Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Journal d’un voyage en France »
page 374

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«
Cinq heures et demie, sur la terrasse d'Elne. Il y a dans la cathédrale un
mariage bourgeois. La mariée porte une robe d'esprit 1925 et un
bandeau plat dans les cheveux. Le marié est un petit moustachu plutôt
mignon, qui a tout à fait l'expression courante aux jeunes mâles d'ici,
surtout, dirait-on, dans leurs rapports avec les femmes : « Bon j'veux
bien faire tout ça pour vous faire plaisir, mais faudrait pas non plus qu'
ça dure trop longtemps. » Le type abondait sur la place de la Loge, tout
à l'heure, à Perpignan, et comme plusieurs de ses représentants étaient
assez décoratifs, je serais bien resté un moment encore au soleil, à
observer les passages. Mais on ne peut pas regarder trop longtemps les
garçons, par ici, car immergés qu'ils sont jusqu'au cou dans le code
machiste ils ont tôt fait de repérer « l'pédé » et de le désigner aux
copains (du moins l'imagine ma paranoïa). Surtout je voulais voir le 
cloître d'Elne avant qu'il ne soit fermé  à la visite : rien à faire, je ne peux
sortir de ce système d'angoisse temporelle. Le temps me manque tout le
temps.
    (Interruption, coup de téléphone de ma mère. Elle m'annonce, entre autres
nouvelles, la mort de Jacques de Grand-Pré, « mardi dernier en huit », c'est-à-dire
le 2 décembre. Il est mort à Font-Maure, à Chamalières, la maison de repos dont
mon grand-père était le médecin. Il y avait tellement de neige, paraît-il, qu'on n'a
pas pu ramener son corps au Grand-Pré et qu'il a été enterré directement à Thiers.
« La mort, dit Chateaubriand, se trouve toujours dans la note au bout de mon 
texte !(1) »
    On a remis à ma mère un paquet de lettres que sa mère avait laissées dans un
tiroir, à Grand-Pré. Elles ont été écrites par la grand-mère de ma grand-mère à sa
fille, mon arrière-grand-mère, qui jeune mariée vivait à Roanne en 1882. L'auteur
tente de rassurer sa correspondante sur les grèves qui viennent d'éclater. Tout cela va
s'arranger, lui dit-elle. Mais les grèves deviennent de plus en plus violentes.
    J'ai parlé plus haut du traumatisme qu'aurait causé à une jeune cousine de ma
grand-mère, trente ans plus tard, l'irruption d'ouvriers en grève dans la résidence
patronale. Dans un souci de vraisemblance, craignant de mal me relire, ou que le
récit de ma mère n'ait été exagéré, j'en avais considérablement adouci la
transcription. Ma mère, revenant sur cet épisode à propos des lettres retrouvées, le
répète aujourd'hui : la jeune cousine, qui se trouvait « indisposée », ce jour-là, était
morte sur le coup. Les horreurs subies par les familles de patrons pendant les grèves
sont un sujet qui me semble avoir été peu exploité par la littérature sociale.)
    En fait je suis arrivé à cinq heures moins cinq, cinq minutes donc
avant la fermeture, mais j'ai pu entrer tout de même, pour le prix de
1 franc au lieu de je ne sais combien. Ce cloître n'a pas le charme de
ceux du Thoronet ou de Fontfroide, peut-être parce qu'on le sait au
milieu d'une vilaine petite ville de la plaine littorale. Il a quelques
superbes chapiteaux, mais l'inspection méticuleuse de la sculpture n'a
jamais été ma passion.
    L'intérieur de la cathédrale n'a rien non plus de bien extraordi-
naire. La façade a une belle tour et une jolie couleur. Devant elle deux
arbres, où deux adolescents avaient accroché un filet, et là ils jouaient
au tennis. L'un avait derrière lui un escalier, et une petite rue étroite, et
comme il laissait passer deux balles sur trois il devait courir au diable
pour les attraper.
    Tous les assistants du mariage sont sur le parvis, derrière moi. Il y
a parmi eux toutes les figures obligées de ce genre de cérémonie, depuis
les deux officiers, terre et marine, jusqu'à la très jolie cousine,
généralement par alliance, parisienne d'un rien, que photographient les
quinquagénaires en prétendant prendre un cliché de la pauvre mariée,
et dont le prototype pour ma génération était la princesse Paola de
Belgique. Celle d'ici a une robe légère en crêpe rose et un petit chapeau
rose du genre pill-box, ridicule et adorable, assez semblable à celui que
portait Jacqueline Kennedy à Dallas le 22 novembre 1963.
    De mon banc j'ai une vue superbe, à droite, sur le massif qui ferme
au sud cette méchante plaine où sont posées Salses, Rivesaltes,
Perpignan et Elne. Elle est moins laide par ici qu'elle ne l'est plus au
nord, parce qu'elle est plantée de beaux peupliers. Le vent assez fort qui
les balance un peu rudement joue aussi avec les pages de ce cahier. Du
bourg en contrebas, mais je ne sais d'où précisément, monte le son
violent, insupportable, d'un haut-parleur ou de plusieurs. Je trouve
extraordinaire que dans tant de villes de France des personnes de droit
privé puissent en toute impunité imposer leur baragouin et leur musique
à toute une population, comme faisaient l'autre jour les commerçants
ambulants du Moustiers-Sainte-Marie ou les adolescents de Pézenas.
Néanmoins le vacarme d'ici est en train de s'acquérir ma relative
indulgence parce qu'il s'agit d'un jeu auquel je comprends seulement
qu'un homme, chaque fois qu'il perd un coup ou échoue à donner une
bonne réponse, peut-être, doit enlever une pièce de vêtement : « Alors
cette fois-ci c'est la chemise ou le pantalon ? Faut choisir ! Patience,
mesdames ! » Ce strip-tease auditif étendu à toute une petite ville est
assez cocasse.
    La cathédrale d'Elne décidément me laisse assez froid, elle, mais
c'est peut-être saturation.


(1) Mémoires d'Outre-Tombe, livre vingt-sixième, chap. 10, Pléiade, tome II, p. 67, note.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus