Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Campagne de France (Journal 1994) »
page 118

Voir la description du livre

«
   Mercredi 20 avril, huit heures et demie du matin. Un balcon sur le
Sahara… En contrebas l'oued à sec, puis le village abandonné, ceint de
sa palmeraie. Tout alentour, le désert. Les cartes postales sont vérifiées.

   Dix heures et demie du soir. L'enchantement de Tamerza
(Temergza)… Ce matin nous avons marché jusqu'à de lourdes tentes
sur les pentes du djebel, que nous avions observées à la jumelle des
fenêtres de nos chambres. J'hésitais à en déranger les hôtes, mais
comme j'étais à dissuader Etienne de nous en approcher davantage,
nous avons vu venir à nous de très vieilles femmes vêtues de rouge, puis
des femmes plus jeunes, puis des enfants. Tous avaient à nous vendre
quelque chose, des pierres de toute sorte, géodes à cristaux, géodes à
quartz, fossiles ou bois fossilisés. Nous avons fait quelques menus
achats.

   Un homme jeune nous a proposé des poignées de cailloux, puis,
comme nous avions décliné ses offres de transaction et reprenions notre
chemin, nous l'avons vu rejeter à la terre les pièces mêmes dont il venait
de nous vanter les rares mérites. J'ai vu là une grande leçon d'économie.

   Etienne a jugé que j'avais grand besoin en effet de leçons d'éco-
nomie – mais pas nécessairement de celle-ci. Il estime que P.O.L. ne
devrait jamais publier Qu'il n'y a pas de problème de l'emploi, qui ne peut
nous valoir, d'après lui, que des ennuis, et d'abord le pire des ennuis,
le ridicule. Il dit que c'est l'ouvrage de Marie-Chantal. J'acquiesce
bien volontiers, et lui fais part de mon projet de faire suivre la dernière
ligne du texte des indications de lieu et de date de sa composition :
Château de Plieux, 9 avril – Tamerza Palace Hotel, 19 avril 1994…
P.O.L. m'a confirmé ce matin, au téléphone, son intention de publier
cet opuscule en juin.

   Nous sommes revenus vers l'hôtel en compagnie du jeune Djeballah,
qui se rendait sans conviction à l'école du village, et tournait autour
de nous pour nous trouver des pierres. Il nous demandait un dinar
pour chacun des cailloux qu'il nous soumettait ; mais ceux que nous 
rebutions, il les rejetait sans hésiter, lui aussi, au sol dont il les avait tirés.

   La piste que nous suivions serpentait d'un charme à l'autre : le
plateau en pente, les falaises de l'oued, l'oued lui-même, la palmeraie,
le village. Djeballah aux yeux glauques et vifs nous a attendus sous la
masse énorme de l'hôtel tandis que nous allions chercher quelques
piécettes, nos achats d'une tente à l'autre, sur les pentes nues battues
par le vent, ayant épuisé nos réserves de monnaie.

   L'après-midi nous fûmes à Midès, à la frontière algérienne. Là ce
n'est plus de charmes qu'il s'agit. J'ai du mal à me souvenir de ce que j'ai
pu voir de plus beau que cela dans le monde, en fait de paysages. Encore
le paysage n'est-il pas tout. Quand nous sommes arrivés nous avons
trouvé, à ces portes de la lune, un hameau tout à fait quelconque, et je
l'aimais déjà. Puis nous avons traversé une palmeraie toute gidienne,
où la lumière jouait sous les palmes, sur des rigoles d'eau vive, de part
et d'autre des longs murs de pierre.

   A travers ces premières délices le chemin mène au village ancien,
ocre, abandonné, ceint de toute part, sauf du côté de l'accès, par un
gouffre vertigineux où se tord un oued asséché. Pas un hôtel, pas un
café, sauf une ou deux guinguettes en forme de cube, blanches et bleues
entre les troncs, ornées de deux ou trois dessins naïfs, et de belles lettres
vertes ou noires. Pas une boutique : deux ou trois échoppes, et la plus
active en plein air, où se négocient des pierres, de belles géodes ouvertes
ou des plaques de mica, dont nous sommes repartis chargés.

   Les touristes sont rares, par je ne sais quel miracle, qui certainement
ne durera pas. Ils viennent de Tozeur en quatre-quatre de location, font
deux ou trois photographies, s'offrent un coquillage fossilisé, repartent.
Nous étions arrivés parmi les premiers, nous étions de loin les derniers
sur place. Entre-temps nous avions parcouru le site en tous sens, dans
un enthousiasme exalté.  

   Jusqu'à présent j'avais trouvé les Tunisiens très beaux mais la Tunisie
plutôt laide, malgré la baie de Tunis, les environs de Maktar ou le
forum de Sbeitla. Je reste fidèle aux Tunisiens, mais je le deviendrais
presque à leur pays. Les villes sont affreuses, mais l'idée m'attriste déjà
de ne pas revoir Midès, le vieux nègre qui fait courir l'eau claire dans les
biefs de l'oasis, l'enfant Sofiane qui monte au palmier-dattier pour cinq
cents millimes, le village mort sur son promontoire, les gorges que strie
le soleil.

   A Tamerza, ce soir, après que nous avions écouté, seuls dans un café,
Frédéric Mitterrand, sur Antenne 2, raconter la vie du duc de Windsor,
le noir et jeune tenancier nous a proposé de tirer son rideau et de nous
faire goûter les joie de l'amour – dans ses bras, j'imagine. Sans avoir à
forcer notre vertu nous avons doucement écarté cette invite. Midès n'en
fomenterait sans doute pas de telles, encore que…

   Mais à Midès on peut se passer de tout, même de l'amour. Midès
est une grande leçon d'oubli, de rappel de ce que nous sommes, et de
ce que nous nous devons à nous-mêmes.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus