Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Journal d’un voyage en France »
page 301

Voir la description du livre

«
A l'hôtel, deux heures du matin. Je rentre de chez un garçon rencontré vers
onze heures et demie au Peyrou. Je l'avais croisé sur les escaliers, il m'a
plu, je me suis retourné, je l'ai suivi, il s'est assis sur la balustrade, du
côté de l'aqueduc, je me suis approché, nous nous sommes parlé (Mon
ami le libraire de Clermont va encore trouver cela trop facile !). C'est un
Montpelliérain de Montpellier, qui s'ennuie ici. Il vient au Peyrou
surtout pour se promener, parce que qu'est-ce que tu veux faire d'autre ?
Mais il trouve ça sinistre, ces types, comme ça, qui viennent là la nuit,
pour tirer un coup, comme des bêtes. Ça le dégoûte. D'ailleurs il
n'emmène jamais personne chez lui. Et toi ?
    – Oh, moi, je n'ai pas du tout la même position, ça ne me dégoûte
pas du tout, je suis un vieux libéral, et puis j'aime beaucoup les jardins.
J'y ai souvent rencontré des types très bien. Mon meilleur ami, je l'ai
trouvé dans un fourré, bite au vent.
    – Mais tu ramènes des types chez toi ?
    – Évidemment, s'ils me plaisent et si je leur plais.
    – C'est marrant…
    Il n'avait pas l'air de trouver ça drôle du tout. Ses opinions me
paraissaient un peu contradictoires.
    Il m'a dit avoir froid, je lui ai frotté le dos un peu timidement.
Quand je me suis arrêté, il m'a dit que c'était agréable, j'ai donc
continué. À cinq ou six reprises, nous avons été dérangés par des
promeneurs, des dragueurs, de virtuels casseurs. Finalement il m'a dit
de le suivre.
    – Où ?
    – Tu verras bien.
    – Non, sérieusement, où ?
    – Chez moi.
    – Je croyais que c'était contraire à tes principes ?
    – Je vais faire une exception.
    – On peut aller à mon hôtel, si tu préfères.
    – Non, j'ai pas envie.
    – Pourquoi ?
    – Parce que j'ai pas envie.
    Nous avions parlé plus tôt de l'hôtel du Midi. De la patronne il
disait qu'elle était couverte d'or, ce qu'il entendait littéralement : il
s'agissait de ses bijoux. De l'hôtel lui-même, que je pourrais bien y
ramener la moitié de Montpellier pour y faire une partouze si ça me
chantait.
    Il m'a parlé aussi d'une plage où il allait quelquefois, l'Épinette ou
quelque chose comme cela (mais pas exactement), à quarante kilomè-
tres. D'après lui, tous les pédés d'Europe s'y donneraient rendez-vous,
l'été. Lui n'y était allé qu'une fois cette année, en avril. Jamais de sa vie
il n'avait vu un printemps pareil, aussi pourri.
    Il habite un bâtiment moderne, à deux ou trois kilomètres du
centre. Sa chambre est tapissée de photographies de Sylvie Vartan, et de
poèmes de lui, à elle consacrés. Gisaient sur la descente de lit quatre
romans d'Yves Navarre, soit qu'il les lise en même temps, soit que ce
soit là toute sa bibliothèque. Il parlait beaucoup de sa solitude, du fait
qu'il ne rencontrait de garçons que pour baiser vite fait bien fait, etc., mais
j'ai rarement vu quelqu'un d'aussi froid, d'aussi installé sur la défensive.
Il m'avait d'ailleurs dit que c'était pas encore ce soir qu'il allait
rencontrer le grand amour.
    – Merci bien !
    – Non, c't'un type que j'ai vu deux ou trois fois qu' j'appelle
comme ça. Mais il a disparu.
    Il ne m'a pas demandé mon nom. Le sien était sur sa porte. Nous
sommes passés directement dans sa chambre. Il devait être un peu plus
âgé que moi, à peine, il était plus petit, brun aux cheveux courts,
moustachu, poilu, assez râblé et musclé, rien qui puisse surprendre le
libraire de Clermont. Je l'ai enculé, mais il a joui presque immédiate-
ment, et moi trois secondes après, quand déjà il me repoussait des
cuisses, de sorte que mon dernier foutre s'est perdu sur ses couilles.
C'était plus vite fait que bien.
    Comme il ne disait rien et restait sans bouger, je me suis rhabillé et
préparé à partir. Il m'a raccompagné jusqu'à sa porte et bizarrement il
m'a dit que peut-être nous nous reverrions. J'ai répondu que ça me
paraissait peu probable, et je suis rentré ici directement.
    Ce personnage n'était pas gai, ni cet épisode exaltant. J'ai souvent
remarqué que les garçons qui se plaignent le plus que tels et tels endroits
sont sinistres sont les plus tristes, que ceux qui déplorent le mieux le
manque de chaleur dans les rapports sexuels sont les plus froids. Ils
déprécient de toutes leurs forces ce qui dès lors ne peut plus être que ce
qu'ils ont prédit. Leur amertume ni leur aigreur n'incite à l'affection, à
l'abandon ni à la tendresse, et ils ont chaque fois le mélancolique
bonheur de voir dûment vérifiées leurs sombres convictions. De fait, je
commence à m'inquiéter de n'avoir eu à relater, depuis le début de ce
voyage, aucun trick tout à fait satisfaisant. L'Augustin de Clermont était
touchant, je l'aurais revu avec plaisir : il n'est pas venu à notre rendez-
vous, il est vrai assez flou. Tristan était du moins d'un communicatif
enthousiasme.
    Vers 1960, dans la vitrine de la librairie Combes, rue Saint-Hérem,
j'ai aimé deux titres qui ne m'ont jamais quitté depuis : au lieutenant des
Taglaïts et Autour de toi, Tristan. Je n'ai aucune idée de ce qu'ils
recouvraient.
   F. L. et moi, cette après-midi, sommes passés devant le palais de
justice. Il y avait là un attroupement, parce qu'on est en train d'y juger
le père Fabre, l'ancien directeur de l'Espalidou. Cette histoire m'avait
beaucoup troublé, et donné des cauchemars.
    Quelques jours plus tôt, on avait jugé ici Conty, le tueur de l'Ardèche;
F. L. le connaissait, et surtout sa femme, qui a passé un mois chez lui
quand il vivait là-bas. La ferme de Conty était, m'a-t-il dit, une étape
presque obligée pour quiconque se préparait à vivre en communauté
dans le pays. L'affaire a profondément divisé ce monde-là.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus