international. Un de ses anciens
élèves, qui était devenu major, aux Colonies, a offert à Mademoiselle H.
des photographies de lui, prises en classe, à son insu. C'est là qu'elle le
retrouve le mieux. Une de ces photographies est là, sur un vaisselier.
Mademoiselle H. nous la montre. Le frère semble intelligent, très
magistral, éloquent, passionné par son cours.
 Neveux et petits-neveux font tous de belles carrières. Certains ne
sont pas loin, à Nîmes, à Montpellier, mais ils ne viennent presque
jamais, ils sont indifférents, ils ont leurs soucis, leurs femmes, leurs
enfants :
 – Ils n'ont pas besoin de moi, que voulez-vous. Et je n'ai pas
besoin d'eux, mais un peu d'affection, ça ferait plaisir.
 Mademoiselle H. va partir dans quelques jours pour Sète, afin d'y
retrouver des amies. Elle a encore beaucoup d'amies, mais elles sont
éparpillées dans toute la France, malheureusement. L'une des meilleu-
res et des plus anciennes est en Vendée, à Saint-Gilles-Croix-de-Vie.
Mademoiselle H. serait bien tentée d'aller la voir, mais c'est une
expédition considérable. Elle est très ingambe, mais elle a les misères de
son âge, la cataracte, par exemple. Elle entend bien, grâce à un appareil
auquel elle s'habitue mal.
 En tout cas, elle ira passer l'été, comme tous les ans, dans sa
campagne, à la montagne, à une vingtaine de kilomètres de Saint-
Hippolyte.
 Elle veut nous montrer une photographie du docteur D. Elle la
trouve tout de suite, tout est très bien rangé. C'est une carte postale : col
cassé, impériale, Légion d'honneur.
 – Oui, dit ma mère, il avait un peu l'air d'un Chinois…
 – Gardez-la.
 – Oh, non.
 – Mais si, c'est bien normal, vous êtes sa nièce.
 – Non, non, je ne veux pas vous la prendre, ça me fait plaisir que
quelqu'un ici se souvienne de lui, ait gardé sa photographie. Et nous en
avons à la maison. Non, non, il faut qu'elle reste entre vos mains.
 – Il était très aimé. C'était un homme charmant.
 – Oui, charmant, cultivé, drôle. Quand je suis venue ici voir ma
tante et lui, j'avais dix ou douze ans, il m'avait emmenée dîner à
Montpellier, dans un grand restaurant, un soir, en voiture, c'était une
joie, mais une joie ! La voiture était découverte, quand nous sommes
revenus le ciel était plein d'étoiles. Ma tante était plus âgée…
 – Elle était très bonne…
 Nous avons informé Mademoiselle H. de la disparition, qu'elle
avait prévue, du perroquet de la fontaine, près de la mairie. Elle trouve
que « l'année du Patrimoine » est une belle plaisanterie. Elle déplore
que « le Plan », devant chez elle, soit devenu un parking. Plus d'arbre
de la Liberté. Plus même de bancs : ils étaient durs, c'est vrai, mais
quelle importance, quand on est jeune ? Et les boules, les boules de
pierre, de part et d'autre des escaliers, elles ont diparu elles aussi. Il
n'en reste plus que deux, en face de sa porte, les dernières. Il faut
entretenir, entretenir, parce qu'après…
 Il y a à Saint-Hippolyte deux cimetières, un pour les catholiques,
un pour les protestants. Mais maintenant on met tout le monde chez les
protestants. Mademoiselle H. est protestante. L'accident de bicyclette
de la petite J., la fille du pasteur, c'était en croisant des enfants de
troupe, tandis qu'elle revenait de…
 Dans une petite rue derrière chez Mademoiselle H., une maison
porte une plaque signalant que Louis Pasteur y habita en 1869, pendant
ses études sur les maladies du ver à soie.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus