Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus

Extrait de « Journal d’un voyage en France »
page 235

Voir la description du livre

«
                                                                           Vendredi 16 mai 1980
 
    J'ai parlé à l'instant à Dennis, au téléphone. Il paraît qu'il fait à
Paris un temps superbe, qu'il passe ses journées sur le balcon, rue du
Bac, et qu'il est tout bronzé.
    Ici il fait toujours aussi gris, et j'avais froid cette nuit.
    Au dîner, hier, la conversation, entre un professeur de lycée à Nice,
qui prépare un doctorat en linguistique, et le professeur à Vincennes,
prenait un tour très agressif. Que les professeurs d'université ne font
rien : trois heures de cours par semaine ! Que la mère Saunier-Seïté
avait bien raison de vouloir qu'ils fassent une quinzaine d'heures, et les
assistants trente, etc. Et de l'autre côté : que les cours n'étaient pas tout, 
qu'il y avait la préparation, et surtout la recherche. Que si on gagnait
plus d'un million par mois, c'était justement pour permettre la
recherche, et se tenir au courant de l'état des questions, et pas du tout
pour les cours, etc.
    Charles admirait qu'une fille de vingt-cinq ans, diplômée de
l' E.N.A., ait à gérer un budget de huit cents millions d'anciens francs
par an :
    – Huit cents briques culturelles, une fille de vingt-cinq ans ! Je
sais que moi je pourrais pas.
    – Huit cents briques c'est rien du tout, disait Gilbert, rien du
tout, n'importe qui peut faire ça.
    – Mais non, c'est pas vrai.
    – Ecoute, moi, on me proposait un poste de conseiller scientifi-
que, à Bruxelles, j'avais trois milliards par an.
    – Quoi ! Tu déconnes complètement mon pauv' vieux.
    – Bon, bon, très bien, je déconne. N'empêche : trois milliards par
an. Non, ce que je trouve exaspérant c'est qu'un type de gauche admire
les mérites les plus bidons de la bourgeoisie.
    – Je n'admire pas ça, je trouve que pour une fille de vingt-cinq
ans, c'est pas mal.
    Gilbert trouve révoltant qu'un petit journaliste au Matin ose
comparer son travail à celui d'un professeur d'université, et que c'est
une confusion des valeurs intolérable.
    – Enfin, Bon Dieu, pondre un article sur La Carte postale de
Derrida, n'importe quel crétin peut faire ça. Écrire La Carte postale
c'était quelque chose, mais écrire un article dessus et comparer ça au
travail d'un professeur d'université, c'est du délire.
    – Mais les maths que tu enseignes, tu ne les inventes pas non
plus…
    Je me suis, comme d'habitude, tenu prudemment à l'écart de la
discussion. Après le dîner, comme j'étais déjà habillé pour aller à
Cannes, et que j'attendais Stanislas, Charles m'a parlé de la théorie
d'un dissident soviétique dont le nom m'échappe : son livre est traduit
en anglais mais les linguistes français ne voudraient pas qu'il soit traduit
en français parce que son système fout complètement en l'air Troubet-
skoy et Hjelmslev et si on fout en l'air Troubetskoy et Hjelmslev qu'est-ce
qui reste, etc. ?
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus