Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Journal d’un voyage en France »
page 514

Voir la description du livre

«
Deux heures, Irun. Je suis allé voir le petit palais d'Irun, qui excitait
tellement Stendhal et sa vigilante francophobie : « Je vais passer pour
mauvais Français, mais puisque j'ai fait la gageure de préférer la vérité à 
la bonne réputation, il faut bien dire que, depuis longtemps, je n'ai rien
vu qui eût autant de style, qui parle autant aux parties nobles de l'âme,
(…) Ainsi, je suis tellement ennemi de ma patrie et mauvais Français
que le petit palais d'Irun me fait beaucoup plus de plaisir que le grand
théâtre de Bordeaux »1. Suit une description fort détaillée mais assez
approximative, ce dont il s'excuse sur son enthousiasme : « Les mots
propres me manquent tant je suis occupé par la sensation. »
    Malheureusement, comme les noms de rues sont encore plus mal
indiqués ici qu'en France, je ne suis pas sûr que ce que j'ai vu était bien
l'objet de ce coup de foudre. Si oui, c'est peu de chose, quoique agrandi
récemment.
 
    Ah mais non, grave erreur. Revenu en arrière, j'ai vu le vrai petit
palais, au bout de la place dont l'autre occupe un angle. Et de fait il n'a
pas mauvaise mine, dans le goût italien qui à Stendhal sert de critère
absolu. Mais la ville, détruite en 1938, est très laide. J'ai tellement faim
que j'en ai mal à la tête, mais pas d'argent espagnol.
    Stendhal exagère au moins autant à célébrer ce petit palais que moi
à faire l'éloge des halles de Foix.
 
    Je suis revenu à Béhobie pour voir l'île des Faisans, que j'avais
dépassée tout à l'heure sans même m'en rendre compte. Elle porte
maintenant de nombreux petits arbres, contrairement à ce qu'avait
constaté mon guide en 1839, et un monument. Sur la rive française,
lotissement ; sur la rive espagnole, chantiers ; le tout hideux. Aucun pont
ne relie l'île au rivage. Les bords ont été consolidés, crainte sans doute
qu'elle ne disparaisse. N'étaient les arbres, elle aurait l'air d'un petit
sous-marin échoué.
 
Quatre heures moins le quart, Saint-Jean-de-Luz, au Café suisse. J'ai très mal à 
la tête pour avoir laissé passer l'heure traditionnelle de mon déjeuner.
    Hendaye a un ex-grand hôtel très présentable, un casino maures-
que et, au nord, le château d'Abbadia, construit vers 1870 par
M. d'Abbadie d'Arrast. De la plage, il a l'air tout à fait anglais. Devant
lui s'étale un beau cap couvert de gazon, étonnamment épargné, comme
l'a été jusqu'à présent la côte, presque jusqu'à Socoa et Ciboure.
Rocheuse et verte, elle ressemble au 17 Mile Drive, entre Carmel et
Monterey, sur le Pacifique.
    J'oubliais à Hendaye la dernière maison de Loti, les pieds dans
l'eau comme un palais sur le Bosphore, et qui regarde la belle église de
Fontarabie. Loti en France est plutôt associé pour moi à Rochefort, mais
Barthes, dans sa préface à Aziyadé, à laquelle Duparc et moi et ce
journal revenons toujours, et pour cause, l'évoque à Hendaye, et son
goût du bric-à-brac et du travesti.
    J'ai vu à Ciboure la maison natale de Ravel, que d'ailleurs je vois
encore d'ici, par-dessus le port, en écrivant ceci : seule en pierre de taille
sur son quai, et de loin la plus ambitieuse d'inspiration parmi des
maisons basques ; elle attirerait de toute façon le regard ; son style
pourrait être pris pour hollandais. Derrière elle, deux ou trois rues aux
maisons blanches et rouges, ou blanches et vertes, sont très pittoresques
et très gaies.
    À Saint-Jean-de-Luz, je pense à Pierre L., qui représente quelque
chose comme mon idéal physique et qui a toujours repoussé mes
avances. Il m'a envoyé d'ici deux ou trois gentilles cartes postales.
J'aimerais lui rendre la politesse, d'autant plus qu'il est Saint-Jean-de-
Luz pour moi, mais je n'ai pas son adresse. Le soldat d'Agen, qui
ressemblait beaucoup au Pierre de Toulouse, je ne m'en rends compte 
que maintenant, lui ressemble beaucoup. Mais le Pierre de Toulouse ne
lui ressemblait pas du tout, leur prénom commun excepté. Il est vrai 
que tous les garçons qui me plaisent ont tendance à se ressembler, on me
le reproche assez.
    L'église de Ciboure est située exactement derrière la maison de
Ravel, dans son axe.
    Le Café suisse occupe une partie du rez-de-chaussée de la Maison
du Roi. La Maison de l'Infante, rose et blanche et qui regarde le port,
est plutôt jolie, et elle l'est extrêmement.
    Le clocher de l'église de Ciboure se détache sur une belle prairie en
pente, derrière lui, elle-même couronnée d'arbres.
    La plage de Saint-Jean-de-Luz n'est dominée que par une digue-
jetée, et non pas un boulevard comme d'habitude.
    L'église du mariage de Louis XIV, qui a été presque entièrement
reconstruite depuis lors, a une nef où s'étagent pittoresquement trois
galeries à balustrade, en bois, de chaque côté. Cas extrême de
sacralisation monarchique, la porte franchie par le couple royal a été
murée aussitôt après la cérémonie, et l'est restée.
    Il règne sur le port une odeur de poisson extrêmement convain-
cante.
 

1. Stendhal dans le Midi, op. cit., p. 124
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus