Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Hommage au Carré (Journal 1998) »
page 15

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«
    Dimanche 4 janvier […]

    Cuisine sens dessus dessous ce matin, au réveil. La 
petite chienne, encore une fois, a déchiqueté tout ce qu'elle
a pu attraper, des paquets de crackers jusqu'aux blocs de
papier hygiénique en passant par des coquetiers en bois. Du
matin au soir et surtout du soir au matin elle ne fait que
des bêtises. Je ne peux plus la voir en peinture.
 
                                           *
 
    L'enfance des deux autres labradors fut aussi un
moment difficile à passer mais ils avaient une sorte de 
drôlerie, un mélange loufoque de sûreté dans la catastrophe
et de culpabilité emphatique qui empêchait qu'on leur en
veuille bien longtemps. La chienne, elle, semble habitée par
le seul acharnement à nuire, à souiller tout ce qu'elle peut
trouver, à détruire tout ce qu'elle peut mordre, à égorger les
canards des voisins et à rayer les voitures neuves en sautant
après les portières, toutes griffes dehors. Je n'arrive à lui
trouver aucun sens de l'humour. Elle est mince et haute sur
pattes, les gens la déclarent élégante et jolie – très fine,
disent-ils : mais justement les labradors ne sont pas censés
être fins. Les deux mâles à son âge avaient l'air d'ours en
peluche, ils étaient irrésistibles. je la trouve très résistible,
elle, je l'ai vraiment prise en grippe.
 
    Ce qui m'amène bien sûr à me poser la question, de
préférence avant qu'on ne me la pose : je me suis bien
demandé déjà, par le passé, si par hasard je ne serais pas un
peu antisémite sur les bords, je peux bien me demander à
présent si je ne suis pas un peu misogyne – d'une misogynie
qui s'étendrait jusqu'aux chiennes ? Mais l'animal bien-aimé
de mon enfance, celui dont procède tout mon amour pour
les chiens, celui dont la mort a été le plus grand chagrin de
mes premières années et peut-être de ma vie, était une
chienne. Et quant aux femmes je crois pouvoir dire n'avoir
rien contre elles, vraiment, ni collectivement ni prises une
à une. Il y en a que j'aime plus que d'autres, voilà tout. Or
il n'en va en rien différemment pour les hommes.
 
    Il est vrai que je ne fréquente guère de femmes. Mais
je ne fréquente pas non plus beaucoup d'hommes. La vérité
est que je ne « fréquente » guère. Je travaille, moi, monsieur.
A un très petit nombre d'amis près – parmi lesquels
quelques amies –, je ne recherche de compagnie que celle
des amants.
 
    Vrai aussi que je n'aime pas beaucoup le féminin, ou ce
qu'il est convenu d'appeler tel, peut-être en grande partie
par convention : j'aime mieux le massif que le fluide, le
bien assis que l'ondoyant, le sombre et le monochrome que
l'acidulé, le roman que le gothique, et moins le gracieux
que l'austère, plus les châteaux forts que les demeures de
plaisance et les folies XVIIIe. Je n'aime guère le féminin en
art – mais, à vrai dire, au risque d'aggraver mon cas, je dois
admettre que je n'en vois pas beaucoup, au moins jusqu'à 
l'époque récente.
 
    Je n'ai rien contre Betsy Jolas, j'aime bien Michèle
Reverdy, je serais le premier à rendre hommage à Hilde-
garde von Bingen, mais les femmes, dans l'histoire de la
musique, me paraissent ne tenir qu'une place minuscule.
Dans l'histoire de la peinture il n'en va guère différemment,
malgré Artemisia Gentileschi, Josefa de Obidos, Helen
Frankenthaler ou Joan Mitchell. Mme Vigée-Lebrun m'in-
diffère. A George Sand je ne pense pas tous les jours. J'ai
le plus grand respect pour Mme de Sévigné, Sappho est
très chère à mon cœur, j'ai un préjugé favorable à l'égard
d'Angèle de Foligno, mais je dois reconnaître que je ne l'ai
pas beaucoup pratiquée et qu'elle est pour moi un nom plus
qu'autre chose, agrémenté de deux ou trois formules,
éblouissantes il est vrai. Dans le domaine de la pensée pure
je ne peux penser à aucune femme qui tienne pour moi
une très grande place, mais c'est peut-être par l'effet d'une
connaissance insuffisante d'Hannah Arendt, par exemple.
En revanche aucun roman ne m'a jamais touché autant que
ceux de Virginia Woolf, et j'échangerais contre elle tous les
Flaubert de la terre, ses Henry James et même ses Joyce
– peut-être pas ses Proust, tout de même, mais les plaisirs
qu'il donne sont d'un autre ordre, moins lyrique.
 
    Et puis, pour en revenir à cette maudite chienne, je ne
m'entendais pas très bien non plus avec le chien Homps,
au point que j'ai fini par m'en séparer, après des années
d'exaspérations accumulées (de part et d'autre, proba-
blement).
 
    Ouf ! Mon cas n'est peut-être pas si pendable après
tout ?
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus