Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Du sens »
page 42

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«
   Les plus modérés de mes critiques m'ont dit : « Vous avez fait une
bêtise » (ou bien c'était une connerie). Ils voulaient dire : « Vous en avez
écrit » (ce qui n'est pas incompatible, mais pas tout à fait la même chose).
« Et maintenant vous essayez de vous en tirer comme vous pouvez. »
Mais c'est la définition même du Journal – et peut-être de la littérature.
Ecrire : pentimento. On n'en finit pas de se corriger. Et même on com-
mence par là. La première phrase que j'ai publiée était déjà une correc-
tion, à tout ce que j'avais écrit auparavant. Et tout ce que j'avais écrit
auparavant était déjà une correction, à quelque unique longue phrase inin-
telligible, où pourtant je n'étais pour rien.
    Les œuvres sans bêtise n'ont aucun intérêt. Elles ratent le corps. Le
génie, c'est un aménagement technique de la bêtise : j'ai souvent exprimé
ailleurs1 cette conviction – mais la bêtise, c'est aussi la répétition, le res-
sassement, l'espoir absurde d'en finir une bonne fois avec la bêtise, avec
le sens, avec l'expression et le vouloir-dire, avec le corps (or on n'en finit
pas plus, évidemment, qu'on n'a jamais pu commencer). Qu'y a-t-il de
plus bête que l'obsession du rang chez Saint-Simon, la mondanité chez
Proust, le familialisme petit-bourgeois chez Joyce ? Et pourtant, ôtez cette
matière, éminemment première, que reste-t-il des œuvres ? Ce n'est pas
en faisant une croix sur la bêtise que l'on écrit de bons ou de grands
livres, c'est en cherchant un arrangement avec elle, en la malaxant indé-
finiment, en lui imposant une forme sans la réduire en volume ni en viva-
cité, en la soumettant à l'intelligence, au travail, au talent, au génie, selon
les moyens dont on dispose.
    Pascal, le malheureux, n'a presque aucune bêtise. Heureusement la
foi remplit chez lui, par chance, cet office très nécessaire, au moins à nos 
yeux.
    Marivaux, de même, en paraît gravement dépourvu. On pourrait
croire qu'il triche et fait semblant, qu'il en appelle à celle des autres, mais
celle que l'on perçoit dans son théâtre sonne trop vrai, trop intime, trop
juste, elle est trop étroitement mélangée à la subtilité la plus grande, à la
plus extrême délicatesse de l'esprit et du cœur, pour qu'il ne l'ait pas pui-
sée malgré tout en son propre fonds, dans une zone de lui qui n'est pas
tout à fait lui, qu'il englobe, qu'il maîtrise et qu'il peut exploiter à la plus
juste distance : sienne, mais il n'y est pas ; ou alors il y est bien, mais ce 
n'est pas lui.
 

1. Voir par exemple Incomparable, P.O.L. 1999, p. 75
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus