Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Campagne de France (Journal 1994) »
page 175

Voir la description du livre

«
    Mardi 24 mai, midi. « Le paranoïaque, écrit Marcheschi dans ses
Etats du feu, cherche toujours les racines du mal dans l'autre. Il se place
au-delà de toute culpabilité, il se situe entièrement au-dehors du mal.
Il n'a rien à regretter, ni à se faire pardonner. Dans le procès généralisé
qui le lie au monde, il est bien souvent la victime, l'exclu, le paria. Il
ignore tout du tort qu'il fait à l'autre. Il souffre essentiellement d'un
énorme déni quant à sa propre emprise narcissique. Il n'aime, au fond,
ni les autres ni lui-même. Son règne est celui des formes, des signes, des
surfaces.

    « A l'opposé de cette typologie caractérielle (dans laquelle se recon-
naissent bien des traits du génie), on rencontre celle du mystique qui, à
l'inverse, trouve dans le moi l'unique et exclusive localisation du mal
(c'est dans cette absolutisation de la faute qu'il est conduit – comme le
paranoïaque, mais inversement – à longer le délire).

    « Le paranoïaque use de toutes les ressources de la pensée logique :
sa passion, c'est l'histoire. Le parcours du mystique, toujours anachro-
nique – a-historique – est celui de l'initiation, son lieu de prédilection :
la souillure inguérissable qui lui est consubstantielle. » Etc.

    Je crois cette description du paranoïaque, au fond, assez conforme à
celle de la clinique, malgré ses transpositions artistiques. Mais, à
quelques exceptions près, qui concernent les formes, les signes, les
surfaces, l'histoire, dont le goût est notable en effet dans ma propre
paranoïa, la caractérisation flattersienne est tout à fait contraire à ce que
j'ai accoutumé, très abusivement, sans doute, de ranger sous ce vocable
commode, trop commode.

    J'ai vanté le paranoïaque, j'ai dit et écrit que n'étaient supportables
que les paranoïaques (légers), j'ai dit que les êtres sans paranoïa étaient
impossibles à vivre, des rhinocéros. Mais le paranoïaque auquel je songe
ne cherche pas toujours dans l'autre les racines du mal. Il est loin, très
loin, de se placer au-delà de toute culpabilité. Il a beaucoup à se faire
pardonner, et il a tout à regretter. Sa crainte est de ne pas être aimé, ou
de ne pas être estimé. C'est un scrupuleux de l'administration de lui-
même, et du rapport social. Sa hantise est le malentendu. Il craint sans
cesse de voir mésinterpréter ses paroles, ses gestes, ses sentiments, ses
motifs. Il se persuade facilement, pour de fausses raisons, que, pour de
fausses raisons, l'on pense du mal de lui. Cette conviction, ou ce simple
soupçon (quand il n'est pas trop atteint), le rend courtois, maladroit,
prompt à demander qu'on l'excuse, très attentif à l'autre et à ses
réactions, dont il est persuadé qu'elles sont avant tout des réactions à ses
propres attitudes, ou à sa personnalité à lui, sans doute mal interprétée.
Je le trouve de plus agréable compagnie, et souvent de plus grande
séduction, que son contraire, qui lui est persuadé qu'il ne peut pas
déplaire et qui, quand bien même il serait obligé de reconnaître qu'il
déplaît, y serait totalement indifférent.

    Cependant je me rends bien compte, mon Dieu ! que ce personnage
porte abusivement le nom que je lui donne. Mais d'éventuels lecteurs
se rendraient-ils compte que je m'en rends compte ? Oh là là ! Tous mes
livres sans exception sont à munir d'une note liminaire où il serait
clairement expliqué que les termes paranoïa et paranoïaque doivent être
entendus dans tel et tel sens dont je sais parfaitement, mais alors parfai-
tement, que ce n'est pas celui qui est universellement reçu. Mais
comment corriger l'impression fausse déjà produite, j'en suis sûr, par
l'absence de cette note jusqu'à présent ? Et cette note elle-même,
maintenant qu'elle va figurer là où elle doit figurer, est-ce qu'elle ne
risque pas d'attirer l'attention sur une erreur qui n'en était pas une, ou
pas vraiment, puisque j'étais bien conscient de la commettre, mais qui
sera prise bel et bien pour ce qu'elle n'est pas, à moins que je n'ajoute
une note à ma note liminaire, qui devrait clarifier les choses. Mais les
clarifiera-t-elle vraiment ? Il y a tant de malentendu, autour de nous !

    J'ai eu l'occasion cette semaine de lire et de retoucher deux ouvrages,
à la demande expresse de leurs auteurs. Et l'un et l'autre, dans des
proportions infiniment différentes, péchaient par excès de confiance
dans le sens. On sentait que ceux qui avaient écrit ces pages et ces
phrases s'étaient dit : « Oh ! On comprendra toujours. On ne peut pas
ne pas comprendre ! » Et de fait on comprenait, en général. Le sens,
l'unique souci du sens, est le pire ennemi de la syntaxe. Et cette guerre
entre le sens et la syntaxe est toujours fatale au sens, surtout si c'est lui
qui l'emporte. A force d'être compris, ce que l'on fait comprendre, c'est
qu'on ne se comprend pas très bien soi-même…

    La syntaxe est en France, aujourd'hui, dans un pire état que le
vocabulaire ou l'orthographe. « C'que j'avais envie, c'était réunir le plus
de musiciens possible pour… », explique un grand chef d'orchestre
français dès l'orée de son interview. Et les conséquences de cet effon-
drement-là sont plus graves encore, j'en suis persuadé, que celles des
deux autres : car c'est l'existence même d'une instance extérieure à la
pensée (et la relativisant singulièrement) qui est ici récusée.



    Minuit. Justement : « Condamné le 12 avril à la détention perpé-
tuelle, son avocat, Me Tremollet de Villers essaie maintenant… etc. »
Informations de France-Culture, à midi et demi. Evidemment, on
comprend bien que ce n'est pas l'avocat de Touvier qui a été condamné
à la détention perpétuelle le 12 avril (je ne suis pas sûr de la date). Mais
ce que l'on comprend aussi, c'est que la journaliste de ce précieux poste
« intellectuel » ne sait pas qu'il y a une forme à ce qu'elle essaie de dire.

    Toutefois nous n'avons encore rien vu, rien entendu. Voici au « Club
de la presse », juste après les nouvelles, l'auteur d'un grand ouvrage
général sur la situation culturelle en France aujourd'hui : un intellectuel,
il va sans dire, et d'ailleurs il le dit. « Moi, c'que mon bouquin i'veut
montrer, c'est que… » Incroyable orgueil ou grande incertitude sur
l'identité, cet homme va dire « moi » à peu près cent vingt-deux fois en
trois quarts d'heure. Et tout à l'avenant. Redoublement du sujet,
redoublement du complément, incapacité de prononcer juste une seule
voyelle, prononciation de bout en bout pégreuse, inculte : voilà entre
quelles mains, entre quelles lèvres, est le sort de la culture en France.
Voilà les « intellectuels » qui nous sauveront.

    Tandis qu'à l'instant, aux « Brûlures de l'Histoire », une spécialiste
d'histoire contemporaine, qui est censée nous entretenir de Mussolini,
nous parle incidemment de Sir Chamberlain
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus