Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Journal d’un voyage en France »
page 415

Voir la description du livre

«
Une heure, dans ma chambre. J'ai vanté un peu trop vite la perfection du
Grand Hôtel de Castres. L'une des lampes, au-dessus de l'un des deux
lits de cette chambre, ne marche pas, et surtout il n'y a pas d'oreiller,
même au fond d'un placard.
    Quand on me demandait où j'allais aller, en France, au cours de ce
voyage, je répondais :
    – Oh, je ne sais pas exactement, dans des villes du genre de
Castres.
    Castres a de longue date joui pour moi d'un très grand prestige
romanesque, dû pour partie à son nom effrayant, mais surtout à
l'absence de toute image précise à elle associée. Je n'ai jamais rencontré,
que je sache, personne qui soit de Castres, personne même qui vienne ou
revienne de Castres, qui y ait séjourné. On a dû me dire une ou deux fois
qu'on avait vu le musée, oui, les Goya, je savais que c'était la ville natale
de Jaurès, rien d'autre. Loin de toute grand-route, jamais dans les
journaux, Castres, autant et plus qu'Auch ou qu'Agen, avait fini par
représenter pour moi la quintessence idéale de la ville française.
    Au cours de ma longue errance, ce soir, j'ai vu au moins deux
endroits qui, la nuit du moins, répondaient à ce fantasme. Dans une
épicerie de faubourg, seule allumée sur une longue avenue sombre où
j'étais arrivé en m'abandonnant au hasard rigoureux des sens interdits
et obligatoires, j'ai vu, peu avant minuit, deux immenses nègres en
tenue presque militaire descendre de hautes étagères des boîtes de 
conserve, sous l'œil placide d'une tenancière accoudée à sa caisse. Cette 
scène, entr'aperçue de la voiture, en passant, l'heure, et que ces deux
Noirs aient eu l'air de soldats américains, tout cela est parfaitement
invraisemblable. C'est pourtant une chose que j'ai vue, comme un
épisode vieux de vingt-cinq ans qu'une machine aussi parfaite que
L'Invention de Morel projetterait sur les façades humides d'un boulevard
glauque. Je l'ai même vue deux fois, car j'ai voulu revenir, pour
m'assurer que je n'avais pas rêvé. A mon second passage,  après de longs
détours erratiques compliqués par une profusion d'interdictions, le long
d'avenues obscures, le même grand Noir beige, debout sur un tabouret,
tendait le bras vers la même boîte de conserve, semblait-il, que son
camarade s'apprêtait à recevoir de lui. Si l'épicière portait ou non sur les
épaules un châle frangé, je ne saurais dire. A mon troisième passage,
tout avait disparu, la lumière, l'épicerie, et même le boulevard.
    J'ai vu aussi, j'ai vu un parc immense, d'où dépassaient de lourdes
branches, rue Quelque chose-Périé, je crois, Théron-Périé, peut-être, 5 ou 7,
5 et 7 éventuellement : un jardin aux airs de jardin public, par sa taille,
son accès, sa situation assez proche du cœur de la ville, et pourtant
privé, selon les apparences, sauvage, abandonné, mystérieux profondé-
ment, comme celui des Fizzi-Contini, à Ferrare. Peut-être dépend-il
d'une maison dont la porte cochère fait face à sa grille d'entrée, je ne
peux pas l'avancer avec certitude. Mais c'est un endroit où les rêves
doivent revenir longtemps.
    J'ai vu à Castres deux autres beaux jardins, ceux-là publics. L'un
précède le parc de stationnement de la place Soult, quand on vient de
Mazamet. C'est le jardin du Mail. Il a la forme d'un triangle allongé,
assez large du côté de la ville. J'y ai marché un peu sous la pluie. Il était
très sombre et tout à fait désert, et il sentait bon.
    L'autre jardin est tout à fait somptueux. Il se trouve le long de
l'Agout, devant la très belle façade, longue, extrêmement simple mais
magnifique de proportion, de ce qui est aujourd'hui le musée. Il est plat,
rectangulaire, allongé, et il domine le fleuve en terrasse. Il est
admirablement bien entretenu, et la ville y a d'autant plus de mérite que
sa majeure partie est faite de buis taillés dont la complication de dessin
est telle que je n'en ai, je crois, jamais vue d'égale, et qu'on ne peut bien
lire ses parterres, sans doute, que du premier étage, le seul, du musée.
    Ce jardin, où j'ai également marché sous la pluie, et surtout ses
abords, du côté gauche quand on regarde le musée, sont le point de
ralliement des hommes qui se cherchent. Et j'y ai passé assez de temps
pour pouvoir dire que la drague achrienne, telle qu'elle se pratique à
Castres, est une des choses les plus invraisemblablement ridicules qu'on
puisse observer. Les Américains qui trouvent les Parisiens compliqués
ici n'en croiraient pas leurs yeux. Je sais bien que c'est un travers
exaspérant que d'appeler « coincés » les gens qui ne s'intéressent pas à
vous, et j'essaie de ne pas y tomber, mais je n'encours pas, ce soir, ce
reproche : je n'ai vu personne qui me plût, et je parle donc sans dépit, en
ethnologue impartial. En revanche, tête nouvelle sur ce marché peu
animé, j'ai suscité quelques curiosités. Elles se manifestaient de la façon
la plus comique. Qui j'imagine être quelque moyen fonctionnaire est
passé et repassé vingt fois, peut-être davantage, devant moi, faisant
entre chaque passage le tour du théâtre, et chaque fois, ou presque,
arrivant à ma hauteur, pour se donner une contenance il rallumait sa
pipe. C'est un exemple parmi dix ou vingt. Ne s'observent ici que
furtivité, hypocrisie, méfiance, peur, et je n'en ris si vite que pour ne pas
trouver cela sinistre. De cette situation j'ai parlé avec un voyageur de la
Charente, que sa femme attendait dans un hôtel, qui sexuellement ne
m'intéressait pas du tout, qui m'avait suivi longtemps et auquel j'avais
fini par adresser la parole, ce qui l'avait d'abord laissé interloqué et
presque sans voix. Lui aussi trouvait ces rites absurdes. Mais comme je
lui demandais si à Saintes les choses se passaient aussi de cette façon, il
m'a répondu qu'il n'en savait rien, que là-bas il n'avait rien à voir avec
« ce monde-là », que c'était une trop petite ville, que tout le monde s'y
connaissait, que ç'aurait été trop dangereux : d'où j'ai conclu qu'à
Saintes il en allait exactement de même.
    Je n'ai pas répondu avec assez de fermeté, l'autre jour, à Cannes, à
la radio, à José Arthur quand il disait qu'il n'y avait plus de raison de
parler de l'homosexualité et de revendications homosexuelles, qu'elle
était partout et partout acceptée, que les homosexuels n'avaient plus de
problèmes. Qu'il vienne à Castres pour voir à quel point les achriens
sont à l'aise dans la société française ! Et il n'y a aucun espoir que les
choses changent si eux ne font pas le premier pas, s'ils ne cessent pas
d'intérioriser le mépris dont ils sont l'objet, de se cacher, d'avoir honte
et d'avoir peur. Voilà un des rares points sur lesquels j'ai une conviction
bien arrêtée et je pourrais leur dire :
    – Vous vous détruisez en vivant ainsi, en ayant honte de paraître
ce que vous n'avez pas honte d'être. Vous confirmez par votre attitude
tous les préjugés des autres à votre égard. Ce n'est que lorsque les
achriens s'accepteront eux-mêmes que les autres cesseront de les
mépriser. Aucune considération ne doit vous dissuader de jeter vos
masques, ni professionnelle, ni sociale, ni familiale ; et même pas celle,
la plus insidieuse, du chagrin que vous pouvez causer ; car ce chagrin, si
réel qu'il soit, est un chantage, et il découle d'une idée fausse, d'une
erreur morale, et il ne saurait être mis en balance avec votre droit à être
vous-mêmes (mais je tournerais mon discours autrement, bien sûr ; et
tâcherais d'éviter toutes les vulgarités de langage et niaiseries de
tournures, s'assumer, être soi-même, qui pointent gaiement dès que
s'exprime la conviction. Etre soi-même ! Mais au moins doit-on pouvoir
choisir son masque).
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus