Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Journal d’un voyage en France »
page 471

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«
Dix heures moins le quart, brasserie Le Glacier (« son cadre, son accueil, son
ambiance »), sur la rue principale d'Agen. Je ne comprends rien à cette ville,
où je suis arrivé il y a un peu plus d'une demi-heure. Elle paraît toute
plate, mais elle change constamment de caractère et apparemment elle
n'en a aucun. J'ai vu un bel hôtel du XVIIIe siècle, en brique, au-dessus
d'une esplanade qui a l'air d'un terrain vague, la place principale (peut-
être) est consacrée à Jasmin, je n'ai rien trouvé qui ressemblât à un
centre de ville, une avenue qui de loin a paru animée se dissout dans 
l'ombre du soir, on se demande s'il ne vaudrait pas mieux partir en sens
inverse… Le premier hôtel que j'ai touché, Les Jacobins, occupait une
belle maison particulière. Y entrant j'y suis tombé sur une famille
bourgeoise à table dans une salle à manger bourgeoise. De toute façon,
l'hôtel était « complet ». Un voyageur qui l'apprenait avec moi a
soupiré :
    – ça va être dur…
    – Vous êtes déjà allé à d'autres ?
    – Oui, ils sont tous complets.
    – C'est plutôt inattendu.
    – Oui, hein ?
    J'écris ceci au son d'une télévision à pleine force, que regardent
dans une pièce sombre une vingtaine de vieillards alignés.
    Le second hôtel où je me suis arrêté, place Jasmin, était aussi
complet. Le troisième était tout à fait en dehors de la ville : l'Atlantic,
avenue Jean-Jaurès. C'est un hôtel moderne, à trente mètres d'un
boulevard de sortie, long, large, droit et plat. J'ai trouvé là une
chambre, moins déprimante, j'espère, que le quartier et l'accueil ne le
laissaient craindre. J'en suis aussitôt ressorti pour chercher à dîner.
    (Interruption : Plat du jour : Rôti de boeuf au gratin de chou-fleur. On
mange avec des couverts en fer-blanc, comme à la Coopérative
Michelin. La fourchette se tord au col dans la viande.
    Cette brasserie est comme la ville. La terrasse sur la triste avenue
précède une triste salle de café, qui fut moderne sous René Coty, puis
c'est la sombre salle de télévision aux vieillards et la salle à manger
rustico-Louis XIII où je suis, avec grande cheminée, murs crépis de 
blanc, sièges à hauts dossiers de velours et poutres en plastique.)
    Comme il était neuf heures et demie, j'ai craint de ne pouvoir rien
trouver, et je me suis arrêté à la première brasserie aperçue.
    Et pourtant, entre Villeneuve et Agen, j'ai eu un moment de 
bonheur. Je suis d'abord allé à Pujols, dont l'église, de la sortie de
Villeneuve, se détachait en pleine lumière sous un ciel noir, sur un
plateau abrupt. Le village a un joli coin, large rue près d'un puits fleuri.
Mais d'une terrasse on voit tout Villeneuve, c'est-à-dire surtout de
grandes étendues de pavillons blancs, et c'est très laid.
    (Fromage. A la table voisine dînent huit hommes et un enfant. S'en 
va une jeune femme blonde qui dînait seule. Elle fait un clin d'oeil à l'un
des dîneurs, et revient vers eux. Elle me demande très gentiment si elle
peut prendre la chaise qui est en face de moi ; malheureusement c'est au
moment où j'essaie de négocier un morceau de cantal, de sorte que je ne
puis émettre qu'un vague borborygme d'assentiment. Elle s'assied avec
les célibataires d'un soir. Ils sont tous intimidés, comme Bloch devant
une duchesse, sauf l'un qui prend des poses à la Gambetta, ou à la
Jasmin (J'ai cru d'abord que sa statue représentait Frédérick Lemaître).
L'enfant, qui a treize ou quatorze ans, est rouge comme un coquelicot.
    Un fou-rire les prend tous, qui doit être grossier à l'égard de la
dame, car ils essaient vainement de le maîtriser. Celui qu'elle connaît lui
pose une question sérieuse en pleurant et ajoute :
    – T'occupe pas, i sont cons…
    Elle, qui a traversé mille pareilles situations, est souveraine : Boys
will be boys… Elle a les cheveux relevés en chignon et porte un blouson
noir à bandes blanches, satinées.)
    Après Pujols, j'ai suivi une petite route de crête qui tendait à
rejoindre la nationale de Villeneuve à Agen. Celle-ci aussi demeure sur
de faibles hauteurs. A quelques laides maisons blanches éparses, la
lumière était indulgente. Les derniers rayons rencontraient en profil
parfait les arbres offerts et les blés verts sous le ciel sombre. Enfance, mon
amour, j'ai bien aimé le soir aussi. Le plus beau mémorial serait que deux
amis à vous, coupant entre les champs, à l'extrême fin d'une journée
d'été, quand on s'inquiète d'être attendus pour le dîner, se demandent :
    – Tu te souviens comme il aimait cette heure, cette lumière ?
    J'essaie de penser à une ville de France qui paraisse plus laide
qu'Agen, sans trouver, Fumel, cité industrielle traversée en vitesse avait
son charme, un petit théâtre, un jardin mystérieux, plusieurs grosses
maisons Renaissance-Boulanger, des élévateurs qui auraient plu aux
Bechers. Ici, rien jusqu'à présent, sauf cette maison de briques, sur le
quai, récemment restaurée, et peut-être la préfecture, sur une grande
place, qui semble complètement à l'écart.
    Cette femme blonde qui parle peu, qui sourit dans le vague et qui
s'ennuie est un modèle d'élégance pour ces hommes gras qui ne trouvent
rien à lui dire et parlent entre eux en se tapant sur les épaules comme
des gamins.
    Peut-être qu'Aspasie c'était cela, et son prestige, cette facilité de
lire dans des brutes à livre ouvert ?

»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus