Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Journal d’un voyage en France »
page 326

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[…]

Quatre heures, Maguelonne. On accède à la presqu'île, de Palavas, par une
bande de terre plate et désolée, certainement promise à l'investissement
des promoteurs. J'y ai dépassé un groupe de jeunes travailleurs d'un
foyer pour handicapés mentaux. Ils marchaient en bleu de chauffe sur
un chemin poussiéreux, par un soleil maintenant très fort.
    Il y a devant l'ancienne cathédrale une petite maison carrée, très
simple et jolie. Le portail de l'église est très restauré, L'intérieur, très
nu, a une seule nef. Une étonnante tribune, très longue, s'étend sur deux
des trois travées. L'escalier qui y donne accès, à gauche de la nef,
conduit aussi à une terrasse d'où l'on voit les grands arbres d'un parc
luxuriant, abandonné, où malheureusement on ne peut pas pénétrer.
Plus bas, l'île, qui est à peu près ronde, porte des vignes.
    J'écris ceci sur le toit de la voiture, en face d'un jeune apprenti du
foyer, moustachu, dont l'apparence est plus gaie que celle des autres
parce qu'il a ingénieusement noué autour de sa taille, par les manches,
la partie supérieure de son bleu d'une seule pièce. Il porte un t-shirt
blanc. Il s'intéresse extrêmement à la grosse Mercedes de touristes
allemands, et il est allé chercher quelques camarades pour la leur 
montrer. Les assistantes sociales lui sourient au passage ; on imagine
que c'est de lui qu'elles se souviendront surtout, plus tard, parmi les
pensionnaires de ces années-ci, dont il semble être le plus vif et le plus
indépendant.

Vic-la-Gardiole. J'ai fait un détour pour voir de près une belle église
romane fortifiée, pas du tout « restaurée », dont malheureusement on
n'a de nulle part une image globale satisfaisante, sauf peut-être du
jardin de ce qui devait être la cure. Dans le village, curieuse maison
Renaissance à pilastres.  

Frontignan. C'était un vin qu'aimait offrir ma grand-mère Louise. Elle en
avait toujours dans une carafe à bouchon, sur un plateau de cristal à
dorure, avec de petits verres à pied, dans son salon de l'hôtel Majestic, à
Royat. Un immense piano noir semblait occuper la moitié de la pièce.
La fenêtre ouvrait, au revers de la façade, sur un grand jardin où
personne n'allait jamais, au flanc de la montagne. « Vous prendriez
bien un petit verre de Frontignan… » L'a-t-elle assez dit !
    Le petit musée a une belle porte baroque (1642). Comme je
l'observe, la femme qui garde l'unique grande salle me happe aimable-
ment, et pour ne pas lui faire de peine je dois inspecter toute une
exposition de vieilles cartes postales du Frontignan 1900.
    Le côté droit du chevet de l'église est nanti d'une curieuse
fortification, qui présente un bel effet d'allongement déclinant qu'aurait
aimé Le Corbusier. 

Six heures et demie, Sète, au cimetière marin. Il n'est pas du tout tel que je
l'imaginais, et Dieu sait que je l'ai beaucoup imaginé, plat quand il est
très en pente, au-dessus de la ville quand il en est à l'écart, à la sortie ;
mais face au large, oui. La tombe de Valéry n'est pas facile à trouver.
J'ai vu d'abord celle de Charles Lemaresquier, mort à 102 ans en 1972,
ce dont je me souviens très bien : j'aimais me dire, lorsque je passais
devant la gare d'Orsay, que l'architecte de ce bâtiment construit au
XIX e siècle et depuis si longtemps inscrit dans la topologie parisienne,
vivait encore ; celle aussi de Mario Roustan : je ne sais pas qui il est,
mais l'une des rues principales de la ville porte son nom.
    La tombe de Valéry se trouve en fait juste au-dessus, à gauche, de
celle de Lemaresquier, qui est très visible. Le poète est enterré dans le
caveau de famille Grassi, dont toutes les inscriptions sont en italien, y
compris cavaliere della Legione d'Onore. Des armoiries, gravées dans la
pierre, portent, si je ne me trompe, un ours. Plus bas, sur un ajout de
ciment, ont été tracés deux vers : Quelle récompense…

Sept heures, sommet du mont Saint-Clair, au soleil. « Mais la lumière vient
autant de la terre que du ciel (1). » Larbaud écrit encore Cette. La vue
découvre presque complète la ville : il y a dix ans encore, elle devait être
belle, avec beaucoup de caractère et d'unité, ses maisons régulières le
long des canaux et leurs toits de tuiles passées. Judicieusement placés,
quelques immeubles en terrasse et un horrible bâtiment coiffé de vert, 
genre palais des Sports, ont suffi à détruire tout ça. Les pentes du mont
Saint-Clair ont d'agréables maisons entre de beaux arbres, pins et
cyprès, et de beaux vieux murs, souvent éventrés comme ceux de
Montjuzet.

Du môle Saint-Louis, au soleil couchant, on a une belle image du port et
du canal.

Sept heures et demie, sur mon balcon, au troisième étage de l'hôtel de l'Orque bleu.
C'est sans doute la plus jolie chambre que j'ai eue jusqu'à présent au
cours de ce voyage. Elle ouvre à l'ouest sur le canal portuaire et regarde
le mont Saint-Clair, sur lequel descend le soleil. On voit le fort Richelieu
et son sémaphore, le haut d'une église classique (Saint-Louis), et la
longue façade du lycée.
    L'hôtel est un bâtiment fin de siècle, assez orné, moderne et très
propre à l'intérieur. Ma chambre a deux lits, une salle de bain, des
cabinets, une penderie : c'est un véritable petit appartement, qui coûte
130 francs.
    Ça sent joliment le poisson !
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus