Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Journal d’un voyage en France »
page 355

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[…]

Neuf heures, Relais Chantovent, Minerve. J'ai dû, après Olargues, cesser de
prendre des notes, parce qu'a commencé alors la course contre le soleil
qui termine toutes mes journées.
    (Interruption : arrivée de hors-d'œuvre de charcuterie, accumulation
de saucissons divers dans un panier auxquels, à cause du goût que j'en
ai toujours eu et de mes explorations récentes et précipitées à travers
tout le village et autour de lui, en haut, en bas, dans le lit des deux
rivières qui ici se rejoignent, je fais frénétiquement honneur, avant de
me souvenir que les excès de charcuterie me sont sévèrement interdits.
Cet endroit est sympathique et agréable, rustique certes, mais pas trop
artisanat d'art d'esprit. Je vois très bien le patron en déserteur déçu de
commune post-soixante-huitarde, et jugé traître par ses anciens compa-
gnons pour avoir ouvert un vrai restaurant. Mais c'est roman pur.)
    Cette course, donc, j'ai bien cru que j'allais la perdre, dans le désert
si touffu où je me suis engagé après Saint-Pons. Le soleil était toujours
au moment de disparaître, et une ou deux fois il a disparu. Il n'en était
que plus précieux quand il consentait d'éclairer encore et d'égayer cette
route superbe, minuscule, qui est, si l'on veut, celle de Saint-Pons à 
Carcassonne, et que j'avais choisie pour atteindre Minerve parce qu'elle
était, très légitimement, bordée de vert sur la carte Michelin, en ce
domaine impeccable. Des kilomètres durant, du côté de Verreries-de-
Moussans, on ne voit aucune habitation, aucun signe de vie humaine,
on ne croise aucune voiture.
    (Autre : pièce de bœuf au thym, tout à fait convenable, alors que le
bœuf, dans ce pays, est rigoureusement AYOR… Where was I ?)
    Oui, sur quarante kilomètres, et très longs, je n'ai croisé que deux
voitures. Le trajet Saint-Pons-Minerve, quand on suit scrupuleusement
les routes bordées de vert sur la carte Michelin 83, se divise en trois
parties. La première s'accomplit au milieu d'une végétation en cette
saison délirante. On sinue au fond de vallées sinueuses, on s'élève vers
de petits cols au milieu d'un formidable concert de feuilles où tous les
arbustes tiennent à faire entendre leur pépiement enthousiaste et sans
réserve.
    (Troisième : fromage (menu à 35 francs !)). Ensuite la route est
aussi virevoltante, mais la végétation est beaucoup plus sèche, genre
causse. Puis, troisième section, peu après le hameau de Saint-Julien-de-
Molières, si pauvre que la cloche de sa minuscule église est offerte à tous
les vents, de nul clocher protégée, on arrive au bord du plateau. Et là,
choc : car on a tout d'un coup à ses pieds toute la plaine languedo-
cienne, on voit les Pyrénées, on voit la mer, on comprend combien le
passage est étroit entre les plaines méditerranéennes et la vallée de la
Garonne, on admire le génie de Paul Riquet, on aperçoit des villages
évidents qui disparaissent soudain aux caprices d'un gros nuage noir, et
d'autres avec leurs clochers, leurs tours inexplicables, les chemins qui
courent entre les vignes pour les rejoindre. Et ce n'est pas la vision
précaire d'un unique court virage. Car la route suit l'extrême rebord du
plateau et ce grand panorama se perpétue. On pardonne quelques
maisons nouvelles isolées là, de ce style languedocien qui finit par vous
amuser. On observe, à Fauzan, un beau garçon blond avec une
moustache en guidon de bicyclette qui téléphone dans une paradoxale
cabine vitrée telle qu'il s'en voit sur Park Avenue, on s'arrête net, on
prétend consulter sa carte et lorsque souriant, charmant, il vient vous
demander si l'on cherche quelque chose on lui répond stupidement que
non, merci, l'on sait à peu près où l'on est. On se rend compte qu'au
précipice de droite répond un gouffre à gauche, canyon où serpente la
Cesse. Et soudain l'on voit Minerve (oh, je suis saoul, d'un malheureux
demi-litre de Minervois rosé !), Minerve qu'on a toujours voulu voir,
depuis le début de ce voyage, depuis qu'à dix ou onze ans on a lu Henri
Martin et (ici un mot indéchiffrable, qui semble commencer par so. Je cherche dans
un petit dictionnaire de table les mots s'ouvrant ainsi, et découvre incidemment
qu'existe bel et bien socquette (nom déposé), dont j'avais plus haut oublié le c.
Socquette, correctement orthographié, figure parfaitement dans le Grand
Larousse, entre socque et Socrate. La marche de Lusace, après l'extinction de la
famille de Géron, passe aux Wettin (1034–1298), puis aux Ascaniens du
Brandebourg (1253). « Connaissez-vous Henri Suso ? / Ruysbrock surnommé
l'Admirable ? / et Joseph de Cupertino / qui volait comme un dirigeable ? » Mais
ayant éclairci ce point oublié, je n'ai pas retrouvé le mot que je cherchais et j'écrirai
donc, carrément :) frémi au drame épouvantable, à la grandeur, à l'échec, à 
l'horreur et à la mort qui se sont ici montrés. Et pour bien peu,
d'émotion, on pleurerait, si l'on vivait dans un autre siècle, si l'on
disposait d'autres mots, d'autres discours qui font leur place, qui
faisaient, qui feront, aux larmes face aux paysages. Et l'on pleure, car
après tout… Et l'on pense à D., qui trouve toujours que vous exagérez,
avec votre sentimentalisme devant un château, une vallée, une allée
d'arbres, et l'on souhaite qu'il soit là car l'on est sûr cette fois-ci qu'il ne
sourirait pas, ni ne songerait à se moquer, mais à refouler son émotion et
ses larmes. Ai-je noté que l'autre jour il m'avait dit au téléphone avoir
découvert dans mes notes éparses une longue phrase qu'il avait trouvée
admirable, dont il avait cru un moment qu'elle était de moi, et qui était
d'Henri Martin : « Aux nuits orageuses des équinoxes, quand les
marins des autres peuples ne songent qu'à regagner le port, eux, etc. »
    Le Guide Bleu dit qu'en été on peut suivre à pied sec les tunnels qu'a
creusés sous Minerve la Cesse, mais aujourd'hui, après toutes les pluies
des derniers jours, l'eau était encore haute, et non. En revanche, du fond
de la gorge, on peut voir les vestiges des superbes remparts, etc. Et un petit
jardin où à huit heures et demie du soir sarclait encore un vieil homme.
Et une jeune vigne.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus