Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Campagne de France (Journal 1994) »
page 125

Voir la description du livre

«
    Tozeur, hôtel Abu-Nuwas, samedi 23 avril, sept heures moins le quart, le
matin. Que les visages sont l'écriture de Dieu…

    « C'est-à-dire de l'absence, objecte Etienne.
    – Tout auteur est Personne. »

    Cela à propos d'un jeune luthiste, dans l'orchestre traditionnel du
restaurant de l'hôtel, ici. Face à mon enthousiasme, qui n'est pas d'ordre
érotique, mais qui serait facilement sentimental, et en tout cas très
admiratif, Etienne observe aussi, très justement, que ce visage est celui
de la mort. En effet : la peau directement sur l'os. Moi j'avais dit : le
visage d'un aveugle. L'aveugle mort semble la bonté même, et la
noblesse, et la sagesse. Il ne s'adresse jamais à ses collègues qu'en
souriant, et d'ailleurs le sourire ne quitte jamais ses lèvres. Il est grand
et mince, en longue robe épaisse d'un rouge sombre sur la chemise
blanche, et bonnet du même ton. Tous ses gestes et toutes ses attitudes
sont d'un prince infiniment doux, d'un prince poète et musicien.
D'ailleurs il me semble être un excellent luthiste, au sein de ce petit
ensemble de très bonne qualité.

    Autre prince, mais lui c'est un jardinier : à ses moments perdus, il
aide à la vente, dans une échoppe de costumes traditionnels et de tapis,
sur la grand-place de Tozeur. Il aide si bien qu'il m'invite à boire du thé
à la menthe dans le café voisin, et nous le raccompagnerons en voiture
dans son quartier. Néanmoins il déclinera l'offre d'un dîner avec nous :
il doit, dit-il, rentrer dîner avec son père. C'est aussi bien, car Etienne
soutient qu'on l'aurait peut-être refoulé, ici. L'hôtellerie et la restaura-
tion tunisiennes pratiquent une ségrégation sociale et raciale
impitoyable, me rappelle-t-il. Et il me conseille, si j'ai des doutes, de
relire Aldo Busi.

    « Mais ce garçon avait l'air d'un prince !
    – Sans doute, mais d'un prince jardinier… »

    Quoi qu'il en dise, on pourrait faire entrer qui l'on voudrait dans cet
hôtel-ci, au moins dans cette suite à deux chambres que nous occupons,
au fond du jardin. J'aurais pu y ramener cette nuit certain Noir assez
entreprenant, qui avait fondu sur moi d'une arcade de la place, vers
onze heures du soir, m'avait donné un rendez-vous pour un quart
d'heure après, mais m'avait sérieusement agacé en y paraissant enté
d'un sien ami, d'une médiocre vénusté, et dont il désirait qu'il nous
accompagnât pour « une petite promenade ». Nous nous étions débar-
rassés de l'ami, mais je n'avais plus, ensuite, si fort envie de la petite
promenade ; ni même d'un entretien dans cette belle chambre (l'Abu-
Nuwas de Tozeur me réconcilierait presque avec l'hôtellerie
tunisienne : il est à peu près ce dont il se donne l'air).

    Nous avions passé la journée, à Nefta et alentour, en compagnie
d'un visage admirable, dont pourront témoigner pour la postérité
d'innombrables photographies, complaisamment accordées : dans la
palmeraie, chez le coiffeur où il se fait raser, sur les dunes qui servent
de Sahara cité, à Nefta (la Tunisie est un recueil de citations de l'Afrique
et du Proche-Orient pour touriste pressé, désargenté ou peu aventu-
reux : on peut y jouer au désert, aux Mille et Une Nuits, à Lawrence
d'Arabie, à la jeunesse d'André Gide). Avec Nouredinne nous passons
du brave petit artisan boulanger du matin, en tablier gris, beau comme
un reflet dans un miroir chez Cavafy, à un tour operator américanisé en
casquette rouge de basket-ball, au coucher du soleil, qui, voyant que
nous commençons à renâcler à ses plans qui tous laissent paraître de
plus en plus clairement la trame de l'intérêt qui les inspire (nous ne
pouvons pas trop nous plaindre, nous avons certes nos intérêts dans
cette affaire, nous aussi : un geste, une caresse, un baiser), entreprend de
recruter sur les sables d'autres voyageurs ou voyageuses, pour d'autres
frustrantes et rieuses entreprises : une promenade en chameau, l'his-
toire de sa vie, le droit de le photographier.

    Rien qui n'ait pour objet l'intérêt, en Tunisie, dit Etienne ; ce qui
n'exclut nullement la gentillesse, ajoute-t-il, et le sens de l'accueil (mais
qui tout de même en compromet sérieusement le sens et la portée, à
mon avis). Cependant un frêle adolescent noir, presque un enfant,
Taïeb, avait cueilli pour nous des roses, au fond de la grande palmeraie,
sans rien nous demander en retour, qu'une cigarette – encore était-ce
avant la cueillaison, et nous avions été obligés de décevoir sa requête.

    Il voulait aussi nous offrir du thé. Mais nous avions rendez-vous
avec Nouredinne, qui nous a d'ailleurs ramenés dans la palmeraie, pour
y rencontrer deux frères également noirs qu'il semblait traiter –
d'ailleurs très affectueusement – sinon comme des esclaves, du moins
comme des gens de sa Maison : car les noirs sont domestiques, par ici,
tandis que le fils du boulanger, que nous avions pris pour un humble
apprenti, est une façon de grand seigneur, que tout le monde salue bien
bas au café, dans la rue, chez le coiffeur.

    Nefta est une assez mauvaise plaisanterie, cela dit. Le Guide bleu,
qui mentionne Midès, cette merveille, du bout des lèvres, en minus-
cules caractères et au titre des « autres curiosités », donne trois étoiles,
pas une de moins, à la « Corbeille » de Nefta, qui est un vaste trou
planté de palmiers, certes, mais aux bords ravinés servant plus ou
moins de dépotoir, et que domine tout alentour une frange désor-
donnée d'affreux hôtels. Quant à la ville proprement dite – objet de la
visite touristique, pourtant gravement détaillée par le guide –, elle
revêt toutes les couleurs de la farce : quatre ou cinq petites mosquées
tout à fait quelconques, semées sur des terrains vagues, dans ce qui
nous semblerait en Europe de misérables banlieues de banlieues,
chantiers inachevés avant que de s'élever du sol. Chance, tout de
même, que dans ces petits chaos des sables on croise des visages, et
leur divine calligraphie.

    Et puis, quand on est sous les palmes, c'est on ne peut plus joli, ça
oui. Les femmes le matin, les hommes l'après-midi, se baignent dans
une eau chaude et verte éminemment photogénique, encore qu'elle
n'incite guère à s'y tremper. N'importe, la lumière est belle, sous les
frondaisons en panache. Il faut oublier les âpretés environnantes. Après
tout c'est à quoi sert une oasis, depuis toujours. Les âpretés jadis étaient
de sable, aujourd'hui elles sont de plastique et de parpaings, de béton et
de fer de l'espoir.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus